LXXIII. — prov. PERNA
Mistral ne rattache au mot latin perna, cuisse, jambon, que le béarnais perno, « pièce de lard qu'on suspend au plafond. » Il constitue un autre mot perno, qu'il dérive du latin pinna, avec les sens de « fente, fesse, éclisse d'osier », auxquels il raccorde tant bien que mal ceux de « quartier de lard, quartier de noix, gousse d'ail » que le mot perno possède en béarnais. Il est clair que ces trois derniers sens de perno, qui se retrouvent en
PROV. PERNA ÏJI
partie ailleurs qu'en Béarn r, remontent au latin pema, tandis que « fente, fesse, éclisse » se rattachent au verbe pernar, dont j'examinerai tout à l'heure l'origine. Pour le moment, je m'attache à un troisième mot perno, qui est ainsi enregistré par Mistral : « Perno, perne (b.) (rom. pema, penna, pinna, comble, hauteur, lat. pinna), s. f. Bavolet, couvre-chef, coiffure de villageoise ; linge des enfants au maillot, lange blanc ; fiente. » Le sens de « fiente » est-il bien établi ? Je n'en trouve pas trace dans les dérivés : perneto, petite coiffe, villageoise qui la porte; petit lange; morceau d'argile que le faïencier met au-dessous des pièces avant de les placer dans le four, et pernil, braie d'enfant, petit lange. » En tout cas, j'en fais abstraction, et pour cause. Le rapport entre une coiffe blanche et un linge ou drapeau d'enfant est facile à saisir : il dépend de la même association d'idées qui fait que le bon Joinville qualifie le turban des infidèles de « touaille » ; quant au faïencier qui appelle perneto le morceau d'argile qu'il place sous ses pièces, il pense évidemment à la perneto où l'on couche l'enfant et non au bavolet de la villageoise. Tout rapprochement étymologique avec le latin pinna ou penna est absolument interdit par la phonétique, car pinna ou penna n'a pu donner que pena en ancien provençal. Je ne m'explique pas où Mistral a pris le roman pema, auquel il attribue gratuitement
i . Uno perno de nouse, la moitié d'une noix, un cerneau ; uno perno de potonou, la moitié d'une pomme de terre cuite sous la cendre; uno perno de poumo, un quartier de pomme. (Vayssier, Dict. patois-français de î'Aveyron.) Cf. l'espagnol pierna de nue\ et le français cuisse de noix.
le sens de « comble, hauteur ». Raynouard et le Purnasse occitanien sont muets sur ce mot. Noulet a relevé pertta et son diminutif perneta dans les excellents glossaires qui accompagnent ses éditions des Ordenansas del libre blanc et des Nonpareilhas receptas : il déclare que perna « a signifié une foule d'objets en linge, mais plus particulièrement ceux qui étaient taillés carrément ». Au moyen âge, perna a dû avoir, selon les lieux ou les temps, les deux sens distincts qu'il a aujourd'hui, et l'on peut compléter les lexiques provençaux par le dépouillement du glossaire de Du Gange. Au mot parva on lit dans cet inappréciable recueil :
Parva, linteum quoddam lectuale. Invent. ann. 1476 ex Tabul. Flamar. Lectum munitum duorum linteaminum, duarum parvarum, etc. Item alium lectum parvum munitum duorum linteaminum, duarum parvarum, etc. Ubi semel Perna : Item unum lectum... duorum linteaminum, trium pernarum, etc.
Sachons gré, sans arrière-pensée, au laborieux Carpentier d'avoir recueilli ces exemples dans les archives de la famille de Flamarens (Gers), aujourd'hui détruites ou introuvables. S'il a lu parva au lieu de parna, il n'a pas trop maladroitement traduit, car il s'agit bien ici de drapeaux d'enfants et non de bavolets. C'est ce qui résulte non seulement du contexte, mais du fait que, aujourd'hui encore, à Mauvezin, c'est-à-dire dans l'arrondissement de Lectoure, où se trouve aussi Flamarens, perno signifie « couche d'enfant » et ne signifie que cela.
Je propose de rattacher perna, couche, à perna, bavolet, et de considérer le mot comme identique au latin perna. Du rapport qu'il peut y avoir entre le jambon
PROV. PERNAR ?$J
et la coiffure, nous avons un exemple mémorable dans le grec zsTaswv (qui a passé au latin sous les formes petaso et petasio*), jambon, dérivé der.hxazz^ pétase : ce serait un rapport inverse qui aurait fait baptiser le bavolet perna par les Gallo-Romains.