‹ Essais de persuasionChapitre 37 sur 120 · L'INFLATION · texte numérisé non relu

L'INFLATION

On dit que Lénine a déclaré que le meilleur moyen de détruire le capitalisme était de corrompre la cireulation. Par des procédés constants d'inflation, les Gouverneménts peuvent confisquer d’une façon secrète et inaperçue une part notable de la richesse de leurs nationaux. Par cètte méthode, ils né font pas que confisquer : ils confisquent arbitrairement et tandis que le système appauvrit beaucoup de gens, en fait il en enrichit quelques-uns. Le spectacle de ces enrichissements ne porte pas seulement atteinte à la sécurité publique, mais aussi à la confiance que l’on avait dans la justice de la répartition actuelle des richesses. Ceux à qui ce système profite, au delà de leurs mérites ou même de leur attente et de leurs désirs deviennent des « profiteurs », qui sont l’objét de Ia haïne de la bourgeoisie que l'inflation a appauvrie autant que le prolétariat. La méthode se poursuivant, la valeur réelle de la monnaie variant de mois en mois, les rapports constants de débiteurs à créanciers, qui constituent le premier fondement du capitalisme, sont troublés au point de perdre toute signification. Et les procédés d’enrichissement deviennent un jeu de hasard, une loterie.

Lénine avait certainement raison, Ïl n’y a pas de moyen plus subtil et plus sûr de bouleverser la base actuelle de la Société que de corrompre la circulation monétaire, Le procédé range toutes les forces cachées

des. lois économiques du côté de la destruction, et cela d’une façon que pas un homme sur un million ne peut prévoir.

Dans la dernière phase de la guerre, tous les gouvernementes belligérants pratiquèrent, par nécessité ou par ignorance, ce qu’un bolcheviste aurait pu faire à dessein. Même à présent que la guerre est terminée, la plupart d'entre eux ont recours par faiblesse aux mêmes erreurs, Mais de plus, les Gouvernements européens, aussi téméraires que faibles, cherchent à diriger contre la classe des « profiteurs » l'indignation que les conséquencés les plus évidentes de leur politique néfaste a soulevée dans le peuple. Ces « profiteurs » sont en général des entrepreneurs, c’est-à-dire qu'ils constituent l'élément actif et constructif de la Société capita: liste. À un moment où les prix s'élevaient rapidement, ils ne pouvaient que s'enrichir, qu'ils le désirassent Où non. Lorsque les prix montent continuellement, le commerçant qui a constitué des stocks ou qui possède des propriétés ou du matériel, réalise nécessairement un profit. En canalisant la haine contre cette classe, les Gouvernements de l'Europe poursuivent leur marche Sur la voie fatale, que l'esprit fin de Lénine a parfaitement indiquée. Les profiteurs sont la conséquence et non la cause de l'élévation des prix. En combinant la haine que porte le peuple contre la classe des entrepreneurs, avec le coup QUI: — conséquences inévitable de l'inflation, — a déjà été porté à la sécurité sociale par la rupture violente et arbitraire des contrats et de l'équilibre existant des richesses, les Gouvernements rendent rapidement impossible lé maintien de l’ordre

économique et social du xx° siècle. Mais ils n’ont rien pour le remplacer.

1.— Lettre ouverte au Ministre des Finances français (quel qu’il soit ou puisse être), janvier 1926.

Monsieur, lorsque je lis tous les jours dans mon journal vos projets quotidiens et ceux de vos prédécesseurs en vue d'établir de nouveaux budgets et d’amortir d’anciennes dettes, j'ai l'impression que l’on s'attache fort peu à Paris, à ce qui m'’apparaît à Londres comme le côté technique de votre problème. Puis-je donc détourner un instant votre attention de la tâche de Sisyphe que vous entreprenez en faisant gravir à votre Budget les dures pentes du Parlement pour lui soumettre certains calculs primordiaux ?

J'ai parlé à de nombreuses reprises du franc français dans mes écrits, au cours des dernières années, et je ne vois pas que j’aie changé d'avis. Il y a plus de deux ans j écrivais : « Le cours du franc dépendra finalement, non de la spéculation ou de la balance commerciale, ou même des résultats de l’aventure de la Ruhr, mais de la part de ses revenus et de ses salaires que le contribuable français voudra bien laisser prélever en faveur du rentier français. » Je pense encore que c’est là l’idée maîtresse dont devraient s'inspirer vos projets.

I est clair qu’il y a deux façons d'obtenir l'équilibre recherché. Vous pouvez soit alourdir la part du contribuable, soit diminuer la part du rentier. Si vous choi-

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sissez la première alternative, l’impôt absorbera presque un quart du revenu national de la France. Est-ce faisable? Autant qu’on puisse parler de l’atmosphère politique d’un autre pays que le sien, il me semble, d’après cerfaines indications récentes, que le public français se refusera à subir des taxes nouvelles suffisamment élevées pour permettre de faire face, au nivedu actuel, aux obligations contractées envers les rentiers. Et même en admettant qu’on pût politiquement établir de pareils impôts, il y aurait là un projet irréalisable d’un point

de vue administratif. La tâche la plus urgente pour le.

trésor français n’est pas de créer de nouveaux impôts, mais de mettre sur pied une organisation administrative capable de faire rentrer les impôts existants. Si donc, J'étais à votre place, je n'envisagerais pas un seul instant, me plaçant ici d’un point de vue politique, de nouveaux impôts, mais je concentrerais tous mes efforts, dans le domaine fiscal, à améliorer le rendement et la perception des impôts déjà existants.

