LIVRE NEUVIÈME
presque éteint en lui le flambeau du sentiment social. Malheur à qui fuit les hommes! Malheur
à qui veut être seul ! Que l'exemple d'Orphée te profite l Mais à lui, du moins^ sa mission était finie. Tout le bien qui devait être accompli par son génie était accompli. Et toi, Thamyris, tu as été sur le point de te laisser aller au découragement, quoique tu sois loya encore d'être quitte envers lés dieux et envers les hommes. Nous te l'avons déjà dit, les dieux se sont réservé l'initiation d'Orphée. L'état de misère et d'affaissement où tu l'as trouvé, sans doute, était la dernière épreuve qui lui fût réservée sur la terre, et les Dieux ont voulu le secourir, car les forts eux-mêmes ont besoin d'appui, pour ne pas être vaincus dans une Ifctte aussi terrible. L'historien des actes écrira dans les diptiques des Pyramides la pensée qui fut pour Orphée l'inspiration de sa mort prochaine, parcequ'elle avait été l'inspiration de toute sa généreuse vie, qui survécut à ses autres pen- . sées, parcequ'elle les contenait toutes, la grande et noble pensée d'une législation morale, universelle pour le genre humain. Et maintenant qlie l'homme divin a subi la dernière, la vraie initiation, celle dont la nôtre n'est qu'une image imparfaite, celle qu'il lui a été donné d'entrevoir, à son moment suprême, l'initiation de la mort, vie véritable, procédons à son apothéose, signe sacré
pour les peuples. Qu'iJ prenne place^dans les rituels égyptiens avec Osiris, Brahnfa, Xriptq|ènie, l'Hercule thébain, Bacchus, Thot, Téloquent Ogmius, Garanu%, qui est FHercule latin."^ ^
Puis, élevant la, voix,^ l'hiérophante ajouta: Sages de l'Egypte, sages des Pyramides, vous vous êtes investis du droit de juger vos rois, de juger les grands hommes; mais vos jugements sont pour l'instruction des peuples, et v^s les prononcez à la mort seulement de ceux qui en sont l'objet. La haute sagesse dont vobs vous êtes rendus les organes vous donne bien d'a^utres droits encore. Il vous appartient aussi de juger même les rois étrangers, dont la main vivante ne s'est pas dessaisie du sceptre, attribut redoutable du pouvoir. Il vous appartient enfin de juger 1& dynasties royales de touterfles contrées de la terre. Sages des Pyramides, je le dis en présence du vieillard hébreu, il est assis parmi nous, pour nous entendre, pour nous communiquer ses lu-, mières, mais, nous le reconnaissons, nous n'avons aucune direction sur son peuple, qui fut notre esclave, qui a vécu parmi nos hiéroglyphes; ses destinées, même dans ce temps, étaient restées indépendantes Je nous. Dieu s'est déclaré le chef de son peuple, et nous n'avons point à examiner la conduite d'un tel chef. Lorsque ce peuple aura voulu être gouverné comme les autres tiatiofls,
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aloirs peut-être nous nous reconnaîtrons le droit déjuger aussi ses rois. Hérauts de nos jugements, que les dynasties royales soient citées à notre tribunal auguste. Condamnons celles qui ont méconnu Ténigme de Thomme, méconnu les progrès de rinte]ligence humaine , méconnu les transformations sociales. Sages des Pyramides, vous le savez, nos sentences idéales restent enfermées dofks nos souterrains. Nous ne faisons que voir , nous n'agissons point. Notre arrêt n'est donc qu'une manifestation de ce qui est, la pensée réalisée par la parole. Nous cherchons à voir la pensée avant qu'elle soit devenue un acte; et voilà toute notre science de l'avenir. Nous n'arrachons point le sceptre à des mains trop faibles pour le porter; seulement nous le saisissons au moment où il est près de leur échapper, et nous élisons* d'avance celui en qui réside la force, celui qui a le sentiment des destinées nouvelles. Faibles dynasties, nous ne pouvons vous soutenir, nous vous laissons tomber. Qu'un prêtre j^se le livre de Thot, où sont contenus les devoirs des rbis, où sotit expliquées les éminentes prérogatives des dynasties rovales.
