‹ Essais de persuasionChapitre 84 sur 120 · Ecrit aussitôt après le retour à l'or · texte numérisé non relu

Ecrit aussitôt après le retour à l'or

intérieure ne baissent de 10 %. En attendant, les industries d'exportation les plus faibles en sont réduites à un état de misère. Faute d’une diminution de la valeur de l’or lui-même, rien ne peut rétablir leur situation, si ce n'est une baisse générale de tous les prix intérieurs et des salaires. Aïnsi la politique de M. Churchill qui consiste à faire monter la livre de 10 % est une politique qui aboutit tôt ou tard à réduire les salaires de tous les travailleurs de 2 shillings par livre. Qui veut la fin veut les moyens. Le Gouvernement se trouve à présent devant la tâche délicate d'appliquer ses propres décisions aussi dangereuses qu'inutiles.

C'est en octobre dernier (1924) que commença à se dessiner une rupture qui s’est développée selon une progression parallèle à la hausse du change — déclenchée d'abord par la prévision d’un retour à l’étalon-or, puis due au fait Iui-même, et non à une amélioration de Ja valeur intrinsèque de la livre 1, Le ministre du Commerce a déclaré à Ia Chambre des Communes que les effets du rétablissement de l’étalon-or sur notre com: merce d'exportation «ont été en tous points satisfai- Sants ». Le ministre des Finances a estimé que le retour à l’étalon-or n’était pas plus responsable de la situation de l’industrie minière que le Gulf Stream. Ces déclarations ont la consistance du vent.

C'est le droït des Ministres de soutenir que le rétablissement de l’étalon-or vaut un sacrifice et que ce sacrifice n'est que momentané. Îls peuvent également prétendre, avec raison, que les industries les plus atteintes sont celles qui souffrent déjà d’une crise particulière lorsqu'un

1. Cette opinion fut partagée par le Comité de la Trésorerie chargé d'étudier la Monnaie qui dans son rapport nota que la hausse du change de l’automne et du printemps dernier ne pourrait être maintenue si nous ne rétablissions pas l’étalonor; en d’autres termes, la hausse du change antérieure au rétablissement de l’étalon-or provenait d’une prévision spéculative de cet événement et d’un mouvement de capitaux, et non pas d’une hausse intrinsèque de la valeur de la livre.

mal général se fait sentir, et que ce sont celles qui sont faibles pour d’autres raisons qui sont emportées. Mais parce qu’une épidémie de grippe emporte uniquement ceux qui ont le cœur trop faible, il n’est pas permis de dire que la grippe est « en tout point satisfaisante » ou qu'elle n’a pas plus à voir avec la mortalité que le Gulf Stream.

Les effets ont été d’autant plus terribles que nous étions déjà dans une situation difficile. Alors qu'à cette date lés salaires en livres et le coût de la vie en livres concordaient avec les chiffres des Etats-Unis, ils étaient déjà trop élevés par rapport à ceux d’autres pays européens. Il semble également que certaines de nos industries d’exportations disposaient déjà de plus de matériel et de main-d'œuvre qu’elles ne pouvaient en utiliser et qu'il était devenu indispensable de détourner une partie des hommes et des capitaux vers les industries travaillant cn vue de la consommation intérieure. Aussi nous trouvions-nous déjà en présence d’un problème gênant et l’une des objections à l'élévation du taux international de la livre était d’aggraver considérablement au lieu de l’atténuer, une inégalité existant entre les prix intérieurs et extérieurs. En nous plongeant dans une période de Déflation, on retardait forcément toute reprise importante d'expansion intérieure susceptible de faciliter le détournement de la main-d'œuvre vers la production du marché intérieur. Les salaires anglais, calculés en or, sont de 10 % plus élevés actuellement qu'ils ne l’étaient il y a un an. Le coût de la vie calculé en or en Angleterre est tellement élevé actuellement par rapport à la Belgique, à la France, à l'Italie et à l'Allemagne, que les travailleurs de ces pays peuvent se contenter d’un salaire or inférieur de 30 % à celui de nos travailleurs, sans que soit affecté le montant de leur salaire réel. Quoi d'’étonnant à Ce que nos exportations soient atteintes.

Nos industries d'exportation sont atteintes parce qu'elles sont les prernières auxquelles on impose une

réduction de 10 %. Si fout le monde subissait une telle

réduction, le prix de la vie baisserait, de sorte qu'un salaire moins élevé en chiffres, représenterait presque le même salaire effectif qu'antérieurement. Mais, en fait, il n’existe pas de mécanisme qui puisse déclencher une réduction simultanée. Provoquer délibérément une hausse de la livre en Angleterre implique donc des conflits pour chaque groupe de production sans qu'on puisse garantir que l'issue de la lutte donne un résultat équitable et que les groupes les plus forts ne s’enrichiront pas aux dépens des plus faibles.

