‹ Essais de philologie françaiseChapitre 48 sur 251 · I. J'emploie la notation de l'ancien provençal · texte numérisé non relu

I. J'emploie la notation de l'ancien provençal

mot français que l'Académie écrit médecin est en réalité metsë, c'est-à-dire que la sonore à se change en la sourde t devant une autre consonne sourde: c'est un fait qui surprend beaucoup les profanes, mais que la plupart des phonétistes souriraient de voir mettre en doute. Or, de minutieuses expériences, faites par M. Rousselot, avec son explorateur électrique du larynx, semblent prouver l'existence d'un d sourd, distinct du t proprement dit (p. 39 et suiv.); n'y aurait-il pas là le moyen de mettre tout le monde d'accord ? Il serait curieux de constater que la prononciation figurée metsë, avec ses prétentions à l'exactitude, est plus éloignée de la vérité phonétique que médecin. Je ne conseille pas d'ailleurs aux phonétistes de se rendre, si tant est qu'ils en aient la tentation : ils n'ont même pas besoin d'inventer le t sonore pour trouver une échappatoire, puisque M. R. en admet l'existence, ou approchant, à la page 50.

Nous avons dit que l'introduction n'était pas reliée très étroitement à l'étude du patois de Cellefrouin l qui forme le vrai sujet de M. l'abbé Rousselot. Il va de soi que sa méthode graphique peut s'appliquer à l'étude de tout parler vivant; ce qui est piquant, c'est que précisément il ne l'ait pas appliquée au patois de Cellefrouin. Il s'en excuse avec bonne grâce et en termes qui font honneur à sa conscience scientifique : « Les conclusions de cette première partie, dit-il

1. Cette commune appartient à ce que MM. de Tourtoulon et Bringuier appellent le sous-dialecte marchois; le consonantisme est franchement de langue d'oc (limousin), le vocalisme seul trahit le voisinage de la langue d'oïl (poitevin).

(p. 144), sembleraient appeler des modifications importantes dans la graphie de mon patois. Toutefois je résiste à la tentation de les faire. Comme elles échappent toutes au contrôle de mon oreille, je serais exposé à une foule d'erreurs. Je continue donc à écrire mon patois comme je l'entends. » Voilà qui peut rendre le courage à ceux que leurs goûts portent à étudier les patois, mais à qui leur bourse ou leur inexpérience interdiraient l'achat ou le maniement d'appareils coûteux et délicats.

L'étude sur le patois de Cellefrouin n'est assurément pas aussi originale que l'exposition de la méthode graphique appliquée à la phonétique. M. l'abbé Rousselot, qui a dédié son travail à M. Gaston Paris, nomme avec reconnaissance les autres maîtres dont il a suivi les leçons, et il est visible que, parmi ces savants auxquels il reconnaît devoir beaucoup, M. Gilliéron occupe une place d'honneur. Il s'en faut toutefois que l'étude sur le patois de Cellefrouin procède purement et simplement de l'étude sur le patois de Vionnaz. On y trouve une note personnelle, et fort intense. Elle n'est nulle part plus accentuée que dans les préliminaires et, en particulier, dans la critique des documents oraux (p. 160 et suiv.), critique pleine de finesse et de pénétration. A signaler également toute la troisième partie (p. 317) sur les modifications du fonds nouveau du patois. Dans tout cela, il n'y a qu'à s'incliner devant la puissance d'observation de l'auteur et à admirer son talent d'exposition. La conclusion, qui n'a que six pages, soulève une question de la plus haute importante, que la linguistique et la philosophie associées

auront sans doute bien de la peine à résoudre péremptoirement. Quel est le principe de l'évolution phonétique ? Faut-il le chercher dans l'indolence des organes qui exécutent mal les ordres du cerveau, ou dans le cerveau même ? M. Rousselot penche vers la seconde explication et s'arrête à « l'hypothèse d'une sorte d'anémie, d'un affaiblissement graduel et transitoire des centres nerveux qui aboutissent aux muscles, siège de l'évolution ».

