SU AGE
chaleur du feu; 2° action d'enduire un vaisseau de graisse ; cette graisse elle-même ; ce que coûte le graissage d'un vaisseau. Il ne faut pas réfléchir longuement pour comprendre que le sens 2° n'a rien à voir avec le sens i°, ni, par suite, avec le verbe suer : le suage d'un vaisseau, c'est l'action de lui donner le suif, de le sutver, comme on dit en termes de l'art1. Ceci dit, j'arrive à suage 2, qui fait proprement l'objet de cet article.
Littré ne donne ni historique, ni étymologie. Il indique quatre sens, assez mal agencés: i° partie carrée du pied d'un flambeau qu'on appelle doucine lorsque le pied du flambeau est rond; 20 petit ourlet sur le bord d'un plat; 30 outil de serrurier pour forger les pièces en demi-rond ou triangulaires ; 40 enclume sur laquelle on fait les rebords d'un chaudron. Ce mot suage 2 n'est autre que l'ancien français souage, si fréquent dans les inventaires. M. Godefroy en a réuni beaucoup d'exemples, et, s'il n'a pas établi de rapprochement avec l'article suage de Littré2, il a du moins donné une bonne définition : « Moulure, sorte de renflement en forme de tore ou de doucine, dont on décorait les pieds des coupes, aiguières, flambeaux, et aussi les bords des bassins et des vases. »
Je propose de voir dans souage un dérivé de l'ancien français seuwe, corde. Les rapprochements sémantiques abondent. Le latin torus signifie à la fois « corde » et « tore ». Le français cordon s'applique non seulement
1 , Voir un exemple ancien de suiver dans le dictionnaire de M. Godefroy, v° fienner (corr. sieuver).
2. Littré lui-même, qui a un article souage (comme terme d'art du moyen âge), n'a pas indiqué le moindre rapprochement.
à la « bande de pierre arrondie qui règne le long d'un mur, d'un bâtiment » ou au « bord façonné qui règne autour d'une pièce de monnaie », mais au rebord du goulot d'une bouteille, dit aussi cordeline1. On désigne aussi sous le nom de cordelette une « élévation longue et étroite qui règne le long d'une coquille ». Enfin, ce qui est plus topique encore, les tailleurs espagnols donnent le nom de soguilla, c'est-à-dire « petite corde », à ce que nous appelons l'ourlet, et L. de Laborde, Émaux, p. 501, remarque que le mot français souage a été aussi appliqué aux bordures des vêtements.
On trouvera des exemples du mot seuwe, quelquefois soue, dans le dictionnaire de M. Godefroy. M. Meyer- Lùbke a déjà rapproché le mot français, sous sa forme préhistorique * soga, de Pitalien-espagnol-portugaisprovençal soga, qui remonte au latin vulgaire soca2. J'ajouterai que le provençal moderne dit sougo et qu'il est tout à fait d'accord avec le français pour postuler sôca : l'exemple sôca — seuwe est donc à ajouter à ceux qu'a rassemblés M. G. Paris dans son étude sur Yo fermé 3, d'autant plus qu'il est le seul où Yô soit suivi d'une gutturale sourde. D'où vient le latin vulgaire
1. Littré n'attribue ce sens ni à cordon, ni à cordeline; mais, au mot cordeline, il s'exprime ainsi : « Petite tringle servant à prendre le verre fondu qu'il faut pour faire le cordon d'une bouteille. » D'où il suit qu'on dit le cordon d'une bouteille ; quant à la tringle dite cordeline, elle doit ce nom à ce qu'on s'en sert pour faire la cordeline de la bouteille, absolument comme l'enclume dite siiage par les chaudronniers est proprement l'enclume à faire le suage d'un chaudron.