LIVRE NEUVIÈME. 34i
de la vision, disait-il, réjouis-toi dans les sombres demeures. Ton époux inconsolable t'est rendu. Ce n'est plus Fillusion des songes qui t'offre à lui ; c'est la réalité d'une vie illimitée. De telles paroles ne pouvaient être qu'une allégorie des sentiments du vieillard. Dégoûté de la vie présente, il évoquait la vie à venir; et ses propres souvenirs, sans doute, étaient revêtus par lui du nom d'Orphée : croyait-il se séparer de ses propres souffrances, au moyen de cette ruse de la douleur?
Thamyris, me disait-il, que l'expérience des affaires humaines soit inutile à la plupart des hommes, je le conçois; mais à vous, vous est-il permis d'y ajouter quelque pensée de stabilité? Écoutez-moi, je n'ai point été dépourvu de sens. J'ai contemplé les choses, les événements, et les hommes. Tout change, tout disparaît. L'univers interrogé par moi, par vous, Thamyris, par mille autres, l'univers ne s'est-il pas obstiné toujours à garder envers tous un silence terrible? Si la destinée répond quelquefois à l'homme qui la conjure de sortir de derrière son voile funeste , c'est avec une froide et sévère ironie, et comme importunée de cette curiosité inquiète. O inconnu ! inconnu! tu me glaces d'une sueur mortelle. Soleil qui fais mûrir les fruits et les poisons, qui donnes aux fleurs et aux nuées leurs riches et
éclatantes couleurs, soleil qui brûles et échauffes, dis-moi qui tu es ! Nuages voyageurs qui errez sur ma tête, et portez dans votre sein les fertiles ondées ou les fléaux du ciel, dites-moi qui vous êtes! Etoiles et planètes qui peuplez les déserts de l'espace, doii venez- vous, où allez-vous? Animaux qui partagez avec l'homme sa demeure terrestre, ou qui la lui disputez, sauriez-vous me révéler vos instincts? Plantes, herbes, et fontaines, qui vous fait croître et couler sans fin? Ce magnificjue vêtement, parure variée et passagère delà substance, depuis trop long-temps fatigue mes regards! Que sait l'homme? Que peut-il savoir? Et toute la science (pi'il lui est donné d'acquérir, qu'est-elle? Tout se montre indifférent à la destinée de l'homme, et l'homme voudrait tout envelopper dans sa destinée. Il croit, orgueil impuissant! que le soleil, que la lune, que les étoiles, ont été placés dans le firmament ou pour éclairer vses pas, ou pour lui marquer la mesure du temps. Être souffrant, qui donc s'intéresse à ta souffrance? Lorsque l'homme ])erd sa compagne cliérie, les astres continuent de briller. Lorsque l'homme est dans la solitude, les astres ne savent point de langage pour s'entretenir avec lui. Lorsque lui-même a fini de souffrir, la rosée du ciel, insensible à sa mort, comme elle fiit insensible à SOS maux, tombe également et sur sa dé-