LA LANGUE DE BERNARD PALISSY
dit à la place moisir, pâlir, osier ; 2° ces mots étaient (et sont encore aujourd'hui) usités en Saintonge, et il est certain que si Palissy est né, à ce qu'il semble bien, en Agenais, il est devenu de très bonne heure complètement Saintongeais. Peu importe après cela qu'on dise chaumenir, pale^ir et visme ailleurs qu'en Saintonge. Si un Limousin écrivant en français emploie chaumenir au lieu de moisir, je qualifierai cette particularité de limousinisme: les mêmes choses ont plusieurs noms selon l'aspect sous lequel on les envisage. Voici maintenant, toujours dans la même voie, une autre pierre d'achoppement pour M. Dupuy, c'est « l'ancien français ». Palissy emploie cherve pour « chanvre » tx enderce pour « dartre ». M. Dupuy n'ignore pas que ces mots sont usités en Saintonge; il les écarte pourtant parce que « enderce est, comme cherve, un mot d'ancien français. » Mais l'ancien français ne forme pas un bloc : il y a dans « l'ancien français » de l'ancien saintongeais, de l'ancien poitevin, de l'ancien picard, etc., aussi bien que de l'ancien français de France. Or, cherve et enderce n'étant pas usités en français de France, ni jeune ni ancien, sont bel et bien des santonismes comme les mots que nous avons cités plus haut.
Voilà, il me semble, dans quel esprit il convient d'étudier la langue de Palissy; à ce compte, l'influence provinciale saintongeaise apparaîtra bien plus considérable que ne le laissent soupçonner les conclusions de l'auteur.
Je termine par quelques menues observations sur le glossaire.
Aincuses, haineuses. M. Dupuy a absolument tort
de rejeter l'excellente correction de l'édition de Niort qui lit aiveuses, c'est-à-dire « aqueuses », et de traduire par « ennemies du feu ». Le saintongeais actuel dit encore aive, aiveux ; et d'ailleurs l'adjectif éveux est d'aussi bon français que le substantif évier : il est courant au xvie siècle et encore employé de nos jours un peu partout comme terme d'agriculture. (Voir le Dictionnnire général de la langue française de MM. Hatzfeld et Darmesteter.)
Aubarée. Voilà un mot que M. Dupuy aurait pu enregistrer comme un santonisme, la forme française étant auberaie, aubraie. La traduction par « plantation d'aubiers » est inexacte: V aubier (l'Académie écrit obier) est une sorte de viorne, et Palissy veut parler d'une plantation de peupliers blancs. L'Académie française ne nous fournit pas le moyen de désigner le peuplier blanc par un seul mot; mais les botanistes n'en ont cure et disent volontiers obeau, qu'il serait mieux d'écrire aubeau. Il est singulier que Littré n'enregistre pas ce mot dans son dictionnaire.
Availlon. « Coquillage ; paraît être un mot saintongeais. » Assurément. Dans l'île d'Oleron on dit aujourd'hui lavagnon, comme je l'ai constaté moi-même pendant un récent séjour à Saint-Trojan. C'est le genre lavignon de Cuvier, la mactra piperata de Gmelin ' .
Avi^ ne signifie pas « perron », mais « escalier à vis » ; le mot est sorti d'une mauvaise coupure, Y avis par la vis.
I. Cf. dans notre deuxième partie l'article étymologique Javignon.