Un prêtre lut le livre de Thot. A chaque maxime du livre, le prêtre s'arrêtait un instant, et l'ancien des vieillards prononçait l'an^thème contre le roi dont la conduite n'était [)as conforme à la
maxime. Il en fut de même |K)iir les dyiiMties: à leur égard, lesjugements sont de deux sortes. Les uns portent contre les dynasties dont la sève est épuisée comme les vieux chênes de Dodone lorsqu'ils n'ont plus^la vigueur fatidique; les autres, contre celles qui ont cessé d être en harmonie avec leurs peuples, car une dynastie est le principe social lui-même individualisé et personnifié ; dès que le principe social change, il semble que la cjynastie doive.changer en même temps. C'est à cette source que Ton trouve la raison des apothéoses, a'insi que l'explication de ce précepte mythique: Il faut que l'initié tue l'initiateur. Les derniers jugements ne flétrissent point; ils sont l'expression fatale d'une loi cosmogonique.
Ici, Evandre, me fut dévoilé le secret de cette grande loi.
A chaque révolution de l'univers préside une dynastie divine. A Uranos succède Chronos, que l'on nomme Saturne; à Saturne , Jupiter. Et les emblèmes de^ces révolutions sont des emblèmes de violence. Le règne de Jupiter c'est le règne précurseur du monde civil. Maintenant que la demeure de l'homme a été préparée; maintenant que la terre labourée par les volcans , ou dessjéchée après de vastes inondations, s'offre à la cul* ture de l'homme, il faut que l'homme gouverne. Le temps des dynasties d'hommes est donc venu.
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Mais aux révolutions du globe succéderont les révolutrons des empires; aux révolutions physiques succéderont des révolutions morales. A ces révolutions aussi présideront des dynasties d'hommes,; il est temps que le cours de l'humanité commence, et qu'elle travaille à sa propre cosmogonie. Ainsi, Thamyris, continua le prêtre, les révolutions générales du monde sont un emblème, et, en quelque sorte , une prophétie hiéroglyphique des révolutions des sociétés humaines. Quant à la terre d'EgyJ3te, contrée privilégiée entre toutes les autres contrées, image et type de l'univers; quant à la terre d'Egypte, nous te l'avons déjà fait remarquer, elle a conservé dans son sein la variété de toutes les formes sociales. Ce n'est ni par nécessité, ni par choix, que nous avons admis une telle diversité d'institutions, qui représentent chacune un des grades progressifs de l'initiation humaine: cette diversité, dans son harmonieux ensemble, est, pour nous, l'ordre même de la nature. Les hommes qui ne se trouvent pas au niveau de l'état social où ils sont placés, nous pouvons les envoyer habiter -un nome moins avancé dans la hiérarchie des formes; ceux, au contraire, qui s'élèvent au-dessus de ce niveau, sont admis à faire partie d'un home plus élevé. Thamyris, de tels avantages ne peuvent pas appartenir à tous les peuples. Ils sont obligés de
supporter, dans leur propre sein, la division des classes, selon la diversité des facultés hïmiaiDes; et encore, pour rétablir une harmonie qu^ils sont sans cesse menacés de perdre, doivent-ils trop souvent avoir recours à la ressource flétrissante des asiles, ou au moyen cruèl des printemps sacrés. Tharayris, ces tristes preuves de Fimperfeo tion sociale ne disparaîtront que lorsque le vœu d'Orphée mourant sera accompli. Les dieux seuls savent par combien de guerres et' de séditions il faudra passer avant d'arriver à ce que vous appelez l'isonomie. Au reste, le développement, sans doute, n'est qu'à ce prix.
Telles furent, Évandre, les explications que l'on crut pouvoir me donner.
Alors j'assistai à un beau spectacle. Alors furent prononcés les jugements sur l'Assyrie, sur les états de TOrieut, sur Priam: nous sommes arrivés à une époque de rénovation, à une nouvelle ère de l'esprit humain ; et nul ne peut régner s'il n'a reçu le sentiment des destinées futures. Alors me fut donné l'ordre de me rendre auprès de vous, Évandre, vous le plus juste desr homme», vous le dernier des rois pasteurs. Et je suis venu, "non pour vous précipiter du trône, mais pour vous annoncer que votre trône ne pouvait plus subsister. Je suis venu enfin pour vous' engager à recevoir les débris de Troie.