LIVRE TROISIÈME. ii
délices et si plein d amertume? Eurydice, nous serions-nous trompés? Hélas! hélas! j avais oublié les funestes paroles de la sibylle ! et voilà qu'elles se représentent à ma mémoire! Repose-toi, ma lyre, puisque tu ne veu:| plus que répéter les paroles de la sibylle mourante !
Et pendant qu'Orphée chantait, égaré encore dans les régions de Fenthousiasme, pendant que sa lyre, à son insu, prophétisait les larmes, un nuage funeste commençait à peser sur les yeux d'Eurydice; la pâleur de la mort s'avançait graduellement sur le visage touchant de la vierge étonnée, et peu à peu Fincarnat de la pudeur s enfuyait. D'abord, elle crut que les mystères de Famour devaient, sans doute, avoir quelque ressemblance atec les mystères de la mort: tant elle avait déjà compris ce qu'il y a de terrible dans les destinées humaines! Mais bientôt elle fut plus éclairée sur les causes de cette anxiété croissabte qui s'emparait de tout son être; elle sentit que la vie se reûrait d'elle, que sa belle existence s'évanouissait comme le songe d'une radieuse aurore de printemps. EUle essaya de porter à sa bouche altérée quelques grains de la pomme de grenade; mais ils touchèrent à peine ses lèvres décolorées. Alors elle écarta de sa tête le voile mystique de l'initiation. Qrphée, dit-elle d'une voix affaiblie, j'ai voulu te distraire de tes grandes pensées, au lieu de me bor-
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ner à les embellir, et à leur donner du charme ; et voilà que les dieux m en punissent. Le châtiment n a pas tardé de suivre la faute ; et la faute peutêtre était bien pardonnable. Continue d obéir à tes hautes destinées, que ie voulais concentrer sur moi seule; marche à ton noble but, saQs te détourner ni à droite hi à gauche, et que la douleur ne fasse pas ce qu'allaient faire les condescendances de Famour. Pour moi, infortunée, pour moi qui fus trop jalouse de tes affections, la mort est dans mon sein ; j^ai été soudainement pénétrée de son trait fatal; et déjà je ne suis plus ton Eurydice, je ne suis plus ni ta sœur chérie, ni ton épouse sacrée. Hâte-^toi, mon bien-aimé, de donner le dernier baiser du frère , le premier et dernier baiser de Fépoux à la vierge qui ne pouvait savoii de toi lés secrets divins de Tépousc. Eurydice finit de parler, et ses derniers mots n'étaient plus quun harmonieux murmure, et elle mourut en recevant le baiser fraternel sur son front virginal , le baiser de Fépoux sur ses lèvres intactes. Tel fut, sur les bords dun fleuve enchanté, un cygne tout éclatant de blancheur; telle est la mort mélodieuse de Foiseau sans tache, parmi les herbes embaumées du rivage. Orphée reste muet d'étonnement et de douleur; son esprit s'abyme dans les profondeurs de ce funeste prodige, et son ame interroge avec une im-