LIVRE TROISIÈME
La barque, qui vient de recevoir Orphée, esl une barque grossière, ouvrage informe d'un peuple sans art; elle n'est ni peinte, ni ornée de sculptures; aucun simulacre ne la protège, ne la décore; elle ne présentera point aux vents une voile tissue de lin ou de soie; ses ais ne sont pas réunis ensemble par une poutre propkétesse : le poëte porte en lui toute sa destinée , toutes ses inspirations. Orages et tempêtes, resj>ectez, cette fois, ] espérance d'un si grand avenir; le héros magnanime ne pourrait plus être sauvé par la fille merveilleuse de la vision.
Long-temps les Pélasges restèrent immobiles et en silence sur le bord de la mer, à considérer le lieu où ils avaient vu, spectacle merveilleux! la fragile nacelle d'Orphée d'abord fendre les flots comme une navette qui court le long de la trame du tisserand, ensuite se perdre au sein des vapeurs resplendissantes de l'horizon. Alors ils jetèrent de grands cris, et versèrent des larmes abondantes.
Le récit que vous venez d'entendre, roi de la colline carrée, je le tiens, comme je vous l'ai dit, des prêtres de la Samotlirace. On ne s'explique point sur l'institution des mystères cabiriques; ils sont austères et sérieux; ils retracent les créations d^une civilisation antérieure, qui précéda, dit-on , les désastres de cette contrée, alors qu elle
fut séparée du continent par la violence des eaux, alors que le Pont-Euxin, brisant de puissantes digues, s ouvrit le passage de la mer nommée depuis Hellespont, pour verser une partie de ses eaux dans Isi Méditerranée* Cc^s créations d'une civilisation antérieure sont-elles une histoire vraie tirée d anciennes traditions, ou sont^elles une savante allégprie pour o^prim^r, par de belles images, le noble but des sociétés humaines? La sibylle dont je vous ai dit la mort ne faisait que des récits de désolatiop, qu'elle a emportés avec elle dans les ténèbres, où elle a enfoui ses derniers instants. Si nou^ avions, noble Évandre, à nous occuper de la plus noble science des temps primitifs, /aurais h vous entretenir de certaines doctrines des sanctuaires cabiriques; selon eux, le monde des essences a précédé le monde des substances, et ce fut )à le commencement des choses. Quoi qu il en soit, ces prêtres disaient beaucoup, et savaient plusepcore quils ne disaient. Dardanus, assuret-on, subit lexpiation des mystères cabiriquesj et c est ^ ce prix que sa race n a pas été abolie. Orphée adoucit la rigueur des épreuves, ou peut* être les iqstitua, car toujours les voiles s'épaissid^ sent sur les origines. On se réfugie à lombred'uE grand chêne, et nul n a vu le gland ignoré qui la produit: quelquefois un orage déracine le chêne allier, quelquefois il grandit plus lentement que