‹ Essais de philologie françaiseChapitre 232 sur 251 · XCVIII. — VIGNOBLE · texte numérisé non relu

XCVIII. — VIGNOBLE

Ménage a expliqué vignoble par *vineabile, sous-entendu solum. Après avoir repoussé l'hypothèse d'un b épenthétique (vignoble pour vignole, de vineola), Diez a proposé hardiment un mot composé du latin populaire, * viniôpulens , qui, dit-il, rend compte lettre pour lettre de vignoble. Bien que cette étymologie soit acceptée par M. Brachet, je ne vois pas que Darmesteter ait mentionné vignoble dans son livre sur les noms composés, et je ne lui en fais pas un grief. Je ne discuterai directement ni * viniôpulens , ni vineopolis, suggéré ingénieusement par M. Kôrting, parce que je crois tenir la preuve palpable que le b de vignoble représente un b latin et non un p.

Transportons-nous dans le département de l'Hérault, région viticole par excellence. Considérons le nom de lieu <X\tLe Vignogoul, ancienne abbaye, dans la commune de Pignan. Le Trésor don Felibrige de Mistral nous apprend que la terminaison oui est atone, comme dans Saint- Papoul, Valuéjoul, etc. ht Dictionnaire topographique nous fournit la plus ancienne forme romane : Vinovol (1153), domus del Vinovol (121 1). Si vous remarquez qu'au xnc siècle on s'abstient ordinairement de marquer le mouillement de n, qu'on ne sait trop comment représenter, vous n'hésiterez pas à considérer le languedocien vinovol (écrit plus récemment vinhovoï) et le français vignoble comme frères germains. Or, v provençal, dans la région où nous sommes, représente b latin et

non p, et de vinhovol nous allons, les yeux fermés, au type étymologique *vineôbulum.

Le mot est de formation singulière, il faut l'avouer. On s'expliquerait mieux * vineabulum, une terre à vigne, comme acetabidum, un vase à vinaigre, ou *vinibulum, comme turibulum. A côté de la série nombreuse des mots en abulum, abula, il y en a en ibulum, ibula, comme infunàibulum , vertibulum ou f ibula, voire en ubulum, ubula, comme insùbulum ou sûbula, mais il n'y en a pas et l'on ne conçoit même pas qu'il puisse y en avoir en ôbulum. Je ne vois qu'un biais pour expliquer * vineôbulum : de même que, par un curieux pléonasme, on a allongé de bonne heure casula, chasuble, en casubula, on a pu de vineôla tirer *vineôbula, et le masculiniser plus tard en * vineôbulum.

Scheler se demande si vignoble ne serait pas une modification de vinobre, lieu où l'on fait du vin, du provençal obrar. Il est certain que dans deux chartes du xie siècle, appartenant au domaine du provençal, on lit vinobre (= vinhobre ?), qui paraît signifier effectivement « vignoble » (voy. Du Cange, édition Favre, s. v°). J'ai autant de répugnance à y voir un composé de vin et obrar (malgré manœuvre et le bas-latin carroperd) qu'une variante phonétique de vignoble. Ceux qui voudront bien croire avec moi à l'existence de * vineôbulum iront peut-être jusqu'à admettre * vineôbrum, d'après l'analogie de vertebrum vertibulum, latebra latibulum. Ils remarqueront que dans linabrum, « magasin à lin», le suffixe abrum a le même rôle que le suffixe abulum dans acetabuhim.

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