XIX. — LA SÉMANTIQUE ET LES LOIS INTELLECTUELLES DU LANGAGE
Une nouvelle science nous est née, paraît-il, la science des significations. Le bruit public désigne M. Michel Bréal comme en étant le père, et M. Bréal ne s'en défend pas. Sachant qu'il n'est pas indifférent de s'appeler Pierre ou Paul pour faire son chemin dans le monde, le savant philologue n'a voulu laisser à personne le soin de la tenir sur les fonts, et il l'a baptisée du docte nom de sémantique, de aYj^aivo), signifier, cueilli dans l'antique jardin des racines grecques1. Il fallait s'attendre à voir du grec en cette affaire. Si M. Bréal avait inventé quelque ustensile, quelque jouet, quelque bibelot, quelque « article de Paris », il aurait trouvé sans peine dans l'arsenal de nos mots composés du type tire-bouchon, un nom tout français pour son invention. Notre langue n'est pas fière, en effet ; elle accorde volontiers ses faveurs au camelot, quitte à les refuser plus d'une fois au penseur. Il ne faut pas trop en vouloir à nos écrivains s'ils s'adressent à Rome ou à Athènes pour trouver un trucheman quand ils ont quelque nouveau concept à nous communiquer.
D'ailleurs, comme parrain, M. Bréal a eu la main heureuse. Ce nom de sémantique n'a pas seulement le mérite de s'opposer à phonétique, comme la science des significations s'oppose à la science des sons. Il est élé-
i. Michel Bréal. La Sémantique (science des significations). Paris, Hachette, 1897.
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gant de sa personne ; et, malgré son origine exotique, je trouve qu'il a un cachet bien français. Nos voisins les Allemands qui sont, comme on sait, de grands philologues, n'ont pas été sans soupçonner l'existence de la filleule de M. Bréal : ils l'appellent entre eux (car ils se fournissent aussi à Athènes) la sémasiologie. Ne trouvez-vous pas que sémasiologie a l'air un peu bien gothique ?
Parti de la chaire de M. Bréal au Collège de France, le mot sémantique a fait discrètement son chemin dans notre enseignement supérieur, puis, des facultés, il a passé dans nos lycées de garçons. Voici qu'il vient de faire tapageusement irruption dans l'enseignement secondaire des jeunes filles. Les journaux ont annoncé que les candidates à l'École de Sèvres s'étaient trouvées face à face, dans un sujet de composition, avec ce mot, dont elles n'avaient jamais entendu parler, et dont l'abord n'a pas été sans leur causer quelque effroi. J'apprends de bonne source que, pour la plupart, — admirez l'instinct féminin, ou la puissance suggestive d'un mot grec frappé au bon coin, — elles n'ont pas été longues à se ressaisir et ont parfaitement traité leur sujet de composition. Pour le coup, puisque les femmes y mettent les mains, le mot sémantique est mûr pour l'Académie française ; le dictionnaire de l'usage le guette, et les petites-filles des candidates de Sèvres le liront sans doute dans la prochaine édition.
Qu'est-ce donc au juste que cette science des significations à laquelle M. Bréal nous convie? Vous vous doutez bien qu'il ne suffit pas de connaître la signification de beaucoup de mots dans une ou plusieurs
langues pour être versé dans la sémantique. Vous pouvez être polyglotte comme Mezzofanti, qui parlait cinquante-huit langues, voire comme Simon, dit Pierre, et ses onze compagnons, qui, le soir de la Pentecôte, les parlaient toutes ; vous pouvez posséder votre « Littri » et votre « Larousse » sur le bout du doigt, sans avoir plus de droit au titre de sémantiste qu'un modeste collectionneur de timbres-poste à une chaire de législation comparée. Savoir que seigneur se dit en latin dominas, en allemand herr, en anglais lord, etc., ou que le verbe prendre est susceptible, d'après Littré, de quatrevingts subdivisions, c'est quelque chose assurément, et qui n'est pas à dédaigner; pourtant, cela ne fait que vous préparer à l'étude de la sémantique. Mais si vous vous emparez du mot français seigneur; si vous me le campez en face du mot latin seniorem, qui lui a donné naissance ; si vous attirez mon attention sur ce fait que seniormi ne signifie pas en latin ce que tout bon Français, sachant sa langue, entend par le mot de seigneur, mais bien celui qui est plus âgé; si vous réussissez à me faire comprendre comment, à m'expliquer pourquoi et à m'apprendre depuis quand le langage des hommes en est venu à prendre celui qui est plus âgé, pour le seigneur ; si, en outre, vous n'ignorez pas qu'un autre mot signifiant également celui qui est plus âgé, à savoir le grec presbyteros, est devenu le latin presbyter et le français prêtre, lequel mot français ne signifie ni celui qui est plus âgé, ni le seigneur, mais ce que chacun sait, et si vous avez médité sur ce point, qui semble au premier abord inconciliable avec le précédent, de façon à me rendre raison de ceci, de cela, de tout ce qui s'y
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rattache, et d'autres choses encore; oh! alors, mais seulement alors, je proclamerai que vous avez réellement pris pied sur le domaine de la sémantique.
