LIVRE DEUXIÈME
origine ; peut-être parviendrons-nous à expliquer ce qu il y a d obscur dans tes destinées. J ai cru lire sur ton front le sacré caractère dont les dieux marquent ceux qui sont nés pour commander aux hommes, pour leur donner des lois, pour fonder parmi eux des institutions durables. La lyre est la propriété aux confins célestes ; les cordes de la lyre sont les lois religieuses et civiles; le serment par la corde de la lyre lie les hommes entre eux , et les lie à la divinité. Les traits de ton visage portent tous l'empreinte d'une race divine. O mon père, dit Orphée, car je nai point d'au- U-e père que vous, je vous l'ai déjà fait connaître; j'ignore entièrement ce que vous me demandez; je ne sais pas même le lieu de ma naissance ; et ce n est pas sans une vive douleur que j'en fais l'aveu ; l'homme aime à se glorifier de ses ancêtres. J'ai renoncé volontairement, vous le savez, à consulter la voix de Leucade; je n'ai pas voulu me séparer de la grande famille qui est encore sans aïeux^ et à qui je viens promettre une postérité* Prométhée souffrit d'immenses douleurs pour avoir donné aux mortels la capacité du bien et du mal. Qa<Hque je ne sois pas un Titan , j'ose braver ce danger. Le sang qui coule dans mes veines est* i\ la cause inconnue de ce courage, ou bien est* ce le génie tout seul de la poésie qui trouble tous mes sens? Enfin j'ai remarqué comme vous, il-
lustre vieillard, ce mystère d'abandon et de délaissement qui repose dans mon nom , dans ce nom que j ai entendu résonner autour de moi sitôt que j ai pu entendre, et qui ne ma été imposé ni par un père chéri ni par une mère adorée. Cette signification privative n'est peut-être due quau dénuement de mon enfance ^ mais peut-être aussi est-elle une triste prophétie du peu qu'il me sera donné d'accomplir. Je crains souvent, je l'avoue, que ma destinée tout entière ne puisse se développer , et que ce ne soit là le triste mystère que nous cherchons mal-à-propos à pénétrer. Mais, s'il faut vous dire ma pensée, ô mon père, le nom d'Eurydice doit nous rassurer tous les deux. Eurydice sera sans doute, pour Orphée, la vision merveilleuse qui désormais éclairera toute ma vie. Sans elle, ce qui doit me distin(|;uer des autres hommes n'eût jamais pu être réalisé.
Le vieillard sourit à un tel présage, qui aurait été bien loin de satisfaire à sa prudence, si, d'ailleurs, il n'eût pas eu d'autres inspirations; puis il parla, en ces mots, au poëte divin :
Les dieux ne nous doivent aucun compte des présages qu'ils nous envoient, ou qu'ils font naître en nous. Qu'Eurydice soit donc pour le délaissé la fille de la vision, le songe vivant de Jupiter. Sans elle, je le veux, tu ne serais qu'un flambeau éteint; eh bien! avec elle, puisses-tu être un flambeau éclatant pour le monde ! Par toi, tu as la pro-