Grannn. des long, roui., II
Thomas. 4
5o ESSAIS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE
Pinte Pintain, la poule, dans le Renart, et Guile Guilain, la tromperie; il aurait pu citer Courtain, la légendaire épée d'Ogier le Danois1. On accordera sans peine que la personnification d'un cours d'eau est pour le moins aussi naturelle que celle d'une épée.
« La dérivation, richement développée chez nous, s'exerce cependant avec difficulté sur les composés. » A l'appui de cette remarque, A. Darmesteter a dressé une liste des dérivés de noms composés français, qui comprend exactement 66 mots2, et dont il dit : «Cette
i. On lit dans Girart de Roussillon, manuscrit d'Oxford :
E a ceinta Belan qui fu Disder (v. 3937, éd. Fcerster).
M. P. Meyer traduit : « Et ceignit l'épée qui appartint à Didier.» En note, il indique que le ms. d'Oxford, au lieu de « l'épée », a Belan, et il ajoute, avec un point d'interrogation : « le nom de l'épée ». Le traducteur n'avait pas à craindre d'abonder en son sens : Belan est à bêla (= belle) comme en français Courtain à courte. J'ajoute, pour prévenir une question et dissiper jusqu'au dernier doute, que Girart de Roussillon décline Berta Bertan (v. 185, 235, etc.) : on voudra bien se rappeler, d'ailleurs, que M. P. Meyer place la patrie de Girart de Roussillon dans la région même à laquelle appartient Saint-Barbant, qui a été expliqué plus haut.
2. Traité de la formation des mots composés, 2e édit., p. 280. Voici cette liste, pour plus de commodité : aqua-fortiste, aquatintiste, arc-bouter, basse-lissier, bat-filière, Belle triens, bènioliser, bienveillance, blanc-de-cérusier, blanchœuvrier, bonhomie, bonjouricr, bouteculer, centre-gauchers, champarter , charcutier, chaufournier, clairvoyance, claquemurer, colportage, courbaturer, courtepointier, culbuter, dèbonnaireté , dindon, échauboulé, faubourien, faufiler,
liste, que nous avons faite aussi complète que possible, paraîtra bien mesquine, comparée aux listes nombreuses et souvent incomplètes de composés et de juxtaposés que nous avons données. »
On peut augmenter d'une manière appréciable la liste dressée par Darmesteter. Mais, tout d'abord, je serais porté à y supprimer quelques mots. J'y trouve bienveillance, malveillance et maladie, d'une part; faubourien, faufiler et forfaiture, de l'autre : tous ces mots ou dérivent de composés ayant comme premier élément une particule, un adverbe, ou sont eux-mêmes des composés de ce genre (ce dernier cas est celui de faufiler qui ne vient pas de faufil, mais qui est une altération de forfiler, composé parasynthétique de fors et de fil). L'admission de ces mots dans la liste fausse la remarque de Darmesteter, car l'on peut citer une foule de dérivations analogues : bienséance, bienfaisance, biendisance, bienvenue, malfaisance, malhabileté, malhonnêteté, malpropreté, maussaderie, fourvoiement, four bure, fortraiture, etc., etc.
Je laisserais aussi de côté languedocien, saint-cyrien, saint-simonien et terreneuvier, dérivés de Languedoc, Saint-
ferblantier, fleurdeliser, forfaiture, franc-fier, franc-maçonnerie, gendarmer, gentilhommière, gras-fondure, happelourde, haussebecquer , haute-lissier, languedocien , maiumortable , maladie, malveillance, manœuvrier, maugréer, mortaillable, nerfèrer, orfèvrerie, pau>d' épicier, palenôlrier , plafonner, porte] 'eu illiste, primesantier , prud'homie , quintessenciè , saint-cyrien , saint-simonien, sauvegarder, solbature, tailhdoucier, terreneuvier, tournevirer, trousse-pète, vaurienne, vermoulure, vinaigrier. La première édition n'enregistre que 62 mots : les mots ajoutés dans la 2e édition sont : bouteculer, centre-gauchers, claquemurer et tournevirer.
Cyr, Saint-Simon, Terre-Neuve. Ne mêlons pas les noms propres aux noms communs, ou bien nous serons débordés ; car l'on peut dire que tous les noms propres, composés ou non, sont susceptibles de fournir des dérivés. Je ne parle pas seulement des noms de lieux (cf. Montmartrois, Bellevillois , Montrougien, Montalbanais, Villefranchais , etc. x), mais des noms de personnes : charlemanesque et chateaubrianesque sont dans le deuxième supplément de Littré, donjuanique est partout, et l'Académie française elle-même, qui n'aime pourtant pas beaucoup les néologismes, n'a pas su bouder un dérivé de Don Quichote qu'elle écrit le plus bizarrement du monde don quichottisme.
Darmesteter admet dans sa liste trousse -pète et vaurienne : mais c'est là de la flexion et non de la dérivation. A vouloir relever le fait, il ne fallait pas omettre chafouine, grideline, qui a été de quelque usage au siècle dernier2, fainéante, qui est reçu partout, et proprarienne, qui est encore confiné dans les bas-fonds parisiens, mais qui n'est ni plus ni moins barbare que vaurienne7» .
i. On doit assimiler aux noms de lieux Le Chat-Noir, la célèbre taverne fondée par M. R. Salis, et ne pas s'étonner autrement de l'adjectif chatnoiresque que l'on peut lire dans le Journal des Débats du 28 octobre 1894, éd. du matin.
2. « Si l'on attendoit plus longtemps aies cueillir (les boutons de câprier), ils s'épanouiroient en des fleurs blanches ou gridelines » (Lémery, dans le Dictionnaire de Trévoux). L'édition à laquelle j'emprunte cette citation (177 1) donne à gridelin le fém. gridelinde, mais c'est une coquille typographique. Cet adjectif s'écrit ordinairement gris de lin et s'emploie sans flexion. La forme gridelin a passé telle quelle en anglais.