‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 85 sur 221 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

elle, arriver à lunion sans trouble et sans fin ! Quand un autre pourra-t-il chanter pour moi : Barrières éternelles, ouvrez-vous devant celui qui ne peut cesser d'être, devant celui qui est attendu! Aigle un instant captif, tes chaînes sont tombées, étends tes puissantes ailes, et envoletoi dans les plaines du ciel, va te désaltérer dans la coupe du souverain des dieux ! Et toi, qui fus la vision du temps, quand seras-tu pour moi la vision éternelle?

Telles étaient les paroles sans suite, contenues dans les chants inspirés du poëte; elles se mariaient lentement aux sons entrecoupés de sa lyre fatidique, et plongeaient son ame dans d'inexprimables et douloureuses extases. L'enfantement de Famé immortelle ne se fait pas sans de cruelles angoisses. Pour la première fois, Orphée comprit ce qu^était son épouse mystérieuse ; pour la première fois aussi, les Pélasges eurent, quoique d'une manière confuse, le sentiment de la vie à venir. Le deuil de Forphelin désolé était destiné par les dieux à adoucir Famertume de tous les autrès deuils. A mesure que Fhomme s'élève dans la sphère de l'intelligence, il augmente en lui les facultés de la douleur; mais il lui est donné de rallumer au flambeau d une existence sans fin le flambeau d'une existence passagère tout près de lui échapper. Dès qu'il s'élève à l'appréciation du

temps, dès que son esprit conçoit ravenir, il entrerait dans le désespoir, si Fimmortalité ne lui était pas révélée en même temps. Charmante image de la nymphe malheureuse, vous sortirez quelquefois des bosquets de l'Elysée, pour visiter votre époux dans ses songes, pour lui être une vision lorsqu'il méditera dans la solitude, une vision éternelle.

Cependant le poëte inconsolable passait ses jours à pleurer et à gémir, ses nuits à pleurer et à gémir encore. Il disait: Quai-je Hiitaux dieux, pour qu'ils m'envoient de si cruelles souffrances? En quoi ai-je mérité de rester seul sur la terre? Il disait: Etre charmant, fait pour l'amour, et que Famour a détruit, vis toujours dans mon ame: que nulle autre femme ne régne sur mon cœur!. Demeure mon épouse sacrée ! Je n'aurai plus ni joie ni espérance. Ma vie tout entière sera consacrée désormais à réaliser la pensée qui, sans 1 apparition d'Eurydice, eût reposé inutile dans mon sein. La douleur sera le second génie qui m'expliquera les destinées humaines.

Les Pélasges ne retinrent plus Orphée*, ils lui construisirent une autre barque, sur laquelle il courut, au travers de nouveaux orages, conquérir une nouvelle contrée ; il n'emporta, pour tout trésor, qu'une poignée de ce grain précieux qu'il avait fait croître dans les sillons de l'île.

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