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LES JUIFS ET LA RUE JÔUTX-AIGUES, A TOULOUSE

çais, que juieu, juin (devenu plus tard juif), qui représentent l'un et l'autre le latin judœus. Pourtant le traitement qui a fait de judaicas la forme juçaigas est absolument celui auquel ont été soumis les mots de cette langue romane primitive : il faut donc que le nom de lieu Judaicas ait existé à Toulouse à une époque assez ancienne pour qu'il ait pu subir les mêmes transformations que les mots de la première couche, à savoir le changement respectif du d médial et du c médial en ^ et en g. Or, si le changement de d en % peut être regardé comme relativement récent1, il n'en est pas de même de celui de c en g, qui était certainement un fait accompli au vne siècle2, sinon plus tôt3. D'autre part, cet emploi d'un adjectif au féminin pluriel pour désigner un quartier d'une ville nous reporte certainement à l'époque " gallo-romane : on sous-entendait sans doute domus ou quelque mot du même orenre4.

1. M. Suchier, Le français et le provençal, p. 41, dit que dans le corps d'un mot le provençal a exprimé le d latin par d jusqu'en 11 50 environ, et ensuite par ^. C'est ce que dit aussi M. Crescini dans son Manualetto, p. XLVII. On peut remonter un peu plus haut: ainsi Ve%e%pux (Haute-Loire), dont la forme primitive est Vesedonum, est écrit Vese^on dès 11 14. {Cart. de S aux il langes, p.

2. Voyez-en de nombreux exemples pour le vne siècle dans Joret, Du c dans les langues romanes, p. 39.

3. M. Meyer-Lùbke place au VIe siècle l'affaiblissement de l'explosive sourde, Gramm. des langues romanes, I, 572.

4. Cf. dans d'Arbois de Jubainville, Recb. sur l'origine de la propr. jonc, p. 431, le chapitre intitulé: « Gentilices employés adjectivement avec sens géographique au nominatif-accusatif pluriel féminin ».

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Donc, si nous n'avons pas pour Toulouse de texte explicite comme pour Narbonne1, nous pouvons nous en passer ; nous avons quand même le droit d'affirmer qu'une importante colonie juive existait à Toulouse à l'époque gallo-romaine et que le quartier où elle s'était fixée portait le nom de Judaicœ2.

A quelle époque les Toulousains ont-ils cessé de comprendre la signification du mot Ju^aigas, et ont-ils commencé à l'altérer en Jot^-aiguas, c'est-à-dire littéralement « sous eaux » ? Pas avant le xive siècle, en tout cas 3. Je puis en effet signaler un intéressant document sur le quartier de Ju^aigas que ne paraît pas avoir connu M. Saige, le docte historien des Juifs en Languedoc. C'est l'acte de vente parles agents royaux, Jean de Crépy, chanoine de Senlis, et Nicolas d'Ermenonville, trésorier de Toulouse, de la synagogue juive à Guillaume Azémar, citoyen de Toulouse, acte daté du 9 décembre 13 10, où on lit: « Domum in qua Judei Tholose ante eorum captionem et expulsio-

1 . « Dès la fin du Ve siècle, les Juifs étaient établis à Narbonne, ainsi qu'il résulte de deux lettres de Sidoine Apollinaire et des canons du concile d'Agde en $06... Leur établissement à Toulouse paraît fort ancien et les traditions montrent Charlemagne leur accordant sa protection. » Saige, dans Bibï. de l'École des Chartes, 1878, pp. 257 et 317.

2. Le même nom était en usage à Narbonne et à Béziers. Pour Narbonne, M.EmilLevyme signale la forme Ju^aigas, identique à celle qu'on trouve à Toulouse, dans les Arch. de la ville de Narbonne, p. 151, 152.

