‹ Essais de philologie françaiseChapitre 209 sur 251 · LXXXVI. — REGON · texte numérisé non relu

LXXXVI. — REGON

M. Godefroy a donné six exemples de regon ou rogon, tous du pays wallon ; et comme il nous apprend luimême que regon désigne une variété de seigle dans les Ardennes belges, on ne comprend pas qu'il se soit laissé influencer par Carpentier (dans Du Cange, v° rao) et ait traduit par « méteil ». Il est clair que rogon ou regon est emprunté du bas allemand roggen, néerlandais rogge, ancien saxon roggon, seigle, dont Du Cange cite deux exemples sous la forme latinisée rogo, rogonis. Littré, dans son Supplément, rattache à la même origine le dauphinois riguet, qui a le même sens.

Au milieu des exemples de regon, M. Godefroy a inséré le suivant : « bladum dictum raon, seu mixtura (1341, Arch. JJ. 73, pièce 74). » Et voilà pourquoi il a traduit regon par « méteil ». Or, la pièce visée, dont M. Godefroy a emprunté la citation à Du Cange, ou plutôt à son continuateur Carpentier, ne peut pas être séparée de toutes celles que cite le même Carpentier et où nous trouvons effectivement rao, arao, arrao, localisé dans le Languedoc avec le sens de « méteil » l,

1 . V. Du Cange aux mots arao, arro et rao. Comme il est naturel, arao, arrao se trouve surtout sur les confins de la Gascogne, mais pas exclusivement.

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Le mot vit encore aujourd'hui avec le même sens dans l'Albigeois sous les formes rbit et ràgou ; à Béziers, on emploie le dérivé raunage (Mistral). Rbu est la forme normale de l'ancien rao (cf. pou de pao(r), latin pavorem, peur). Quant à ràgou, il semble né par déplacement d'accent (sous l'influence de rbu) d'un ancien *rogou. Par suite, il est difficile de ne pas croire que rao représente un type *rogonem qui se serait développé en *roo, *reo, rao. Cette altération en à de l'initiale en hiatus, si fréquente en français (cf. faon, Craon, Laon et les anciennes formes paon, de *pedonem, pion, laouste, de locusta, raembre, de redimere, racheter, etc.), n'est pas inconnue du provençal qui offre, par exemple, raûsar, de recusare, reculer, sans, de segusius (canis), chien de chasse, traiït, de tributuiu, tribut. Le consonantisme n'offre pas une difficulté insurmontable. Le provençal rao exige, il est vrai, un type qui ait un g simple, et non un g double comme les formes du bas allemand citées plus haut. Mais si l'ancien haut allemand dit rocko1, forme qui est encore plus éloignée du provençal, la comparaison de l'anglo-saxon ryge (anglais rye) et de l'ancien nordique rûgr amène à admettre que le gothique — s'il a connu ce mot — avait un g simple2. Nous aurions donc dans rao, comme dans gasalha 3, un témoin de l'occupation du Midi delà France par les Wisigoths.

i. Qui a passe en français, à une époque récente, dans rocambolc, de l'allem. rockenbolle.

2. Cf. l'article roggen de Kluge. Le savant germaniste dit que L'anglo-saxon et le nordique supposent une forme gothique riïgi-. Le provençal suppose rogo, quelle qu'en soit l'origine.

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