‹ Essais de philologie françaiseChapitre 230 sur 251 · XCVI. — TRAVOUIL · texte numérisé non relu

XCVI. — TRAVOUIL

Littré enregistre, sans aucune indication d'étymologie, travouil « dévidoire » (d'où les dérivés travouilîer et travouillette) et iravoid « morceau de bois sur lequel on plie des lignes ». Cotgrave donne travouil « a Rice, or a turning Reele ». Le dictionnaire de M. Godefroy a les deux appels « Travouil, voy. troil », et « Travoul, voy. troil » ; mais à l'article troil on ne

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trouve trace ni de travoiiil, ni de travoul. Cependant le mot a certainement été de quelque usage en ancien français. Du Cange, v° traolïum, a relevé ce passage des miracles de sainte Berthe de Blanzy : « Filum in traoJiuin de fuso extrahere cepit », et les Bénédictins l'ont ainsi commenté : « Instrumentum ad filum in spiram convolvendum, gallois dévidoir; Armoricis travail et troil. »

On lit dans le Trésor, de Mistral : « Travoui, traoulh (g.), traboulh (bordelais), traboul, tresoul (1.), tarahoid (limousin) (roman tradolh, vieux français travoul, bas latin traolium, latin tribuluni), dévidoir ; plioir, morceau de bois ou de roseau sur lequel on plie les lignes de pêche; chablot, cordage ». Je ne sais d'où Mistral a tiré le roman tradolh, qui me paraît fort sujet à caution.

La terminaison du mot indique manifestement un type latin en ùculum, ou en ideum:le sens s'accommode assez bien du radical du verbe trahere, qui était de style dans la locution trahere lanam, filer1. On peut donc proposer *trahucuhim (mieux *tragâculum, étant donnée la forme qu'a prise le verbe trahere dans le latin vulgaire) ou *tragiïleum comme étymologie de travouil.

La chute du g devant un ù est régulière, et son remplacement par un v n'est pas sans exemple (cf. avoust, de augustum, etc.); toutefois son renforcement en b est surprenant et ne peut .s'expliquer que comme une altération due à quelque analogie. Dans le lan-

i . Cf. frayeur de fil, dans Godef. , v° traieor et trahandier de soie, v° trahandier.

guedocien tresoul, le mot semble avoir été refait d'après trese, forme que prend le verbe * tragere dans certains dialectes du Midi. Le sens de « cordage » est particulièrement favorable à l'hypothèse du radical trag : on n'a qu'à se rappeler tr aille, tralha, de tragula. Le sens de « dévidoir » s'explique en ce que cet instrument sert à transformer la fusée en écheveau, ce qui se fait en déroulant, en étirant le fil. Voici d'ailleurs comment un homme du moyen âge nous l'a expliqué en fort bons termes : « Trahale, gallice haple, et dicitur a traho1 ». On sait que haple, mieux hasple, veut dire « dévidoir » 2. Il n'est donc pas nécessaire d'appeler à la rescousse l'allemand drehen, tourner, qui aurait pu fournir au gallo-roman un radical * tra, d'après la forme primitive qu'on lui suppose généralement, gothique thraian.

Choisir entre *tragûculum et *tragûleum est assez embarrassant. Etant donnée l'existence du latin manuleimi, manche, qui se rattache à manus par manula, on pourrait admettre par analogie *tragïdenm à côté de tragula. Mais j'aimerais mieux rapprocher notre mot de pendiculum, tegiculum, terriculum, verriculum, verticulum, etc., qui se rattachent directement aux verbes pendere, tegere, terrere, verrere, verlere, etc. Précisément, verticulum a eu à côté de lui la forme *vertuculum, d'où le prov. vertoulh, ancien français vertoiU.

i. Bibl. mit. lat., 4120, glossaire de l'an 1348, cité par Carpentier dans Du Cange, v° trahale.

2. M. Godefroy a oublié de signaler cet intéressant exemple au mot hasple.

3. Je déduis vertoil du plur. vertous, cité dans Godefroy avec

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