LIVRE SEPTIÈME
On ne connaît pas Fauteur du chant de Prométhée, parceque les voyants des premiers âges^ dociles seulement à Tiuspiration , se croyaient interprètes, et non point inventeurs. Quelquefois leurs poëmes sont traduits dans les langues de la terre : alors des inconnus les vont chantant parmi les peuples, et recevant, pour prix de leurs vers immortels, le bain du voyageur, la nourriture de Tétranger. Ils se retirent sans laisser de nom. C'est le poëte , c est un vieillard aveugle ; pendant sa vie, il demanda Faumône ; après sa mort, des villes opulentes et célèbres se disputent llionneur de sa naissance ignorée. Ils ont été comme des apparitions merveilleuses, et leurs récits restent dans la mémoire des vieillards qui les redisent ensuite aux fêtes solennelles.
L'histoire de Prométhée, sage Évandre , est une fiction hardie où la vérité de la tradition primitive est enveloppée d'un voile brillant, qui peut éblouir les yeux du vulgaire, mais qui ne saurait tromper les yeux des sages. La fable est une réalisation de la parole ancienne ; cette parole est entendue et sentie instinctivement par les peuples. La puissance de personnification, qui réside au fond de toute allégorie, naît en silence, et croit inaperçue dans le sein obscur du temps: ainsi serait un nuage qui s'étendrait au loin, qui se condenserait spontanément, qui viendrait récla-
mer, un jour, une forme et un nom. Si les yeux (lu vulgaire restent éblouis, les yeux des sages pénétrent jusqu'au point lumineux, le montrent, et ne l'expliquent pas.
Prométhée, dit le poëte innommé, dérobe aux dieux le feu du séjour céleste, pour l'apporter aux hommes qui en étaient privés. Ce larcin a été cruellement vengé. Dans l'inventeur du feu, reconnaissons, Évandre, le père de tous les arts. 11 a été cloué sur le sommet le plus élevé du Caucase; ses entrailles, sans cesse renaissantes, ont été livrées à l'insatiable faim d'un vautour immortel ; les éléments se sont soulevés contre lui ; Jupiter, le nouveau dieu du ciel, insulte à ses maux , à sa science vaincue. Mais pourquoi les dieux voulurent-ils punir l'inventeur des arts consolateurs de l'homme, et qui ennoblissent sa vie? Ne pourrait-on pas accuser le poëte primitif d'avoir eu un trop funeste pressentiment des destinées humaines? De nouveaux besoins ont été créés avec les arts; de nouvelles passions sont nées. Les goûts purs et simples ont perdu leur iittrait. On a désiré les vaines jouissances du luxe, les vagues désirs de la gloire. Les odieuses rivalités, les haines, les ambitions déçues : voilà, sans doute , les terribles présents que le devin a voulu signaler d'avance. Il avait refusé d'y reconnaître un nouveau déploiement de l'intelligence hu-