‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 64 sur 221 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

car il faut qu elle s accoutume à supporter les travaux qui te seront imposés, comme il faut que sa mère s'accoutume à chercher autour d'elle sa fille chérie, sans la trouver. Nous avons dû l'abandonner à ses propres inspirations ; nous savions qu'elle ne nous appartenait pas. Le poëte inspiré obéissait volontiers aux conseils de Talaon.

Lorsque Orphée et Eurydice étaient seuls, ils s'entretenaient de la vertu et de la poésie. Orphée parlait de la beauté, qui est elle-même une poésie tout entière. Eurydice disait le bonheur, pour un être faible, de s'appuyer sur un être revêtu de force et de bonté. Elle demandait au fils de la lyre le récit de ses aventures, qui étaient de véritables symboles, et elle les lui faisait raconter de nouveau, quand il avait fini. Les siennes, à elle, n'étaient ni longues ni variées. Elles s'étaient toujours passées autour d'un rosier, ou sur les bords d'une fontaine. Tous les événements de sa vie étaient la naissance d'une fleur, ou le chant d'un oiseau , ou les gracieuses allures de sa biche favorite. Il aimait à l'entendre parler de ses rêveries, et du jour, où, pour la première fois, il parut devant elle, au sein de la tempête. Il souriait toujours de nouveau, en apprenant combien une telle apparition avait ému le cœur de la nymphe charmante , combien elle avait désiré se trouver à ses côtés, car elle ne croyait pas qu'un être si

calme et si beau dût périr; et cependant l'inquiétude la troublait dans tout son être. Il Fécoutait avec ravissement, et lorsqu'elle avait fini de parler, il lui disait : ô ma bien aimée , tu as un père, tu as une mère; ces jeunes plantes qui sont si belles, mais qui sont moins belles que toi , tu les as vues naître; cette terre seule a reçu l'empreinte de tes pas légers; tu nas connu jamais d'autre ciel que celui qui couvre notre tête; et, pour moi, qui t'étais naguère si inconnu , tu vas quitter ton père vénérable, la mère qui t'a nourrie de son lait, les jeunes plantes que tu as vues croître, la terre qui seule a reçu l'empreinte de tes pas, le ciel qui a vu les jeux de ton enfance. O ma bien-aimée, bientôt je serai seul pour toi. Je ne sais si je pourrai t'offrir, au moins de temps en temps, quelque ombrage frais, ou le repos auprès d'une claire fontaine. Il faut que je sois tout pour toi. Trop souvent, peut-être encore, la tempête qui ma amené sur tes rivages, sera tout l'asile que j'offrirai à mon épouse chérie, à celle qui n'aura que moi sur la terre. Eurydice alors versait quelques larmes, mais ces larmes étaient pour ses parents augustes, et non point pour elle-même; la douce sérénité de son regard exprimait toute sa confiance.

Cependant la saison des orages était passée ; le roi des tempêtes ne régnait plus dans le ciel. Ta-

Page 1