3. Il faut remarquer que la préposition jot% n'appartient pas au provençal primitif; elle est issue d'une confusion entre jos adverbe et sot% préposition .

nem faciebant scolam suam... in carreria vocata de Jusaiguis1. »

Post-scriptum. — Ceci était écrit lorsque l'inappréciable Trésor dou Felibrige de Mistral m'a appris qu'il y avait à Lavaur une rue Jouxaigues2. Dans une étude topographique publiée par M. Auguste Vidal, Revue du Tarn, tome VI (1886-1887), pp. 206 et suiv., je vois que cette rue de Lavaur est appelée carrieyrd de Jotsayguas en 1461. M. Vidal considère Jouxaigues comme un de « ces noms dont Pétymologie est tout indiquée... juxta aquam. » Je ne voudrais pas, sans autre preuve, étendre à Lavaur ce que j'ai dit de Toulouse, et je me tais ; mais je serais bien étonné s'il n'y avait pas du Juif là-dessous 3.

On sait que le basque est parlé par environ cent quarante mille Français des arrondissements de Bayonne et de Mauléon.Il a certainement emprunté autrefois du

1. Arch. nat., JJ 46, pièce n° 179; le transcripteur a écrit Jusaiguis au lieu de Jusaiguis.

2. Voici le texte même de Mistral: « Jous-aigo (rom. Ju^aigas, sous les eaux, sous la rivière), nom de lieu: Joux-Aigues, Jousaigues, nom de quartier à Toulouse et à Lavaur. Racine : jons, aigo. »

3. Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Vidal a publié dans la Revue du Tarn tout un mémoire pour justifier son opinion ; comme il ne connaît aucun exemple du nom de la rue avant celui de 1 461 , bien qu'il déclare n'avoir trouvé aucune trace de l'existence de juifs à Lavaux au moyen âge, la question ne me paraît pas définitivement tranchée.

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latin, de l'espagnol, du gascon: il emprunte sans doutetous les jours, peu ou prou, du français. A-t-il donné beaucoup, en échange, au fond primitif des langues romanes, ses voisines, et qu'a-t-il donné au juste ? C'est là une question des plus intéressantes à laquelle on ne pourra répondre avec quelque certitude que quand tous les emprunts du basque auront été mis au clair. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour. On a déjà fait beaucoup dans cet ordre d'idées, surtout depuis que le dictionnaire basque-français de M. Van Eys est venu fournir une large base aux recherches. M. Luchaire a jugé sévèrement — et non sans raison — le travail du professeur Phillips, de Vienne, intitulé : Ueber das lateinische nnd romanische Elément in der baskischen Sprache. Mais il ne faut pas oublier que ce travail a paru en 1870, alors que le dictionnaire de M. Van Eys et le vocabulaire de M. Gèze datent seulement de 1873. Dans ces dernières années, un des maîtres de la philologie romane, le plus génial peut-être, M. Hugo Schuchardt, professeur à l'Université de Gratz, à la suite d'un court séjour dans les Basses-Pyrénées, s'est mis à l'étude du basque avec autant de brio qu'il en avait apporté à étudier le magyar, le gallois ou le géorgien. Nous lui devons, sous le titre de Romanobaskisches, une excellente monographie des mots commençant par la lettre P. Ce travail a paru dans la Zeitschrift fur romanische Philologie de 1887. La même revue a publié, en 1893, un article de M. Miguel de Unamuno, intitulé: Del elemento alienigena en el idioma vasco. Il n'y aurait pas eu grand dommage à ce que cet article restât manuscrit.

Je réunis ici quelques observations sur des mots empruntés par le basque aux parlers romans ses voisins, mots dont l'emprunt ne me paraît pas avoir été signalé exactement jusqu'ici.

ARRASKE.

M. Van Eys définit arraske par « fer pour nettoyer la huche à pétrir ». Le gascon arrascle, du verbe arrasclar, racler, est bien connu et s'emploie dans le même sens. Mais on remarquera que le mot arraske est indiqué comme particulier au Guipuzcoa qui n'a pas de contact direct avec le gascon et qu'il n'offre aucune trace de 17. Il est donc à peu près sûr que c'est l'espagnol rascar, gratter, à côté duquel a existé un ancien substantif, rasco, qui a donné naissance au mot basque.

