‹ Essais de philologie françaiseChapitre 100 sur 251 · XXIII. — CORMORAN · texte numérisé non relu

XXIII. — CORMORAN

Que cormoran signifie « corbeau marin », cela paraît bien certain, si l'on songe que le glossaire de Reichenau explique merguhim par corvum marinum, que le provençal dit corp mariai), l'espagnol cuervo marino, etc. Mais comment rendre compte de moran ? Y voir le breton môrvran « corbeau de mer », de môr, mer, et bran, corbeau, comme l'a proposé Diez et comme l'ont répété après lui Scheler et Littré1, c'est se mettre une bien grosse affaire sur les bras. M. Brachet dit que moran est une corruption de maran, et prétend tirer régulièrement maran du Lit. marinum, comme sans de sine,

1 . C'est aussi l'opinion adoptée par Arsène Darmesteter, Mots composes, ire éd., p. 2 3 (S ; 2e éd., p. 271.

langue de lingua : c'est de la prestidigitation phonétique ; aussi bien M. Brachet a-t-il eu Ménage comme prédécesseur. Si Ménage ne s'embarrasse pas de nous expliquer comment le suffixe inum est devenu an, il estime que les anciens Gaulois ont dit morinum au lieu de mariun m, parce que le latin mare avait pour correspondant le gaulois more. J'ai eu, moi aussi, la mauvaise inspiration de me ranger sous la bannière de Ménage: j'ai écrit, dans le Dictionnaire général, que cormoran était « composé de l'anc. fr. corp, corbeau, et de moran, mot qui signifie marin, et qui paraît être un dérivé du breton mor, mer ». J'ai ajouté que l'adj. moran se retrouvait dans le langage de la fauconnerie, où l'on appelait faucon moran un faucon pris « sur la falaise de la mer ». C'est sur ce point que je tiens d'abord à m'expliquer : je déclare aujourd'hui que j'ai été victime d'une de ces traîtreuses « coquilles » dont je travaille, avec M. Hatzfeld, à expurger la lexicographie. Voici l'histoire de ma déconvenue.

On lit dans le Dictionnaire de l'ancienne langue française de M. Godefroy l'article suivant :

« Moran, moren, adj. , qualifie une sorte de faucon : Faulcons morens, qui ont esté prins sur la faloise de la mer en

loingtain pays... qui sont nommez pèlerins (Modus, f° 58, ap.

Sainte-Pal.).

Faucons morans, lesquels on prent sur la falaise de la mer, que

nous avons nommé pèlerins, parce qu'ils n'ont gueres esté ne

séjourné en leur pays. (Budé, des Ois., 122, ap. Sainte-Pal.). »

On avouera que la tentation de traduire moran par « marin » était grande ; mais avant de commenter les textes, il fallait s'assurer de leur pureté. Je n'ai pu

retrouver le traité des Oiseaux que La Curne de Saint- Palaye attribue à Budé; peu importe, je crois, car le passage qu'il en a extrait dérive manifestement de Modus. Sainte-Palaye cite Le livre du roi Modus d'après l'ancienne édition de J. Trepperel, qui n'est rien moins que correcte1; j'ai eu récemment l'occasion de voir deux bons manuscrits de cet ouvrage à la Bibliothèque nationale, franc. 614 et 1297, et j'ai constaté avec stupeur que le prétendu moren n'était qu'une faute d'impression de l'édition Trepperel pour moien, c'est-à-dire moyen. Voici le texte et le contexte d'après 1297, f° 55 r°:

Je vous dirai lesquiex faucons sont mieux a prisier : ce sont ceulx qui ne sont ne trop grans ne trop petits, qui sont appelés faucons moicns 2, qui ont esté pris sur la faleise de la mer...

