‹ Essais de philologie françaiseChapitre 41 sur 251 · XI. — LES JUIFS ET LA RUE JOUTX-AIGUES, A TOULOUSE · texte numérisé non relu

XI. — LES JUIFS ET LA RUE JOUTX-AIGUES, A TOULOUSE

Dans une courte note publiée dans le Bulletin de la Société archéologique du Midi de la France, M. l'abbé Douais a signalé deux documents, l'un du 5 octobre 1264 et l'autre du 23 juillet 1265, qui, dit-il, permettent de déterminer le quartier des Juifs à Toulouse, et il a parfaitement reconnu le nom de l'ancien quartier dit Juçaigas (Ju^aygas) dans la rue Joutx-Aignes actuelle1. Ce n'est pas une découverte, à vrai dire, car, sans remonter jusqu'à Catel, Alexandre Dumège écrivait en 1829 : « A Toulouse, les Juifs habitaient cette partie de la ville où l'on voit la rue Jouts- Aiguës. » Il ajoutait entre parenthèse : Aquœ Judeœ2. M. l'abbé Douais, à son tour, sans faire aucune remarque sur le nom du xme siècle, nous apprend que la rue Jouts-Aigues porte le nom de carreria de Judeis aquis, dans un titre du xvic siècle : c'est dire, il me semble, que Joutx- Aigucs représente Judeas Aquas, « eaux juives 3 ». Il

1. Séance du 19 juillet 1888, pp. 118-119; cf. Ami. du Midi, I, 252. — Ce quartier est mentionné antérieurement, sous la forme Ju^aigas, dans la chanson de la croisade contre les Albigeois, v. 5 141. La rédaction en prose écrit Jots-Aiguas.

2. Statistique générale des départements pyrénéens . II, 145.

3. Dans son Hist. de la Dalbade (Toulouse, Privât, 1891), p. 19, M. l'abbé Julien, se référant à la communication de M. l'abbé Douais, déclare péremptoirement que le nom de la rue Joutx- Àigues « ne peut venir que des Juifs qui habitaient cet endroit, Judaica, Jou^aigue. » Il y a plaisir à voir comme la philologie romane a fait des progrès à Toulouse de 1888 à 1891. Les Annales du Midi n'y seraient-elles pas pour quelque chose ?

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n'en est certainement pas ainsi, car les textes nous montrent que Joui s- Aiguës, plus anciennement Jotsaiga s, n'est qu'une altération par étymologie populaire de Ju- ^aigas. Or Ju^aigas est la forme très régulière qu'a dû prendre dans le parler roman de Toulouse l'adjectif latin judaicus à l'accusatif pluriel féminin.

Les Juzaigas de Toulouse rappellent le Mont-Judaïque, les rues Judaïque en ville et Judaïque Saint-Seurin de Bordeaux, le Puech-Jésiou de Nîmes, etc.1. Mais le vocable toulousain dépasse de beaucoup en intérêt tous ceux que l'on trouve ailleurs2 : la philologie ne serait qu'un jeu d'esprit stérile si, de temps en temps, elle ne revendiquait le droit de faire parler les mots là où les textes explicites nous font défaut. Il faut remarquer que l'adjectif latin judaicus ne semble pas avoir été usité dans la langue romane primitive, d'où se sont insensiblement dégagés le français et le provençale En effet, le provençal ne connaît que ju^ieu, le fran-

i. M. Saige, dans son travail approfondi sur Les Juifs du Languedoc (Paris, Picard, 1881), signale quelques-uns de ces noms, mais ne mentionne pas celui de Toulouse.

2. Cependant le Mont-Judaïque de Bordeaux est mentionné sous une forme populaire dans la traduction saintongeaise du Pseudo- Turpin : Si fu seveli^ a Mont-Josec, Zeitschrift fur rom. Phil. 1877, p. 292. L'un des deux manuscrits porte Mont-Josep, preuve que le nom n'était plus intelligible.

3: M. Emile Levy me signale l'emploi de ju^agament (corrigez ju^aigament) pour traduire le lat. judaice dans le Nouveau Testament, p. p. Cledat, p. 397: c'est une forme à demi savante, qui n'implique pas l'emploi de l'adjectif futaie dans la langue courante. M. A. Blanc a signalé une curieuse survivance topographique de cet adjectif à Narbonne : un lieu dit Pratum judaicum est aujourd'hui Prat Durait (Voyez Annales du Midi, VIII, 195).

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