Je ne suivrai pas M. Rousselot dans ces régions élevées : je ne m'en sens ni la compétence ni le goût. Il me tarde d'arriver à ce qui est « ma droite balle », comme dit Montaigne, aux pages 181-3 16, où se trouve exposée la phonétique des consonnes, puis celle des voyelles. Le plan ne me paraît pas très heureux : je ne parle pas, bien entendu, de Tordre respectif des consonnes et des voyelles, qui n'a aucune importance, mais de l'ordre intérieur dans chacune des deux sections. Pour les consonnes, l'auteur établit les divisions suivantes: I. Articulations conservées depuis l'époque latine; II. Changements d'articulations ; III. Simplification des consonnes doubles ; IV. Changements de sonorité; V. Chute de consonnes; VI. Vocalisation des consonnes; VII. Formation de consonnes nouvelles. Assurément, il a des raisons pour agir ainsi, et il les indique. Mais j'estime que ce qui devait les primer toutes, c'est la nécessité de raccorder toutes les études de patois locaux aux études générales de phonétique romane et, par suite, d'adopter le plan classique de M. Ascoli, dans ses Saggi ladini. En adoptant ce plan, M. Rousselot n'aurait pas pu esquiver, comme il Thomas. 10

l'a fait, certaines questions importantes, celle de l'accent, par exemple, sur laquelle on est étonne de nepas trouver, dans l'étude phonétique, un paragraphe spécial. Ce défaut de plan et cette lacune grave n'empêchent pas l'étude de M. Rousselot d'être un travail de grande valeur, dont le détail est traité dans un excellent esprit philologique: l'auteur sait à propos ou glisser ou s'appesantir sur tel ou tel point, selon que le terrain le demande. C'est plaisir de le suivre dans ses déductions ingénieuses quand il se livre à quelque digression étymologique, par exemple à propos de cha « pourquoi », où il montre clairement (p. 207) que cet adverbe est simplement la seconde syllabe du verbe ch'cha « chercher"», sortie de phrases comme « kéch'cha anav t eu? que chercher allait-il, pourquoi allait-il ? »; à propos du pronom réfléchi se, de la première personne du pluriel, où il fait voir que ce pronom n'est pas le latin se, mais qu'il s'est peu à peu dégagé de Ys de nos, etc. L'attention de M. Rousselot n'est pas d'ailleurs concentrée exclusivement sur les particularités de son patois, et chemin faisant il fait des observations ou signale des documents d'une portée plus large. Je relève à la page 254 une intéressante indication, tirée des homélies de saint Grégoire, sur l'histoire du développement roman du suffixe arius : Chrysaorius, quem lingua rustica populus Chryserium vocabat. J'ai un certain nombre de réserves à faire sur des* points de détail, en particulier sur quelques étymologies. M. Rousselot ne s'est pas assez préoccupé des dialectes méridionaux dont le vocabulaire est très voisin de celui de Cellefrouin : le Trésor de Mistral, prù-

demment compulsé, lui aurait fourni maintes références intéressantes et l'aurait garanti plus d'une fois contre la séduction d'étymologies brillantes, mais sans solidité ; il ne paraît pas avoir songé à le consulter.

P. 182. Hominem, om. Il fallait indiquer que, dans le cartulaire de Cellefrouin, dont un extrait est donné en l'appendice, on trouve omnes = homines :

Ibid. « On pourrait probablement rattacher charmel, instrument à hanches, fait de l'écorce d'une jeune pousse, à carme, carminem. » En réalité la char mel de Cellefrouin est la charmèlo du haut Limousin, la tsoromèlo du bas Limousin, c'est-à-dire la forme féminine de charmeu, tsormèl, lat. *calamellum, franc, chalumeau. (Cf. Foucaud, Poésies en patois limousin, éd. Ruben, Paris, 1866, p. 201.)

Ibid. « L'étymologie de suma, suinter (*suminare, de s amen, lait de truie), se trouve appuyée par la forme berrichonne suner, être en sève, comparée à sener, semer. » Je rapprocherais plutôt suma de Pane, provenç. semar, marseillais actuel suma, diminuer par évaporation (Mistral), dont l'étymologie est toute différente. (Voy. Kœrting, *semo.) Il faut remarquer que le catalan du Roussillon, d'après Mistral, emploie sema exactement au sens du berrichon suner, ce qui semble indiquer que ce dernier est pour sumer.

P. 189. « German. kaupjan, chôpi, presser, serrer. » Voilà qui est vite dit. C'est Diez qui a eu l'idée de donner pour étymologie au provenç. chaupir le gothique haupôn (allem. actuel kaufen, acheter). M. Mackel l

Page 1