On ne peut pas attendre des classes ouvrières qu'elles comprennent mieux que ne le font les Ministres ce qui se passe. Celles qui sont les premières atteintes voient leurs moyens d'existence réduits, car le coût de la vie ne diminuera pas avant que les autres n’aient été également atteintes dans leurs salsires. Elles ont donc raïson de se défendre. Et on ne peut même pas prétendre que les classes qui subissent les premières une réduction de salaire trouveront une compensation dans un abaissement correspondant du coût de la vie, qui ne profitera peut-être qu’à d’autres classes. Il est donc normal que ces classes résistent tant qu’elles le peuvent; et c’est forcément la guerre jusqu’à ce que succombent ceux qui sont économiquement les plus faibles.

I] n’y a pas là une conséquence inévitable d’une moindre capacité à produire des richesses. Je ne vois pas

de raison à une diminution effective des salaires dans :

leur ensemble, si les affaires publiques étaient mieux

menées. Tout ceci est la conséquence d’une politique:

monétaire erronée.

Mes objections ne s’appliquent pas à l’étalon-or luimême. C’est là un autre problème que je n’aborderai pas ici. Mes objections portent sur le rétablissement de l'or dans des circonstances qui réclamaient un réajustement sérieux de toutes nos valeurs monétaires, Si Mr. Churchill avait rétabli l’étalon-or en fixant la parité au-dessous des chiffres d’avant-guerre ou s’il eût attendu

Leante “us pra nm Pre LL ro s Fa SRE ETES RE TELE SA RE ER

ee” Ta de

op Pt, dns — PR paper ht

CU

LPS US ee DRE ET 0 CRETE RENE

que nos valéurs monétaires se soient réajustées à la parité d’avant-guerre, alors mes objections n auraient pas de raison d’être. Mais en faisant ce qu'il a fait, dans les conditions où nous nous trouvions au printemps dernier, il allait au-devant de toutes les difficultés. Car il se mettait dans l’obligation de réduire les salaires, et les valeurs monétaires, sans savoir le moins du mondecomment il y parviendrait. Pourquoi a-t-il fait pareille bêtise?

D'une part, peut-être, parce qu'il ne possède pas ce sens instinctif qui l’empêche de commettre dés fautes; d'autre part parce que manquant de ce sens instinctif, il a prêté l'oreille aux rumeurs bruyantes de la Finance conventionnelle; et surtout parce qu'il fut gravement induit en erreur par ses experts.

Ses experts commirent, à mon avis, deux fautes sérieuses. Tout d’abord je soupçonne qu'ils méconnurent à quel point les valeurs de la monnaie se trouveraient affectées par le retour de la livre à sa parité or d’avantguerre parce qu'ils considérèrent des indices des prix qui n'étaient pas ceux qu'il fallait retenir. Si vous voulez savoir si les prix en sterling peuvent s'adapter à une amélioration du change, il est vain de se reporter, par exemple, au prix du coton brut à Liverpool. 1! faut que celui-ci suive les mouvements des changes car dans le cas d’une matière brute, la parité avec les valeurs internationales s’établit pour ainsi dire d'heure en heure. Mais il n’est pas raisonnable de déduire de ceci que le montant des salaires des dockers ou des femmes de ménage, et le coût des transports par chemin de fer ou par la poste s'adapte également d'heure en heure aux

échanges internationaux. Pourtant, c’est, je pense, ce

qu'a dû faire Ja Trésorerie. Ses experts ont comparé les indices généraux des prix de gros dans ce pays et en Amérique. Or les matières premières qui font l’objet d’un commerce international et dont les prix s'adaptent forcément aux changes rentrent pour une part de 2/3 dans le calcul de cet index: nos experts ont donc évalué

ss" -

Safe rt de are ANS Léa

à une partie seulement de sa valeur réelle la disparité des prix intérieurs. Ce qui les a conduits à croire que la brèche à combler était de 2 ou 3 % au lieu de 10 à 12 %, chiffre qui ressort des index du coût de la vie, du niveau des salaires, et du prix de nos objets d'exportation manufacturés, index qui représentent des guides plus précieux et plus certains en cette matière surtout s’ils concordent ensemble, que l'index des prix de gros.

