LE « PLOMB » DU CANTAL
« M. Delalo pense que pont a été mis ici pour pion ou plomb, la montagne qui a donné son nom au département étant la seule de la Haute-Auvergne qui soit distinguée par le mot de pion (en patois ploun), synonyme de puy, de suc, appliqué aux autres montagnes. On remarque encore, ajoute-t-il, auprès du Plomb du Cantal, les vestiges d'une ancienne voie, très fréquentée au moyen âge, par laquelle les villes de Saint-Flour et d'Aurillac, et leurs territoires, communiquaient ensemble. N'en déplaise au savant président du tribunal de Mauriac, je persiste à maintenir pont de Cantal, me fondant sur une curieuse charte, où l'on trouve pom de Cantal bien distinctement écrit. »
Là dessus F. Michel donne in-extenso le texte de sa charte latine, qui est de l'année 1268, d'après l'original des Archives nationales (J 313, n° 93), où on lit effectivement « usque ad pom de Cantal et ad Teron1 de Rocalta » ; puis il passe outre, comme si « pom » et « pont » étaient bonnet blanc et blanc bonnet.
Or, Delalo a absolument raison contre F. Michel : malgré le « pont » du texte provençal, c'est bien ce que nous appelons aujourd'hui le « Plomb du Cantal » que le poète a voulu désigner. Mais il est heureux que F. Michel ait produit sa charte de 1268, môme à l'appui d'une opinion erronée, car c'est d'elle que vient la lumière. Dans le texte de Guillem Anelier « pont »
1. Pour le dire en passant, il n'y a pas de. raison pour mettre une majuscule à teron, du moment que l'on n'en met pas Xponi. Ce mot est une forme secondaire de toron, et signifie « montagne au sommet aplati ». (Cf. Mistral, Trésor don Felibrige, v° turoitn, et Godefroy, Dict. de Vanc. langue franc., v° toron.)
lio ESSAIS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE
est une simple faute de copiste pour « pom l », et ce mot pom doit être considéré comme signifiant proprement « pomme », désignation qui convient fort bien à la butte basaltique arrondie qui forme le sommet du Plomb du Cantal.
A vrai dire, je ne connais pas d'autre exemple où pom soit appliqué précisément au sommet d'une montagne dans la langue de France du moyen âge, ni du Midi, ni du Nord, mais son emploi dans ce sens figuré n'a rien que de naturel. D'ordinaire, pom désigne, en ancien français et en provençal, le « pommeau » de l'épée. Il a disparu d'assez bonne heure, chassé par son dérivé pommel, pommeau, que nous avons conservé dans cette acception ; de bonne heure aussi les scribes Font altéré soit en « pont » — comme dans le manuscrit de la Guerre de Navarre, — soit en poing2. Parfois pom s'appliquait, comme son dérivé pommel, aux boules de métal, qui décoraient le sommet des clochers, des tentes, etc. Quand, dans la chanson du Pèlerinage de Jérusalem, Charlemagne et les douze pairs arrivent en vue de Constantinople, ils aperçoivent :
Les clochiers et les aigles et les ponz reluisansî.
Il faudrait écrire poms, pour bien marquer qu'il ne s'agit pas de ponts, mais de boules de métal au sommet des édifices. Or, il n'y a pas loin du pom d'un édifice au sommet arrondi d'une montagne.
i. C'est ainsi qu'au vers 1356, il écrit Cantbon, pour Cambon.
2. C'est sous le mot pont que M. Godefroy a cru devoir rapporter les nombreux exemples où est mentionné le pom de l'épée, qu'il ne faut pas confondre avec la poignée.