‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 52 sur 221 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

à la lueur sinistre de météores afFreux, ils virent un frêle esquif balotlé sur labyme mugissant. Dieux immortels! dans lesquif si misérablement perdu parmi les flots en courroux, sauverez-vous ce mortel intrépide, qui seul lutte contre la tempête? Talaon, dune voix forte, appela ses serviteurs j et se fit apporter des torches de pins résineux. Il mit aussitôt le feu à un chêne touffu qui dominait sur le rivage, arbre antique, retraite accoutumée de mille oiseaux divers, arbre sacré, fatidique comme ceux de Dodone, et que le Titan affectionnait entre tous les autres. Ainsi le vieillard obéit, contre son gré, à une soudaine inspiration: l'arbre condamné parle destin ne rendra plus les oracles de Fancien monde; Fhomme nouveau échappera au naufrage. Bientôt le chêne embrasé, pétillant avec un murmure tout semblable à des voix tumultueuses, jette au loin une grande lumière ; et l'infortuné, qui était suspendu sur tant de gouffres prêts à l'engloutir, put diriger ses efforts du côté de la clarté secourable. En effet, l'esquif approchait ; il roulait, se précipitant de vague en vague, et criait dans ses ais désunis. On put distinguer alors la noble figure d'un jeune héros qui agitait avec force et calme ses rames à demi brisées. Son ame, restée j^aisible au milieu de ce redoutable chaos, son ame semblait dominer les éléments, et commander aux flots. Une lyre

54 ORPHEE.

était à 868 pieds. Enfin la tempête s apaise, et, en quelques instants, Fétranger courageux touche au rivage. Du geste, il salue le vieillard vénérable qui avait dirigé sa course sur la mer orageuse, et, prenant sa lyre, il FofFre en souriant à Eurydice mille fois émue. Avant de quitter la barque rompue par la violence des vagues, il veut mériter le don de l'hospitalité.

Eurydice, qui avait passé par toutes les anxiétés de l'inquiétude, et qui était à peine rassurée, laisse tomber un doux regard sur le hardi navigateur, tout éclatant de jeunesse et de beauté. Lui , sans autre émotion que l'inspiration poétique qui gonfle sa poitrine généreuse, qui enflamme tous ses sens, qui est son ame et sa vie, il promène avec rapidité ses doigts sur sa lyre divine, et en fait sortir des sons ravissants, des flots d'harmonie. Il semble, en quelque sorte, ajouter à la tranquil* lité des vagues, qui viennent d'être rendues au calme.

Puissance infinie qui gouvernes le monde, chante le vainqueur de la tempête, amour qui fécondas le chaos des éléments, amour qui fécondes le chaos de l'humanité, recevez, avant tout, ma prière! Les sept cordes primitives de la lyre sont pour les hymnes de la reconnaissance envers les dieux immortels; deux cordes ajoutées sont pour les lois des sociétés humaines, lois qui doivent

Page 1