Mais je crois de plus que les experts de M. Churchill n’ont pas compris et sous-estimé les difficultés techniques que comporte une diminution générale de la valeur de la monnaie à l’intérieur. Lorsque nous laissons mon: ter la livre de :o %, nous faisons passer environ £ 1.000.000.000 de nos poches dans celles des rentiers et nous grevons la dette nationale d’un poids d'environ £ 750.000.000 (détruisant ainsi tous les avantages péniblement acquis par notre Caisse d’Amortissement depuis la guerre). Tout ceci qui est assez grave en soi ést inévitable. Mais les conséquences néfastes s’arrêteraient là s’il était possible de trouver un moyen de réduire simultanément de ro % le taux des autres paiements effectués en argent; ainsi chacun de nous se trouverait-il à la fin du compte avoir environ les mêmes revenus qu'auparavant. Je suppose que l’esprit des conseillers de la Trésorerie habite encore un monde imaginaire et académique, peuplé d’éditeurs de la Cité, de membres de la Commission Cunliffe et des Commissions Monétaires et hoc genus omne où les ajustements nécessaires découlent « automatiquement » d’une «saine » politique de la Banque d’Angleterre.

La théorie veut que le ralentissement des industries d'exportation (les premières atteintes en principe), renforcé s’il le faut par la cherté de l’argent et une restriction des crédits, atteigne de façon égale et assez rapidement la communauté tout entière. Maïs ceux qui professent cette théorie ne nous disent pas en langage clair comment se produit cette diffusion.

un Mn + 220

Mr, Churchill demanda à la Commission de la Trésorerie chargée des problèmes de la monnaie de l’éclairer sur ce point. Il déclara dans le discours qu'il prononça à l’occasion du Budget, que le rapport «contient un exposé raisonnable des arguments qui ont convaincu le Gouvernement de Sa Majesté ». Ces arguments — si l’on peut appeler ainsi des propos vagues et sans consistance — peuvent être consultés par qui cela intéresse. Ce qu’auraient dû dire les experts mais qu'ils n'ont pas dit, peut se résumer ainsi :

« Le montant des salaires, le coût de la vie et les prix que nous demandons pour nos exportations, n'ont pas suivi l’amélioration des changes, provoquée par l’expectative d’une restauration de l’étalon-or que faisaient prévoir vos nombreuses déclarations. Ils sont environ de 10 % trop élevés. Aïnsi, si vous fixez le taux du change à sa parité or, il vous faut ou bien tabler sur une hausse des prix or à l’étranger, qui incite les étrangers à payer davantage en or pour nos exportations, Où vous condamner à pratiquer autant qu'il le faudra une politique de diminution des salaires et du coût de la vie.

« Nous avons le devoir de vous prévenir que pareille politique n’est pas aisée et qu'elle mène fatalement au chômage et aux conflits industriels. Si, comme certains le pensent, les salaires étaient déjà trop élevés il y a un an, ce n'en est que plus grave, car la réduction des salaires. portera sur une somme d'argent encore plus grande.

« I] se peut que la première hypothèse d’uné hausse des prix or à l'étranger se réalise. Mais cela n’a rien de certain, et il faut que vous sovez prêts à l’autre éventualité. Si vous croyez que les avantages que procurera l’étalon-or sont à ce point importants qu'ils valent la peine de risquer de vous rendre excessivement impopu- Jaires et au’ils méritent- qu’on prenne des mesures d'administration draconienne pour se les assurer, voici probablement comment les choses se passeront :

« Pour commencer, les industries d’exportation mar-

queront un gros ralentissement. En soi, ce fait vous servira, car il créera une atmosphère favorable à une réduction des salaires; le coût de la vie baissera quelque peu. Ceci vous servira également, vous fournissant un excellent argument en faveur d’une réduction des salaires. Néanmoins, le coût de la vie ne baïssera pas suffisamment pour que les industries d'exportation réduisent suffisamment leurs prix avant que tous les salaires n’aient baissé dans les industries bénéficiant d'un protectionnisme. Or les salaires ne tomberont pas dans ces industries uniquement du fait qu'il existera du chômage dans les industries non protégées, donc il faudra veiller à ce qu’il se produise du chômage également dans les industries protégées. Le moyen à employer, c’est la restriction du crédit. En restreignant les crédits de la Banque d'Angleterre, vous pouvez, selon votre volonté, accroître le chômage jusqu’au point où les salaires seront obligés de tomber. À ce point, le coût de la vie sera également tombé, et avec un peu de chance, nous nous retrouverons à notre point de départ.

« Nous estimons aussi devoir vous prévenir, bien que peut-être nous sortions là de nos attributions propres, qu'il ne sera pas prudent, d’un point de vue politique, de reconnaître ouvertement que vous cherchez délibérément à accroître le chômage pour réduire les salaires. Aussi vous faudra-t-il attribuer ce qui se passe à toutes sortes de causes sauf la vraie. Nous estimons qu'il faudra compter environ deux ans avant que vous ne puissiez ‘prononcer en public un seul mot conforme à la vérité. D'ici là, ou bien vous ne serez plus au pouvoir, ou bien l’ajustement aura eu lieu d’une façon ou d’une autre. »

Page 1