‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 200 sur 221 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

|K)iiille délaissée, et sur les champs qu'il cultiva de ses mains, et sur la forêt où se retirent les bêtes sauvages, et sur les plantes qui servent à la nourriture de l'homme, et sur celles qui parfument et embellissent inutilement des lieux où l'homme n'a jamais pénétré, et sur les cimes les plus arides, et sur la mer immense où se jouent les grands |)oissons. Et si l'homme n'existait pas, que manquerait-il à l'harmonie universelle? N'était-elle pas la même avant qu'il parût sur la terre? Ne sert-il pas bien plutôt à la troubler? Comment cette harmonie serait- elle donc faite pour lui? Comment vient-il à se croire le centre de tant d'influences diverses? La foudre gronde, et frappe sans choix ou un être vil, ou un être en qui reposent de nobles sentiments; elle met en cendres le cèdre et la bruyère. La plainte sort de tous côtés; mais l'homme seul sait faire comprendre ses gémissements; seul il exprime la douleur; seul il entend les lamentables voix de la forêt; seul il se plaint de l'insensibilité de la nature à sa joie comme à sa tristesse. Est-ce pour être l'expression générale de la plainte et de la douleur qu'il a été créé dans les secrets de l'éternité? Est-ce pour traduire en lang^ige articulé le gémissement universel que la parole lui a été donnée? Dieu du ciel, ré vêlez- vous à moi! Puissances, génies qui gouvernez le monde, dites-moi, si vous les savez,

vos immortelles lois ! Tout reste muet ! Bien plus, comment suis-je arrivé du rêve du non-être au rêve de lexistence? Où ira cet esprit de vie qui anime cette poussière, devenue un instant mon corps? s'exhalera-t-il dans les airs comme le parfum des fleurs? s'évanouira-t-il comme le son mélodieux qui se détache d'une lyre brisée? Et les autres êtres! Et la vie qui se montre sous des formes si différentes, dans lliomme, dans les animaux, peut-être dans les plantes, peut-être aussi dans les pierres et les métaux^ la vie qui par-tout semble ne se multiplier que pour multiplier la souffrance! Abyme des abymes! Thamyris, nous sommes des insensés ! Et peut-on nommer autrement ceux qui croient avoir des pensées?

Je gémissais avec cet homme tombé de si haut Près de lui je sentais l'horrible frisson d'une parque inexorable. Jamais la condition humaine n'avait tant pesé sur moi. Malheureux vieillard, m'écriaije, vous avez un compagnon. Vous ne direz plus que vous êtes seul. Vous ne direz plus que nul être n'est en sympathie avec vous. Me voici pour ne faire que verser des larmes stériles. Comme vous, je renonce à la gloire et à la sagesse. Mon nom, aussi bien que le vôtre , restera enseveli sur cette montagne déserte. Comme vous, je mourrai sur le seuil de cette obscurité désolante dans la- <juelle s'enveloppent les lois et les causes. Nos

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