‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 3 sur 221 · PLEBIS · texte numérisé non relu

PLEBIS

Ce régne de Servius-Tullius est plein de merveilles à expliquer , de problèmes à résoudre : il appailient , si j'ose parler ainsi , à une mythologie plébéienne ,ou plutôt il est la partie cosmogonique des destinées plébéiennes.

Quoi qu'il en soit , le peuple était l'ensemble de ceux qui avaient des droits dans la cité; tant que les plébéiens furent sans droits , les patriciens seuls étaient le peuple. La célèbre maxime Salus populi suprema lex fut une maxime aristocratique.

La vérité est que les sympathies d'humanité générale ne peuvent naître dans la classe patricienne, mais seulement dans la classe plébéienne ; et la maxime Salus populi reçut quelquefois des applications qui font frémir.

Yarron avait cru que les enfauts qu*à Sparte ou précipitait duTaygéte étaient non les enfants mal conformés, mais les enfants issus d unions prohibées. Une loi des XII Tables, restituée d après Cicéron , donnerait lieu de croire que la même chose se faisait à Rome. Qu*on se rappelle que les patriciens seuls avaient la beauté civile ; qu onse rappelle encore cette expression^ natura secum discors , pour exprimer Tunion réprouvée entre le sang patricien et le sang plébéien, et Ion comprendra celleci , insignem ad deformilatem^ employée pour désigner un enfant que la loi condanmait à périr. L enfant né de ces sortes d'unions était un monstre civil.

Je crois devoir donner un exemple remarquable de la difficulté qu'offraient les institutions anciennes pour effacer une tache originelle , et cet exemple sera connu de tout le monde : il s'agit de lesclave chez les Romains , lorsque l'humanité eut fait assez de progrès pour admettre l'affranchissement.

Première génération , l'affranchi ; seconde , le fils de laffranchi , le libertinus ; troisième , le fils du libertinus , qui n'était pas encore ingénu ; quatrième , le petit-fils du libertinus, par conséquent larrière-petit-fils de l'affranchi. A la quatiîème génération de l'affranchissement, commençait l'ingénuité; et encore quelle ingénuité !

Nous avons vu ce qu'étaient l'être patricien et 1 être plébéien, dans leur enveloppement cosmogonique ; nous les retrouverons, plus tard, dans leur développement historique. Alors il sera établi que le plébéianisme est l'humanité elle-même prenant possession de la con-

science et de la responsabilité de ses actes , c*est-à-dire s élevant à la capacité du bien et du mal ; car, en dernier résultat, Témancipation plébéienne n est autre chose que le don de la capacité du bien et du mal.

Les mythes anciens disaient que pour accomplir Finitiation , l'initié devait tuer Tinitiateur : voilà pourquoi les patriciens furent si constants à refuser ou à retarder llnitiation plébéienne. Ils avaient bien compris que cette expression mythique, transformée en expression historique, est le symbole d'un fait devant lequel ils devaient toujours reculer. Mais la Providence ne recule jamais. Le christianisme a accompli Imitiation générale par la mort volontaire de Tinitiateur ; et, cette mort, qui fut lexécution d'un décret éternel , est la rançon infinie de la capacité du bien et du mal , accordée à tous.

Me voici arrivé sur les limites d un nouvel ordre de choses; je dois, pour le moment, m abstenir d'aller plus loin. U me suffit que la pensée chrétienne soit manifestée.

J'ai donc trouvé ce qui distingue réellement le christianisme de la gentilité. Le vrai christianisme c'est Thumanité; la gentilité c'est l'exclusion de Thumanité. Ainsi le christianisme est la religion du genre humain; et cette expression genre humain était nouvelle au temps de Tacite, chose remarquable, puisqu'elle annonçait l'unité que le christianisme apportait dans l'accomplissement des destinées humaines.

Le temps était venu où il ne pouvait plus y avoir plusieurs essences humaines, où il ne pouvait plus y avoir une religion patricienne et une religion plébéienne.

D après Plutarque, Alexandre se plaignait à Aristote de ce que ce philosophe avait publié des ouvrages appartenant à sa doctrine orale ou ésotérique. Il mettait plus de prix à surpasser les hommes par la doctrine que par la puissance. Aristote s'excuse en répondant que ses livres pouvaient être compris seulement par ses disciples.

