LIVRE DEUXIÈME
quer ce qu'est Eurydice pour Orphée. Il nous reste si peu de jours; que ces jours ne soient point perdus !
Orphée, s'inclinant avec respect, dit seulement: Vieillard auguste, je me confie en votre sagesse et en votre prudence; je le sais, vous connaissez des oracles que j'ignore. •
Vous commencez , sans doute, à comprendre, fils de la Thyade devenue vira magnanime, vous commencez à comprendre combien la Providence des dieux s'occupe des personnages qu'elle destine à une grande mission. Vous-même, vénérable Évandre, n'en êtes-vous pas une preuve certaine? Ce sont, pardessus tout, les facultés de sympathie qui sont développées dans ces êtres de choix*, car c'est par l'assentiment qu'ils doivent gouverner les esprits. Vous le savez, Évandre, nul ne peut être élevé dans l'initiation malgré lui; et la loi de l'asile, tout exigeante, toute rigoureuse qu'eUe pourrait être, n'impose aucune contrainte à celui qui en réclame le bienfait. Enfin, nul ne peut s'élever dans les hiérarchies sociales s'il ne l'a d'abord demandé, et ensuite mérité. Cette loi est celle des races , des castes , des classes.
Dès que Vola eut connu l'entretien de Talaon et d'Orphée, elle versa des larmes amères. Elle s'étonna de ce que son époux, qui fut un austère Titan, avait si vite oublié ce que l'on doit au génie
des races ; de ce qu il livrait sa fille à un mortel qui ne pouvait nommer son père, ni parmi les dieux ni parmi les hommes. Elle interrogea , pour la dernière fois, les oracles des religions terribles, mais ces oracles se turent. Dès-lors elle résolut de n apporter aucun obstacle à la volonté de%on époux. Elle ne considérait plus sa fille qu avec douleur, et Eurydice elle-même ne jouissait quavec trouble des embrassements de sa mère, de ces embrassements devenus de douloureuses étreintes, parcequils semblaient toujours devoir être les derniers.
LfC courage élevé du vieillard ne le mettait pas à labri de toute inquiétude. Son front calme déguisait des soucis cuisants. Sans doute une raison, qui est restée mystérieuse, dirigeait sa conduite. Lorsqu'il était seul avec Orphée, il cherchait à pénétrer dans les profondeurs de cette ame formée pour de si grandes choses ; il cherchait à y pénétrer par les analogies de ses propres pensées, par ridentité de ses propres sentiments. Orphée, Jui disait-il un jour, je ne sais quel secret est dans ton nom; cest comme un secret de mort. Tu as appris à me connaître, poëte inspiré, et tu dois savoir que je ne suis point de ces mortels pusillanimes qui reculent devant le malheur; mais je suis père, et j ai besoin de m'éclairer sur lavenir de ma fille. Dis-moi tout ce que tu sais de ton