‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 198 sur 221 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

Si, de temps en temps, le génie poétique se réveillait sur ses lèvres, et jetait quelques faibles étincelles, c'était pour chanter les combats des Géants et l'expédition des Argonautes.

Roi de la colline carrée, comment vous peindrai-je l'émotion que me fit éprouver l'aspect du vieillard, lorsque je le vis pour la première fois? Son visage auguste avait quelque chose de solennel et d'impassible, comme on représente les juges aux Enfers. Rien n annonçait (|u'il m'eût remarqué. Pour Faborder, pour m'en faire entendre, pour le distraire de ses méditations, j'imaginai de redire le chant d'Eurydice, la fin de l'hymne à la beauté. Ma lyre, consultée par mes doigts, rendit des sons pleins d'harmonie, qui me transportèrent dans les régions du passée et qui ne purent éveiller son attention. Il avait aussi une lyre à ses côtés; il dédaigna de me répondre sur sa lyre. Le superbe vieillard cependant laisse échapper une larme, et détpurne la tête pour me dérober ce commencement d'émotion. La seconde fois que je montai sûr la montagne, il fut plus accessible. Le vieillard chantait sur sa lyre, et il continua de chanter en ma présence. Il rappelait les désastres de l'ancien monde et les calamités du monde nouveau. Je versai des larmes abondantes; et, quittant sa lyre, il me tendit la main. Je vis, à cet instant, briller dans ses regards, au travers^

34o ORPHÉE.

d un voile de vertige amer, je ne sais quel feu de génie éteint, tout près de se rallumer. Il m attirait à lui par un charme irrésistible; et ce charme fit ma confiance. Alors je lui témoignai le désir de connaître son histoire; mais toujours il refusait de me la raconter; il ne la croyait propre quà satisfaire une vaine curiosité. Il manifestait une étrange abnégation de la gloire, qui tenait à une sorte de dédain pour les facultés humaines, pour ce qu elles ont d'incomplet et de misérable. Je lui avais dit mon nom ; il me pria de ne pas lobliger à me dire le sien.

Les discours et la personne de Finexplicable vieillard m'éga raient au sein de mille conjectures. Tantôt c'était pour moi une créature de l'ordre le plus élevé, un être supérieur à l'homme; tantôt c'était un simple mortel dont la vie avait été consumée dans de vastes études et dans d'immenses chagrins. Est*ce un Titan , pensais-je en moimême, qui a survécu à de grandes catastrophes, et que les Dieux ont voulu punir en le revêtissant des humaines faiblesses? Est-ce un roi détrôné qui est venu cacher ici d'éclatants revers? Est-ce un Cycloj>e malheureux, chassé par ses clients révoltés? Le chant d'Eurydice était un chant qu'il paraissait avoir appris dans le cours de ses voyages : ce chant consacrait des faits qui m'étaient inconnus; il supposait aussi la mort d'Orphée. Fille

Page 1