‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 51 sur 221 · LIVRE DEUXIÈME. 5i · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. 5i

vera-t-elle jamais un époux selon son cœur? Ne verra-t-elie jamais des enfants se jouer autour d'elle? Une grande puissance d'aimer repose dans son ame déjà sérieuse. Déjà, en effet, elle se plaît moins à tresser en guirlandes les fleurs des prairies. Déjà, elle prend plus rarement sa harpe, ou bien elle la quitte pour se livrer à de vagues pensées. Elle écoute plus long-temps le murmure du ruisseau, et le souffle du vent qui agite les feuilles des arbres. Nous la surprenons toujours égarant vers le ciel de longs regards qui semblent chei'cher Tinfini ; elle rêve quelque chose d'inconnu et de mystérieux. Mais, il ne faut pas nous le dissimuler, Eurydice est d'une nature trop élevée, jjour qu'il soit facile de lui trouver un époux digne de la protéger, digne de connaître toute son ame, digne d'être tout pour elle. Plusieurs princes, se disaient-ils encore, se tiendraient peut-être honorés de notre alliance; mais parmi les enfants nombreux qui croissent à l'ombre du chêne majestueux d'Assaracus, il n'en est point à qui nous voulussions confier de si chères destinées. D'ailleurs cette grande renommée n'est point assez pure, et de trop justes malheurs viendront, sans doute, bientôt assaillir et jeter sur la terre cet arbre qui nous paraît si puissamment enraciné dans le sol. La fille d'un roi dont le régne est fini , trouverait un bien frêle appui dans le

fils d'un roi dont le régne va finir. Ah ! les jours où toutes les destinées se renouvellent sont des jours bien cruels! La douleur est la loi progressive de Funivers.

Ainsi parlaient entre eux les deux époux , et ils se détournaient pour pleurer, lorsqu'ils considéraient Eurydice. Ma fille, lui disaient-ils quelquefois, ouvre-nous ton cœur, avoue tes secrètes pensées et les désirs que tu formes. Je ne forme aucun désir, répondait la vierge innocente, et je n ai point de secrète pensée. La jeune fille croyait dire la vérité, et cependant elle pleurait comme ses parents vertueux. Elle pleurait, toute étonnée de sentir en elle quelque chose qui ressemblait à la tristesse de la solitude. Elle ne pouvait s avouer que ses parents ne lui suffisaient plus. Mais surtout une faculté prophétique, qui s'éveillait obscurément en elle, venait aussi troubler tous les enchantements du premier âge, toutes les fêtes les plus riantes d'une jeune imagination. Alors le triste pressentiment d'une mission dure à accomplir l'agitait profondément.

Un jour Talaon et Eurydice erraient au hasard non loin de leur demeure. Ils s'étaient arrêtés sur la pointe d'un rocher battu par les vagues menaçantes. Le cièl tout-à-coup se couvrit de nuages. Une nuit anticipée s'étendit sur les eaux; et, du sein de cette nuit, sortaient des éclairs terribles;

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