LXXXIV. — RATURE
Diez a oublié de parler de l'étymologie du mot français rature, et ceux qui l'ont fait à sa place n'ont pas réussi à la mettre en pleine lumière. Jault, dans son édition du Dictionnaire étymologique de Ménage (1750), propose indifféremment * radiatura ou rasura, qui sont inadmissibles au point de vue phonétique. De nos jours, Scheler et M. Brachet acceptent la manière de voir de Littré, qui tire rature de l'ancien verbe rater, effacer; quant à l'origine de rater, M. Brachet la déclare prudemment « inconnue », et Scheler se borne à rapporter que « Littré met en avant, sans toutefois rien affirmer, soit un type raptare, de rapere, enlever, soit le verbe rater, ronger, que l'on peut supposer d'après l'ancien mot raté, rongé par les rats. » Il a aussi bien fait de ne pas reproduire la remarque complémentaire de Littré, à savoir que « quelques-uns pensent que rater est pour gratter » .
Malgré les apparences, rature ne vient pas de rater, mais c'est le verbe rater qui a été tiré après coup de Thomas. 24
rature. En effet, rater, au sens de raturer, est rare et peu ancien : M. Godefroy en cite en tout quatre exemples, deux du xive siècle, qui viennent de Du Cange1, et deux du xve2. Au contraire, rature est attesté dès 1294, avec le sens de « raclure ». Il est parfois employé au sens de « rasure, action de raser, de faire la barbe -», jusqu'au commencement du xvnc siècle 3, ce qui fait toucher du doigt la véritable étymologie. En effet, rature nous ramène directement à un type *raditura, tiré de radere par l'intermédiaire d'un ancien participe * raàitus. Nous retrouvons là le même procédé de formation que dans penture, étudié ci-dessus. On peut comparer encore les mots suivants, qui appartiennent soit au français moderne, soit à l'ancien français : fenture, fonture, tenture, tonture. Je ne cite que les cas absolument identiques. Mouture représente moliiura, qui est dûment attesté, à ce qu'il semble, et qui, en tout cas, repose sur le participe classique molitus, comme * consutura, d'où couture, repose sur consutus. Clôture, anciennement closture, nous reporte à * claustura et non à * clauditura.
L'italien raditura et l'espagnol raedura paraissent être d'excellents témoins en faveur du latin populaire * raditura, mais ce n'est qu'une apparence. Ces mots de l'italien et de l'espagnol ont été faits indépendamment dans
1. L'un est de 1397; l'autre n'est pas daté, mais comme il vient du mémorial D de la Chambre des Comptes de Paris, il doit être compris entre les années 13 59-1 3 81.
2. De 1461 et de 1496; dans le premier, on lit : « lettres non rastees » ; mais, vu la date, il ne faut pas faire grand fond sur la présence de Ys.
3. Voyez l'article rature dans le Dictionnaire de M. Godefroy.
chacune des deux langues sur les types respectifs de l'infinitif: radere, raer. Ils représentent rad + il uni, tandis que le type * raditura du français rature se décompose en * radit -f- ura1.