ARRIBERA, ERRIBEFA.

M. Van Eys distingue deux mots erribera. L'un, identique à arribera, signifie, en labourdin, « rivière », et M. Van Eys, par une erreur dont il est coutumier, l'explique par le français rivière, tandis que la forme gasconne arribère en est le véritable prototype. L'autre n'est connu de M. Van Eys que par le dictionnaire de Pouvreau qui donne leku erribera « lieu où il ne fait pas froid en hiver ». M. Van Eys se borne à remarquer que erribera parait être un adjectif. Ce second mot erribera est en réalité une simple variante de sens du premier, mais fort intéressante. Le sens propre du français rivière, comme du provençal ribiera et du gascon arribère, n'est pas « cours d'eau », mais « rive d'un cours d'eau, vallée, plaine ». Le gascon arribère a donc

passe à deux reprises dans le basque : la première fois il n'avait que son sens propre, et l'on comprend fort bien que les Basques, habitants des montagnes, aient pris un mot signifiant « plaine » pour l'employer adjectivement au sens de « qui échappe au froid de l'hiver ». Il n'est pas désagréable de retrouver de temps en temps l'esprit sous la lettre et de voir l'austère phonétique s'illuminer d'un rayon de sémantique.

ERDOI.

Erdoi veut dire « rouille » en Guipuzcoa et en Biscaye ; dans le pays de Labourd, on dit dans le même sens herdoil. M. Van Eys ne reproduit qu'avec réserve — et il faut l'en louer — l'opinion de Chaho qui voit dans ces formes des corruptions d'un prétendu latin *ferrugilla, diminutif de ferrugo. En réalité, herdoil a un /; irrationnel, comme le montre erdoi, mais son / est une bonne marque de provenance. Il est facile d'y reconnaître le gascon arrondi Ih, rouille, légèrement altéré.

ERREBERIA.

Ce mot signifie « délire » en bas-navarrais. M. Van Eys ne craint pas de le rapprocher du français erreur, en cherchant à nous persuader que Vu du français (lequel, faut-il le rappeler ? n'a qu'une existence idéographique) a pu donner naissance à un b. . . Ce n'est pas de la philologie, mais de Verreberia philologique, comme on dirait en Basse-Navarre. J'avoue que le mot évoque, pour moi, le français rêverie. Je ne veux pas dire que le basque l'ait pris au français, mais nous n'avons que

Tcmbarras du choix pour les formes méridionales correspondantes. Mistral enregistre, à côté de la forme y avarie, propre à la Provence, le languedocien rebariê, le bordelais rebarie, le gascon rebèro, etc.

ERREKA.

M. Van Eys considère comme identiques les différentes formes basques erreka, herreka, herroka, errunka, arronka, sillon, ravin, rivière, et les croit empruntées du provençal renc. M. Luchaire ne s'occupe que de erreka, et le rattache au gascon arrègue, sillon, et arrèc, nom commun à un grand nombre de petits cours d'eau et de ravins, du latin vulgaire riga, substantif verbal de rigare, arroser. Il me paraît impossible de rattacher à une même étymologie les deux mots gascons arrèc, ruisseau, rigole, ravin, et arrègue, raie, sillon. Le dernier a, à l'origine, un e fermé et correspond au provençal rega, qui, comme le français raie, anciennement roic, reie, vient du latin vulgaire riga (avec un ï bref). Au contraire, arrèc correspond au provençal rèc (avec un e ouvert), usité en Languedoc, en Roussillon, en Catalogne, qui remonte à un primitif recc-, comme le montrent l'ancienne forme bas-latine reccus, citée par Du Cange, et le dérivé actuel reca, raviner. On peut croire que le basque erreka est emprunté du gascon arrèc ; mais d'où vient le gascon arrèc, provençal rèc? L'existence d'un radical ibérique recc- me parait très vraisemblable, parce qu'on ne retrouve pas ailleurs, dans l'immense domaine des langues romanes, de formes correspondantes au gascon arrèc et au provençal rèc.

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