LIVRE PREMIER. i
dans les profondes anses de tous les rivages, pénètrent par toutes les embouchures des fleuves. Également poursuivis par le sort, ils viennent tous demander une hospitalité menaçante. Mais, parmi de si prodigieux revers, qui ont enveloppé les vainqueurs et les vaincus dans de semblables douleurs, j'ai dû, sur-tout, m'intéresser aux calamités sans nombre qui ont pesé sur les enfants de Dardanus. Nos ancêtres sont les mêmes; nous reconnaissons pour premier auteur de notre race un sage Atlante, qui nous a transmis toutes les plus éminentes prérogatives du sang royal-, et des oracles, qui agitent sourdement les peuples, nous annoncent que la postérité d'Assaracus doit régner sur la terre de Saturne. J'entrevois donc des destinées nouvelles, qui se préparent à l'insu des faibles humains, à l'insu même des anciens rois, pasteurs des peuples, et qui précipitent les jours de ma vieillesse dans d'incroyables troubles dont je ne suis pas le maître. Je me confie toutefois à la bonté et à la sagesse des Dieux immortels. Pan et Diane, divinités arcadiennes, que j'ai transportées dans le Latium, finiront, je l'espère, par former une alliance avec les dieux indîgétes de la contrée. Peut-être, ajoutait-il, poëte savant, pourrez-vous m'aider à sonder de tels mystères, peutêtre pourrez- vous rassurer mon ame si justement et si profondément agitée.
i6 ORPHÉE.
Ainsi parlait, avec une tristesse pleine de douceur, le vieil Évandre, dans son modeste palais, vaste ruine d'une citadelle phéacienne, au sein des collines qui devaient être la ville éternelle.
Thamyrisne pouvait rassurer son hôte bienveillant; il ne saurait, hélas! qu ajouter à ses terreurs intimes, en l'encourageant à supporter avec constance les événements qui paraissaient se préparer et se mûrir. Seulement, laissant échapper quelques mots sur la rigueur des destinées humaines : Il est à croire, disait-il, que les peuples ne doivent pas toujours demeurer sous le sceptre des rois pasteurs. Les dynasties royales, dont l'existence merveilleuse se compose à-la-fois des directions du passé et des lois qui régissent l'avenir;... mais estil bon, ajoutait-il en se reprenant, de vous faire ainsi connaître d'avance les choses qui vous seront trop révélées par la suite de nos entretiens?
Thamyris n'avait pas voulu d'abord dévoiler à son ancien ami le but et le motif de son voyage. En effet, ce n'était point un vain goût d'aventures qui l'avait porté à confier aux orages des mers les restes d'une vie inquiète. Le poëte divin, dépouillé, en quelque sorte, de ses propres pensées, et transformé par la haute mission qu'il avait reçue, était chargé de répandre les lumières deFinitiation , et de les distribuer selon le besoin ded sociétés naissantes. Dépositaires de notions pri-