ANC. FRANC. PLEURE
et les exemples réunis dans Du Cange, soit par Du Cange lui-même, soit par les Bénédictins, soit par Carpentier, ne laissent aucun doute sur le sens : pleure et pledura sont synonymes du français pie et du provençal peu ou pea^p, « terrain d'une certaine étendue, destiné à être bâti. » La graphie peUeure, de 1404, est une fantaisie sans portée et qui ne saurait justifier l'ingénieuse déduction de « égratignure » à « terrain en friche » qu'a imaginée M. Godefroy.
Du Cange a rapproché le franc, pleure du grec nki- 8pov, lat. plethrum, mesure agraire de 10,000 pieds carrés ; mais la phonétique s'oppose absolument à cette étymologie. La concordance de pleure et de pledura ne permet guère de douter que nous ayons à faire au lat. plttura, que les auteurs anciens emploient au sens de « action de remplir, état d'une chose remplie ». Une pletura de terrain, ce serait donc, à l'origine, une quantité suffisante pour former un tout, quelque chose comme « un complet ».
Mais si la forme provençale pledura est solidement établie1, nous trouvons des variantes qui ne peuvent s'expliquer par le type étymologique pletura : la plus notable est pleidura (altérée plus tard dans des textes négligeables en plaidura, pleduira, pleidura), qui apparaît dès la première moitié du xic siècle dans un acte de Jourdain de Laron, évèque de Limoges (1020-105 8),
1 . Notamment par le cartulaire de Bénévent (Creuse), du xie. xiic siècle, où on lit : excepHs pleduris de burgo et ortis avensatis (?) ad ipsas pleduras (cite par Carpentier dans Du Cange, v° pleduira). On trouve la forme francisée pledure dans un document de 1353 relatif à La Rochelle (ibid.).
et qui est trop fréquente depuis pour qu'on la considère comme une faute de scribe. Dans cette forme, 17 paraît représenter un s, et de fait on trouve plcsdura dans un acte de 1309, dont plesure, en 1407, à Montmorillon, doit être une altération. Le rapprochement avec plessis, indiqué par les Bénédictins1, est inacceptable, aussi bien pour le sens que pour la forme, le radical de plessis étant plax. Je crois donc qu'il faut en venir à l'hypothèse d'un type * plesitura, à côté de pletura, d'après un participe *plesitus. Ce * plesitus étrange remonterait-il à *plenere, d'après plenus, sur le modèle de ponere positus,' plutôt qu'à pitre lui-même ? Je rappelle à ceux qui seraient portés à n'attribuer à plere que la valeur d'un schéma que des maîtres éminents, MM. Ascoli et Mussafîa, lui ont reconnu la puissance génératrice2.