LIVRE DEUXIÈME
me ne repose pas toujours sur une couche molle et embaumée, que son oreille n'est point faite seulement pour le charme de la musique; il voulut lui apprendre enfin que la vie n'est pas un rêve sans terreur. Lorsqu'il voyait un violent orage menacer la nature , il prenait Eurydice dans ses bras, et la conduisait sur les arides sommets du Gargare; ou bien il gravissait avec elle un rocher qui dominait sur la mer retentissante. Là, il lui montrait les vagues mutinées, qui s'élevaient comme des montagnes. Eurydice s'inclinait avec effroi, et cachait son charmant visage dans les plis du manteau de son père. Talaon souriait en voyant la terreur naïve de sa fille chérie. Il la contemplait avec une sorte de ravissement, enveloppée ainsi dans les plis de son manteau ; et , la serrant doucement contre sa poitrine, il baisait avec tendresse le front pur delà vierge innocente. Eurydice, lui disait-il , ces orages et ces tempêtes , qui boulever^ sent les éléments, sont une image, et une image affaiblie de ceux qui agitent quelquefois le cœur de l'homme. De telles paroles étonnaient et épouvantaient la nymphe incomparable; un jour elle les comprendra, mais elle ne les comprendra qu'à demi.
Eh quoi ! le sage Titan n'aura-t-il rien de plus à apprendre à sa fille? Je le sens, vénérable Évandre, vous ne pouvez savoir encore et ce qu'est Ta-
5o .ORPHÉE.
laon, et ce que sera Eurydice, et ce qu'Orphée luimême sera un jour. Vous ne pouvez savoir ce que Thumanité leur devra. Eussiez-vous donc voulu que le Titan vînt raconter à une jeune nymphe Fhistoire de lancien monde, la lutte des éléments, les contrées habitables sortant peu à peu du chaos, comme des îles qui s'élèveraient du sein des tempêtes? Ah! si les destins eussent consenti à ce qu'un fils dût lui succéder, sans doute il aurait préparé d'une façon toute différente 1 ame d'un fort. Mais je vous l'ai déjà dit, la race des Titans est finie; nul fils n'héritera des facultés éminentes de Talaon; et sa fille, doux reflet de si hautes facultés, n'aura rien à accomplir par elle-même.
Cependant Talaon et Vola, plongés à cet égard dans la même ignorance que vous , en ce moment, n'étaient point sans inquiétude sur le sort futur de leur fille chérie. Au sein de cette solitude profonde, ils ne pouvaient concevoir l'espérance de lui voir former des liens qui dussent assurer à jamais son bonheur. Leur demeure était rarement visitée, et ce n'était, le plus souvent, que par des hommes obscurs, voyageurs égarés, qui venaient implorer l'hospitalité, ou, pêcheurs indigents , qui manquaient de subsistance. Hélas ! disaient souvent les deux époux, notre fille ne connaîtra-t-elle jamais une félicité semblable à celle dont nous avons joui ensemble? Ne trou-