Maintenant il n y a pas besoin de deux doctrines ; la même est donnée à tous ; Tésotérisme et lexotérîsme ne peuvent plus résider que dans la différence des esprits.

Jenai point dissimulé que j'avais, en quelque sorte, inventé un mythe, toutefois comme on invente une telle chose, c'est-à-dire en pénétrant le plus possible dans les entrailles même des croyances.

J'ai dit que j'avais fait un poëme antique. Il faut s'identifier avec le génie général des temps où les compositions symboliques étaient de l'histoire. EUIes étaient saisies pour le fond , sans que Ton se rendit compte de la forme , sans que l'on eût besoin de les exphquer dans les détails. Ulysse faisait l'effet d un héros différent du type héroïque ; c'était le plébéien , à Tinsu des poètes et des peuples, qui l'adoptaient tel que le donnait la tradition. Nul ne demandait pourquoi il employait toujours la ruse \ on savait bien que la force essentielle du héros lui manquait. Nul ne s'étonnait de voir sa tète couverte du pétase, parcequ'on le prenait pour l'homme voyageur. S'il voulut obtenir les armes d'Achille, avait-il un autre moyen que la parole ? Les armes d'Achille étaient une genèse, comme le démontre la célèbre description

(la bouclier, imitée depuis par Virgile, qui a fait aussi du bouclier d^Énée une genèse.

L emblème donné par la tradition était adopté dans tonte sa rigueur, et homogènement complété. Il importe peu de savoir où Pfaotius a trouvé quTJlysse fut changé encentaiu*e par Halé, magicienne étrusque; il suffit de sentir que la légende est conforme à lesprit du mythe.

Strabon niait les Amazones, parcequ'il ne pouvait les expliquer. Mais les Amazones étaient consacrées par la poésie et par les arts; et nous voyons, à côté de tous les ordres de civilisations primitives, apparaître un peuple d'Amazones.

Ainsi les Centaures. Ainsi les Cyclopes. Ainsi ces îles habitées seulement par des nymphes.

Quant aux personnifications , il serait permis de dire non pas qu'elles sont naturelles , mais qu elles sont dans la nature même de lesprit humain. Cette faculté primitive de personnification tiendrait-elle à un sentiment confus d'une vérité cosmogonique, à savoir, que Thomme universel fut divisé pour être expié?

Les personnificatioBS , il n'est pas inutile de le remarquer, sont de deux sortes, de même que parmi les h(»nmes marqués pour marcher à la tête des siédes il en est de deux sortes.

En effet il y a les hommes spontanés et les hommes assimilatifs; ceux qui devancent leur temps , et ceux qui le représentent.

Voilà pourquoi il est arrivé que nous avons plusieurs personnages portant les noms de Thot, de Zoroastre,

d*Orphée. Les uns sont les hommes spontanés , qui ont gouverné lavenir; les autres sont les honmies assimilatifs qui ont été lexpression d un temps.

Voilà pourquoi n ayant fait qu un Orphée, j'ai dû réunir dans le même type l'homme spontané et Thomme assimilatif. Cet Orphée a donc dû représenter quinze siècles, ainsi que je le disais tout-à-llieure.

De plus , toute doctrine , toute institution , ainsi que je.le disais encore, se bifurquent : de là une nouvelle personnification, revêtue toujours du même nom.

Mais on ne peut exiger que je dise tout dans une préface. J ai ^seulement voulu montrer que je pouvais justifier tous les éléments de ma composition.

J'ai donné au neuvième livre le nom de cosmogonie romaine.

L'épilogue qui termine TOrphée s'unit intimement au prologue qui commence la Formule générale. Ce sont comme deux anneaux qui entrent l'un dans l'autre. La chaîne des destinées humaines étant continue, il fallait bien que la pensée essayât de suivre sans interruption cette chaîne.

Toutefois j'ai dû désirer une transition métaphysique ; Vico est venu me l'offrir. Son traité De antiqua Italorum sapientia sera , en quelque sorte , le complément de cette cosmogonie romaine tentée dans le neuvième livre d'Orphée.

J'aurai ensuite quelques observations à faire , mais en petit nombre.

DE ANTIQUISSIMA ITALORUM

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