LIVRE PREMIER
des prêtres de l'Egypte, pour instruire le roi de ]a forteresse phéacieniie; Orphée sera l'objet de ces récits, qu'Évandre ne pourra se lasser d'écouter. Je n'ai point été son disciple , disait Thamyris, je n'ai point vécu avec lui. J'ai suivi, de loin, la trace lumineuse qu'il laissait après lui, par-tout où il portait ses pas. Je l'ai à peine aperçu; et, regret sans égal ! je ne l'ai aperçu que lorsque déjà, sans doute, il recelait la mort dans son sein. Les seules paroles que j'aie entendu sortir de sa bouelie, sont les paroles de l'heure suprême, alors que la vie concentrée au fond de l'être, mais toujours fidèle aux grandes sympathies de l'humanité, commence à se détacher des organes terrestres, et à revêtir les ailes immortelles qui doivent la porter dans une sphère plus élevée. Il ne m'a pas même été donné de l'appeler par son nom glorieux et mystique, car j'ignorais entièrement quel était celui qui refusait d'entrer en communication avec moi. Je venais de le chercher par toute la terre , et il m'échappe au moment où je le rencontre ; il m'échappe aussi inconnu que s'il n'eût jamais été l'objet de mes pensées. Toutefois les paroles de l'heure suprême sont restées, dans ma mémoire, comme la plus haute révélation de Dieu, de l'homme, de la société. Mais , étrange dédain de sa propre gloire ! il est mort loin du mouvement des peuples , dont il fut
le bienfaiteur. Il s est survécu j et son nom lui arrivait à lui-même comme le nom d'un autre; il lui arrivait, tantôt vénéré, tantôt détesté, car les créations de son génie avaient eu déjà, eu plusieurs lieux, le temps de se pervertir. Les Muses toutes seules ont reçu son dernier soupir, ont pris soin de sa dépouille mortelle, et lui ont élevé un tombeau dans la solitude. J ai vu le tombeau élevé par les Muses au poëte divin; il subsistera toujours, parceque l'ouvrage des Muses ne doit point périr. Un oracle cependant, que je ne puis passer sous silence, indique la destruction de ce tombeau sacré. Lorsque les cendres d'Orphée, est-il dit, verront le jour, un porc détruira une ville. Quelle est cette ville ainsi menacée ? Le porc n'est-il point le hiéroglyphe du patriciat? L'oracle lui-même n'est-il pas un symbole, le symbole de l'effort que fera l'initié pour se saisir des cendres de l'initiateur, et conquérir, à ce prix, un tombeau? Le reste de l'histoire d'Orphée, je ne dois pas vous le dissimuler, prince pacifique, se compose de faits incertains, façonnés par les voix confuses de la renommée et par l'imagination des peuples. La multitude et la rapidité des merveilles qu'il a opérées autour de lui, et qui se sont aussitôt propagées au loin, ont suffi pour couvrir sa noble vie comme d'un voile analogue à celui des souvenirs antiques; on ne le