‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 166 sur 221 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

satisfaire. Son imagination deviendra comme une solitude, parcequ'elle s'étendra outre mesure, et qu'il n'aura plus la puissance d'en peupler les contrées fantastiques dont les limites se reculeront chaque jour devant lui. Veuillent les dieux qu'au moins il lui reste l'espérance!

A de tels accents, je vous avoue, Evandre, que je jetai un cri d'effroi. Le chœur avait jeté, en même temps, un cri semblable. A ce cri s'était jointe comme une vaste lamentation qui sortait de toutes parts, de dessous les pavés du temple, de ses murs élevés, de ses voûtes immenses. Les prêtres voulurent me calmer. Du milieu de cette détresse profonde, ils m'adressèrent quelques paroles consolantes. Orphée, ajoutèrent-ils, a entendu les mêmes chants ; il ne s'en est point troublé, il s'est enveloppé la tête de son manteau, et a dit: Qu'un tel avenir ne nous effraye point! Que l'homme soit malheureux, mais qu'il soit grand! Thamyris, nous t'engageons à imiter la noble résignation d'Orphée.

Ah! m'écriai-je, Orphée, sans doute, avait pénétré au fond d'un sanctuaire qui demeure fermé pour moi. Veut-on me faire lutter seul contre des forces aveugles, contre une puissance insaisissable? Prêtres des saints mystères, Tinconnu me trouble et m'épouvante. Dites-moi la vérité, ou dites-moi que vous ne la savez pas. Ah ! c'est avec

trop de raison que mon esprit éperdu Conçoit en* fin la pensée de je ne sais quel grand anathème.

Le prêtre continua. Dans la troisième partie, le poëte a peint la colère de la divinité jalouse, et Proraéthée cloué sur les sommets escarpés du Caucase. Rien ne saurait donner une idée de la beauté et de la magnificence du si>ectacle qui vint alors s'offrir à mes regards. Prométhée semble perdu dans les orages et les tempêtes qui entourent le rocher sur lequel il est attaché. Ce bouleverseiment des éléments conjurés contre une créature vivante, cette solitude d'une grande victime au milieu de ses tourments, ces voix sortant de Forage pour accuser le fier Titan, ces douleurs de langoisse, qui seraient la mort pour tout autre, ces plaintes et ces gémissements du chœur j cette harmonie sombre et terrible d une musique hurtée, toute semblable aux cris confus du chaos: un ensemble si plein d'angoisse me sortait de moi* même. Je croyais que j'allais me briser et rentrer au sein du néant. Mais peut-être ce qu'il y a de plus étonnant dans ce mythe sublime, c'est le calme divin de Prométhée répondant aux voix sorties de l'orage, et se félicitant, au milieu de son supplice, d'avoir fait du bien aux hommes. Ce courage indomptable de l'ame qu'aucune terreur ne peut atteindre, qui ne refuse pas de se mesurer sans espoir avec une formidable fatalité,

Page 1