LXXXII. — RADER, RADEUR, RADOIRE
Quoique ces trois mots figurent dans le dictionnaire de l'Académie française, j'imagine qu'on embarrasserait fort un honnête homme en lui demandant à brûle-pourpoint ce que c'est qu'une radoire, Aussi j'emprunte à Littré les définitions suivantes :
« Rader, passer une règle sur la surface d'une mesure de grain, de sel, pour l'unir, la rendre égale ;
« Radeur, officier des gabelles, dont la fonction consistait à mesurer le sel, en le rasant sur le minot ;
« Radoire, instrument qui sert à rader. »
Littré dit, sans faire la moindre observation, que rader vient du latin radere, et que radeur et radoire viennent de rader. Or, de ces trois mots, Cotgrave ne connaît que le substantif féminin radoùere, « a strickle for the measuring of corne. » Je suis porté à croire, pour ma part, que rader et radeur ont été tirés après coup de radoire, et que ce dernier mot est pour *rasdoire, du latin rasitoria, dont on trouve un exemple dans une charte de Louis VII, de 1145, citée dans le Glossarium de Du Cange. Au point de vue phonétique, rasdoire — rasitoria est le pendant exact de l'ancien français revisder = revisitare. Si l'on remarque que dès le xme siècle on trouve fréquemment dans les manuscrits revider, pour revisder, on ne sera pas étonné que Cotgrave écrive radoire et non rasdoire.
En provençal et en piémontais, rasitoria a donné non moins régulièrement rasdoira, forme dont on peut voir deux exemples, empruntés aux statuts de Saluces, dans le Glossarium de Du Cange. Mistral, dans son Trésor
dôu felïhrige, enregistre pêle-mêle dans le même sens : rasadouiro, rasouiro (languedocien), rasoueiro, ravouiro, revouiro (marseillais), rasdouiro, resdouiro, redouiroÇalp.^, ratouiro, radouiro, radoueiro, radùri (dauphinois) et radouèiri (forez.). Il est clair que rasadouiro est dérivé de rasar et représente *rasatoria, que rasouiro et rasoueiro, ravouiro et revouiro correspondent à * rasoria et ratouiro à *raditoria; toutes les autres formes s'expliquent par *rasitoria.
Si en français * rasdoire de *rasitoria est admissible, il n'exclut pas la possibilité d'une variante rastoire. Je n'ose pas affirmer catégoriquement que raistoire, dont M. Godefroy cite un exemple unique, de 1280 environ, et qu'il traduit, certainement à tort, par « vanne », signifie radoire, mais nous avons un exemple non douteux de la forme rastoir dans le glossaire de Glasgow, où on lit: hoc ostorium, rastoir1. Le hostorium des Romains est précisément la radoire.
LXXXIII — ANC. franc. RATOIR, RATOIRE.
On trouvera dans le Dictionnaire de M. Godefroy des exemples de ratoir, ratoire au sens de « racloir, racloire ». La forme masculine est beaucoup plus rare que la féminine : M. Godefroy en cite deux exemples, dont un seul est recevable ; dans l'autre on lit rastoir, qui s'explique, comme il vient d'être dit, par rasitorium. Ratoire n'était pas hors d'usage au xvne siècle : Oudin ne le donne pas