Paris, Champion
LA SIGNATURE DE LA REINE ANNE DE RUSSIE l6l
Ana ruina est pour Anna regina, d'où j'infère qu'il considère la signature comme étant du latin. A vrai dire, c'est l'opinion qui se présente naturellement à l'esprit, si naturellement même que je ne m'étonne pas que M. Couderc l'ait admise sans la discuter. Mais alors, pourquoi Anna a-t-il perdu un de ses deux n et regina son g? Pourquoi Ye latin est-il transcrit par un 1> cyrillique et non par un E, comme il serait naturel ? J'entends bien qu'on a réponse à tout en supposant que ce sont là ce que nous appellerions aujourd'hui des fautes d'orthographe, menu péché dont les femmes de tout rang ont toujours été assez friandes, et en déclarant qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Mais j'estime au contraire que ces trois particularités doivent modifier l'aspect sous lequel on a considéré jusqu'ici cette signature, et nous la faire regarder comme étant non du latin, mais du français. Que la langue française n'apparaisse dans nos diplômes royaux qu'à l'époque de saint Louis, c'est-à-dire environ deux siècles plus tard, peu importe. Le protocole de la Cour de France n'était sans doute pas encore arrivé sous Philippe Ier à ce degré de rigueur que nous lui connaissons aujourd'hui, et d'ailleurs, à l'abri des caractères cyrilliques, qui n'aurait eu beau jeu à le braver impunément?
Considérée sous ce nouveau jour, la signature d'Anne de Russie n'offre plus rien d'énigmatique. C'est ce que je vais montrer en passant en revue les trois particularités que j'ai signalées.
i° Réduction de nn à n. L'orthographe Ana est d'accord avec cette loi de l'ancien français qui veut que toute consonne double en latin soit ramenée aune con-
TllOMAS. II
\Gl ESSAIS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE
sonne simple, et d'après laquelle nous écrivons encore, malgré la Renaissance, boule (de bullà), poêle (de patella), etc. Il est vrai qu'après les nasales nous avons quelquefois un phénomène inverse et que l'ancien français écrit ordinairement bonne, comme nous le faisons encore aujourd'hui, bien que le latin dise bona. Mais ce n'est là qu'un redoublement apparent. Le premier n du français bonne a eu simplement pour but d'indiquer qu'il fallait prononcer Yo en lui donnant le son nasal on, c'est-à-dire bon- ne. Ce phénomène de nasalisation ne remonte pas aux origines de la langue ; c'est précisément au xie siècle que nous le voyons se produire. Il est encore peu sensible, surtout dans les terminaisons féminines, puisque la chanson de Roland fait rimer, je veux dire assoner, garde et marche avec France, contenance, demande et autres mots où il y a une nasale. D'autre part, même quand la nasalisation est attestée par l'assonance, elle n'est pas toujours marquée dans l'orthographe : la chanson de Roland écrit Juliane, Moriane, noms propres qu'elle fait assoner avec France, demande, etc. Il est donc probable que la résonnance nasale était assez peu marquée en 1063 pour qu'on ne songeât pas à la noter en redoublant la consonne.
2° Valeur de la lettre Tb. La transcription de PTdHNA en caractères latins {ruina), telle que la donne M. Couderc, ne doit pas nous induire en erreur sur la valeur du T> slavon. M. Louis Léger, le savant et obligeant professeur du Collège de France, veut bien m'apprendre que dans la langue russe actuelle cette lettre ne se met qu'à la fin des mots, où elle joue