LIVRE DEUXIÈME
Ne t'inquiète point, répond le vieillard ; va, ce n'est pas Talaon qui te conseillera une vie oisive , quand les dieux ont mis en toi de généreux desseins. Eurydice, si tu le veux, sera ton épouse, et te suivra par- tout où tu porteras tes pas errants. Elle habitera avec toi la solitude; elle marchera avec toi sous le soleil ; le ciel sera votre pavillon à tous les deux. Mais attends que la saison des orages soit passée. Dieux! s'écrie Orphée, qui peut croire à peine ce qu'il entend, dieux ! et votre Eurydice, oÙL reposera-t-elle sa tête? Sur ton sein, dit le ma-, gnanime vieillard.
Orphée mit son front dans ses mains, et des larmes abondantes coulaient le long de ses joues: il sentit en même temps une joie inexprimable et une anxiété terrible. Pour la première fois, il connut la faiblesse ; et, caressant avec respect le menton et la barbe de Talaon, il lui demandait grâce pour sa fille bien-aimée; il le conjurait de prendre pitié de son unique enfant, de ne pas livrer aux aquilons une fleur si tendre et si belle. Le vieillard attendri presse avec bonté, contre sa poitrine, le fils de la lyre, et lui dit: Tu ne couinais donc pas la puissance de lamour sur un cœur innocent et pur? Lorsque, enveloppée de sa chaste ignorance, la vierge a conçu la grande pensée d aimer, elle ne peut plus se séparer de cette pensée, devenue la seule, devenue celle qui absorbe
toutes les autres. Désormais la vie d'Eurydice est ta propre vie; tes projets seront ses projets, tes vertus seront ses vertus, tes dangers, noble héros, seront ses dangers. Et sa mère? dit, à voix basse, Orphée sufFoqué de sanglots. Sa mère ! reprend Talaon ; éclairée par le sentiment maternel et par 1 expérience des choses du cœur, elle vous a, sans doute, connus l'un et l'autre avant que vous vous connussiez vous-mêmes; elle préférera le bonheur de sa fille au sien; le bonheur de sa fille, car il ne peut se trouver qu'avec toi.
Après un moment de silence, le vieillard, prêtre et prophète d'une religion inconnue, ajouta ces mots: Orphée, nous avons été assez faibles, relevons nos courages. J'aurais à te peindre, à présent, la noblesse et la rigueur des destinées humaines; j'aurais à te parler de cette lutte sans fin que nous sommes obligés de soutenir, tantôt contre les éléments, tantôt contre nos semblables, tantôt contre nous-mêmes. Orphée, ce n'est point un travail doux et facile que celui de réunir les mortels épars, pour en faire des hommes par la société, que de leur imposer le joug salutaire de l'ordre et des lois. J'aurais à te dire les traditions cosmogoniques sur lesquelles reposent le mariage et la propriété. J'aurais à te signaler, en même temps, la puissance paternelle, origine et symbole de toute puissance. Et sur-tout, j'aurais à t'expK-