Donc, haro sur faucon moranl

L'historique de cormoran n'est pas très fourni. On peut constater qu'au xvie siècle on dit cormorant (R. Estienne) et cormarant (Belon) : le t final se retrouve dans Pangl. cormorant. Les deux plus anciens exemples allégués par Littré proviennent des poésies d'Eustache Deschamps : Cosmarans qui se font baux (édit. de la Société des anciens textes, VI, 156); Cormarans (ibid., IX, 8.) M. G. Paris me signale encore dans Eustache Deschamps la forme plurielle cogsmarans, au vers 4220 du Miroir de mariage (ibid., IX, 140.) On entrevoit dans

1. Cette édition donne effectivement moren s, comme je m'en suis assuré sur l'exemplaire qui est à la réserve de la Bibliothèque nationale.

1. Le manuscrit 614, f° 43 r°, écrit moyens. L'édition de Modus donnée par Llzéar Blaze en 1839 porte correctement moicns.

cosmarans et cogsmarans une confusion par étymologie

populaire entre corp et coc ; il est fâcheux que tous ces exemples soient au pluriel, ce qui ne permet pas de décider si le mot doit être écrit par an ou par ant au singulier. C'est le singulier qui -figure dans le Livre du roi Modns, sensiblement antérieur à Deschamps. Voici le passage où sont énumérées diverses espèces d'oiseaux pécheurs, d'après le ms. franc. 1297 de la Bibliothèque nationale, f° 48 v° : « Le rosereul, le cormorant, le héron, la poche, le guespier, le martinet. » Les huit manuscrits de la Bibliothèque nationale qui contiennent ce passage sont d'accord pour écrire le mot avec un t final, mais des huit, six seulement donnent cormorant (franc. 614, 1297, 1298, 1300, 1301 et 12399): les deux autres portent cormarant (franc. 615 et 19113). Je crois que c'est de cette dernière forme qu'il faut partir, en laissant de côté la question de savoir pourquoi Va de la seconde syllabe s'est changé en o1. Je considère cormarant comme représentant un plus ancien corp marehCj et je n'hésite pas à admettre en ancien français l'existence d'un adjectif marenc, tiré du latin mare à l'aide du suffixe germanique ing. On a dit corp

1. L'influence du bas -breton môr me paraît peu probable. Y aurait-il eu assimilation de l'a de -mar- à Yo de cor- ? Toujours est-il que l'on ne trouve jamais en anc. franc, morageipour marage, du lat. pop. * maratïcum, si ce n'est dans le composé cormorage, synonyme de cormoran. Ce mot figure dans un ancien glossaire latin-français où il traduit ateedo, alcyon. Carpentier a recueilli la glose alcedo = cormorage et a prétendu la contregloser par la déclaration suivante, qui vient en bon rang parmi les coq-à-1'âne dont il a égayé le Glossarium de Du Cange : « pro atceJonia, tranquillum tempus. »

marenc, corbeau de mer, comme on dit encore en Anjou et en Bretagne pie marange, pie de mer1.

On sait combien le suffixe germanique ing s'est développé en italien, en espagnol2 et en provençal. Plus rare en français, il n'en est que plus curieux à étudier. Diez se borne à dire : « Des exemples du vieux français sont : reeîenc (espagnol realengo), meytadenc, sorte de mesure, Peyronnenc, nom de famille, et beaucoup d'autres *. » Mais Peyronnenc et meytadenc se dénoncent d'eux-mêmes comme des mots provençaux 4; quant à Pane. fr. reelenc, il n'existe qu'en tant que substantif féminin (reelenghe, reenenghe) et est spécial à la Flandre flamingante 5. Il n'en est pas moins certain que le français a formé quelques dérivés à l'aide de ce suffixe. J'écarte les noms propres purement germaniques, soit de personnes, comme Flamand (— Flamenc), Lorrain (= Loherenc), Floovant (= *Floovenc6), etc., soit de lieux, comme la plupart des noms en ange de la France orientale. Mais je puis citer une dérivation nettement française dans le nom de l'étang de Sansuan (Eure-et-

i . J'emprunte pie marange au précieux Dictionnaire de M. Godefroy, où l'expression est citée, hors de sa place, à la fin de l'article marage.

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