LIVRE NEUYIÈME. 36i
lieu oit je devais trouver un navire. Je ne pouvais voir celle qui se dévouait ainsi à conduire un pauvre aveugle; mais Je son harmonieux de sa voix m'apprit combien elle était belle. La vive perception que j'eus de sa beauté me transporta dans la région sublime où résident le' bien, le beau, la vertu, la vérité. Je sentis la forme extérieure évanouie, et, à sa place, la forme idéale.
Alors, Évandre, j'eus des notions moins confuses sur les objets les plus élevés; alors je conçus le temps faisant partie de l'éternité, identique fi^jFec elle. Le temps, en quelque sorte, continu et immobile, rendu appréciable par la succession de nos idées, par les signes que nous attachons aux' idées, est indépendant de toutes ces choses. Le cours des astres, les cycles astronomiques imaginés par Fhomme, sont la mesure du temps, et ne sont pas le temps. L'éternité sans limite me faisait comprendre l'espace également sans limite. L'éternité est le lieu du temps variable et successif en apparence, comme l'espace est le lieu des corps perpétuellement transmuables et palingénésiques. Les modes du temps et des corps n'ont de réalité que par nos sens fragiles et fugitifs; mais nous-mêmes, nous ne sommes que par nos pensées et nos sentiments. Ainsi ma cécité m^apprenait les merveilles du monde où n^us n'avons plus besoin de sens pour connaître. Ainsi je comprenais com-
ment, pour rintelligeuce dégagée des sens, le passé, le présent, lavenir, sont contemporains. Ainsi enfin commençait à se lever devant moi le rideau brillant des êtres, des éléments, de la nature variée, et infinie dans son admirable variété.
Ma cécité devenait donc une véritable initiation. Toutefois je ne pouvais être parvenu à cette lumière intellectuelle qu'après avoir connu celle qui colore tout sur la terre et dans les airs, celle qui fait nos jours et nos nuits. Mais cela même m'expliquait la vie actuelle comme une préparation à la vie future. Toutefois encore, souflEleenjbaumé du zéphyr, tu te jouais toujours dans mes cheveux, autour de mes tempes; sons majestueux des orages, murmures des fontaines, je pouvais toujours vous entendre ; clarté des cieux , tu frôlais toujours légèrement les bords de ma paupière. J'étais toujours à moitié dans les songes du temps. Rideau brillant des êtres, des éléments, de la nature variée, et infinie dans son admirable variété, tu n'étais pas entièrement levé devant moi.
C'est au milieu de ces tumultes de mon esprit que j arrivai en Egypte, où je racontai les prodiges qui ont signalé la tin d'Orphée.
Tu l'as vu, Thamyris, me dit l'hiérophante, Orphée, le grand Orphée a été sur le point de succomber à l'importunité de ^on ennui. La douleur l'a précipité dans la solitude, et la solitude avait