‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 40 sur 221 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

et qui a vu tant de peuples célèbres, ne sait proférer que des paroles qui doivent rester gravées dans la mémoire. D'ailleurs, il connaît la contrée où vécurent nos ancêtres; il te rappellera une patrie qui aurait dû être la tienne. Mais auparavant, prouve-lui que je n'ai point laissé évanouir, dans ton cœur, des souvenirs qui n'ont jamais cessé de m'être chers: retrace quelque fait mémorable de la Grèce, dans le langage, pour lui, si nouveau du Latium. En t'égarant à la chasse, tu as vu le tertre funèbre où viennent d'être ensevelis les trois fils d'Amphiaraùs, ce noble devin qui fut englouti devant Thèbes, après avoir été entraîné, contre son gré, dans la querelle impie des deux frères : c'est dans les belles retraites de Tibur, au milieu de mille limpides fontaines, que repose la jeune postérité du prêtre guerrier; et la perfide Éryphile, sans époux, sans enfants, a vu , trop justement délaissée, finir ses jours malheureux|dans les palais solitaires d'Argos. Non loin de ce tertre funèbre, et tout près de la demeure de la sibylle, un berger sicilien t'a appris des chants que tu aimes à redire. Les aventures d'Orphée , telles que tu les tiens de ce chanteur habile, plairont sans doute à l'hôte auguste qui ne dédaigne pas notre irréprochable foyer. Il ne les écoutera pas sans intérêt, parcequ'il saura ainsi ce que sont devenus les récits de la Grèce, en tra-

versant les mers , en passant de bouche en bouche, et en se pliant aux lois de notre poésie sauvage. On nous a raconté, mon cher Pallas, que Thamy ris était né dans la Thrace, et quil avait été disciple d'Orphée. Ceci n'est point entièrement exact: toutefois, nul ne peut mieux que Thamyris lui-même rectifier l'histoire que tu vas dire*, nul ne peut mieux nous instruire de ce que l'on sait sur ce génie sublime, à qui les dieux inspirèrent les lois de la société, celles du bien et du beau. Mais, mon fils, si la jeunesse doit être avide d'apprendre et de connaître, elle doit aussi être réservée et modeste. Ce que tu ne comprendras pas des discours de Thamyris, tu ne chercheras ]X>int à le pénétrer; car, mon fils, ce n'est pas à ton âge que tous les trésors de la sagesse peuvent être ouverts ; et tu ne dois pas même t'étonner, si , dans de certains moments, je t'ordonne de te retirer pour me laisser seul avec le poëte divin. Allons, mon fils, commence tes chants.

A ces mots, le fils docile du vénérable Évandre, le visage coloré d'une aimable rougeur, se mit à chanter, en s'accompagnant delà lyre:

Muses agrestes de l'Œnotrie, saurez-vous peindre des objets élevés? Saurez-vous plier à une harmonie douce et savante vos rudes accents? Jusqu'à présent, vous n'avez inspiré que des bergers. Les troupeaux errants dans les campagnes

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