Etant donné que cela en soi ne suffit pas, — Ta première chose à faire — si vous acceplez mes conclusions en ce qui concerne l’état d’esprit du public français = est de chercher la meilleure façon de diminuer la part du rentier. Trois méthodes se présentent: premièrement, un impôt général sur le capital: deuxièmement, une conversion forcée du taux de l'intérêt de la dette publique; troi-

sièmement une hausse des prix, qui réduirait la valeur : réelle de l’argent dû au rentier. Assurément, c’est la.

première qui est la meilleure du point de vue de la Justice, de la vertu, et de la théorie. C'est celle que je préconiserais pour l’Angleterre dans une situation analogue. Mais j'estime qu’il y a tant de chances pour qu’un tel projet échoue aujourd’hui en France, par suite des mêmes difficultés politiques et administratives qui s'opposent à de nouvelles charges fiscales, que je ne m'y attarderai point. La seconde est séduisante, ne serait-ce que parce qu’elle n'offre aucune difficulté admi-

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nistrative. Je crois que certains esprits compétents en France l’ont préconisée. Néanmoins, Je me refuserais également à cet expédient, si j'étais vous, car à l'encontre d’un impôt général sur le capital, ou de la dépréciation de la monnaie, cette sorte de discrimination porte le nom de Répudiation, et répudier la Dette Nationale, c’est s’écarter à un tel point et avec tant de danger de la vertu financière, qu’on ne saurait le faire qu’en cas d'extrême nécessité.

Nous nous trouvons donc, ayant écarté toutes les autres alternatives, en présence d’une seule possibilité : une hausse des prix à l’intérieur: et nous quittons le domaine fiscal pour aborder le problème du niveau des prix, celui dés changes étrangers, de l’or de la Banque de France, du volume des placements à l'étranger, celui de la balance commerciale. Ici il me faut attirer tout particulièrement votre attention sur un curieux paradoxe.

De nombreux ministres des Finances ont en fait tenté tout le possible pour trouver une solution dans le sens que j'indique. Ils ont pratiqué-l’inflation avec brio et ont fait baisser progressivement, avec seulement quelque recul monétaire, la valeur or du franc. Que pouvaient-ils faire de plus?

Je vais vous le dire. L’armée de vos prédécesseurs, n'est point parvenue, malgré tous ses efforts, à déprécier

parallèlement le pouvoir d’achat intérieur du franc. Vos

difficultés actuelles proviennent, non de l'inflation du papier monnaie ou de la baisse des changes (car ces facteurs tendent continuellement à vous sortir de l’embarras), mais du fait que ces facteurs ne sont pas parvenus à diminuer le pouvoir d’achat intérieur de l’argent que touchent les rentiers.

Les quelques chiffres suivants marquent le fond du problème. En décembre 1925, 14 valeur or du franc sur les marchés étrangers s'élevait à 19 % de sa parité d’avantguërre; Îles prix mondiaux or s’élevaient à environ 150 & de leur parité d’avant-ouerre: donc en prenant pour base

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les conditions d’avant-guerre, la circulation papier et le niveau des prix en France aurait dû atteindre 830 % (car 158 : 19 = 8,3). Or la circulation papier s’élevant à environ 1.000 % de celle d’avant-guerre, répond à peu près au niveau des changes étrangers, bien qu’enstenant compte de l’accroissement du territoire et de la disparition de la circulation des pièces d’or et d'argent, elle demeure probablement trop faible, par rapport au change, plutôt que trop élevée (toujours en comparaison de l’avant-guerre).

Par contre lorsque nous examinons le niveau intérieur des prix en francs, c’est une tout autre histoire. Les matières premières importées ont forcément atteint leur parité internationale. Mais les autres espèces de produits tels que les aliments et autres articles entrant dans l’établissement et l'index du coût de la vie, et que gouverne la production intérieure, sont fort au-dessous de leur valeur d'équilibre. Les prix de gros des produits alimentaires s’élevaient en novembre 1925, à 490 % de ceux d’avant-guerre. Les prix de détail à Paris (pour 13 articles différents) à 433 % et au cours du troisième trimestre de 1925, l'index du coût de la vie à Paris marquait or %. Ces chiffres demeurent peut-être inférieurs à la hausse réelle dés prix, maïs il semble bien qu'en fait, les dépenses domestiques françaises ne dépassent pas le coefficient 5 des prix d’avant-guerre. Ce qui signifie que le prix des produits de fabrication d’origine française, converti au cours actuel des changes, ne s'élève pas à beaucoup plus de la moitié des prix mondiaux, et demeure même inférieur en or au niveau d’avantguerre. Ainsi l'inflation de la circulation monétaire a produit tous ses effets en matière de change et par suite sur les prix des produits importés, maïs n’a guère api sur les prix des produits intérieurs.

Or la charge que fait peser le rentier sur le contribuable se mesure au pouvoir d'achat intérieur des francs prélevés sur ce dernier pour être distribués au premier,

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