C'est un domaine immense, on le conçoit facilement, où les faits en apparence les plus contradictoires se heurtent, s'entrecroisent et s'enchevêtrent, comme les lianes des forêts vierges du Nouveau Continent. Si l'amateur est séduit par le beau désordre qui se présente d'abord à ses yeux, s'il s'amuse en toute gaieté de cœur à suivre le mouvement capricieux de la pensée humaine ricochant de mot en mot, le savant reste confondu et plein d'angoisse devant ce pays de féerie. Il se demande s'il est possible de ramener à quelques causes simples et permanentes la multiplicité des phénomènes variables, c'est-àdire de constituer une science de la sémantique. La science, il est vrai, semble s'être emparée de ce domaine le jour même où elle a créé pour lui le nom de sémantique, mais cette prise de possession ressemble singulièrement à la façon de faire des nations européennes qui plantent leur drapeau sur un point inoccupé de la côte d'Afrique, et s'adjugent fièrement l'empire d'un hinterland qui reste à conquérir, et même à découvrir.
La sémantique est le contrepied de la phonétique. Je ne serais pas surpris que le désir de protester contre les outrances de certains phonétistes ait enfin arraché à M. Bréal la publication de son livre, depuis longtemps sur le métier. « Pour qui sait l'interroger, dit-il, le langage est plein de leçons... Si l'on se borne aux changements des voyelles et des consonnes, on réduit cette étude aux proportions d'une branche secondaire de l'acoustique et de la physiologie. » Il est bon de rap-
peler ici que M. Bréal, professeur de grammaire comparée au Collège de France, a provoqué lui-même tout récemment la création d'un laboratoire de phonétique expérimentale annexé à sa chaire et l'a fait confier au savant de France le plus qualifié en la matière, M. l'abbé Rousselot. On ne peut donc lui reprocher de méconnaître l'intérêt et l'importance des études phonétiques. Je regrette d'autant plus de ne pas trouver dans son livre une déclaration bien catégorique en faveur de cette pauvre phonétique, qui y est si souvent prise a partie, ne fût-ce que pour bien marquer les rapports de cette science avec celle a laquelle M. Bréal vient d'élever un monument. Il semble trop, à le lire, que le sémantiste, juché sur sa tour d'ivoire comme l'astronome sur son observatoire, puisse contempler les lois intellectuelles du langage sans se préoccuper en rien de l'élément matériel, dont il abandonnera dédaigneusement l'étude au phonétiste. Or, il faut le proclamer bien haut, un essai de sémantique n'est possible dans une langue que quand la phonétique historique de cette langue est connue à fond. La phonétique est la base indispensable de la sémantique, comme de la linguistique même, et toute spéculation qui ne se fondera pas sur elle ne sera qu'un aimable jeu d'esprit sans portée scientifique.
Bien souvent, dans les langues modernes et surtout dans le français, des mots ont exactement le même son et la même orthographe, qui n'ont rien de commun quant à l'étymologie. Le cousin est un insecte, mais c'est aussi un parent; le moucheron est une variété de cousin (insecte), mais c'est aussi le bout de la mèche d'une chandelle qui brûle. C'est la phonétique histo-
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rique qui nous apprendra que cousin (insecte) se rattache au latin culex, tandis que cousin (parent) vient de consobrinus ; que le moucheron (insecte) est un dérivé de mouche (latin musca), tandis que le moucheron de la chandelle vient du verbe moucher, dont le radical est le latin miiccus. Notre mot maille, substantif féminin, a trois sens différents : i° une ancienne monnaie dans les locutions proverbiales : n'avoir ni sou ni maille, avoir maille à partir avec quelqu'un; 2° une tache; 30 une boucle de tissu. C'est à la sémantique qu'il appartient d'élucider le rapport des sens 2° et 30, qui se trouvent aussi réunis dans le latin macula ; mais le sens i° constitue un mot tout différent, doublet de médaille, qui se rattache au latin métal l uni. Quels éclats de rire accueilleraient le sémantiste qui chercherait dans les lois intellectuelles du langage l'explication parallèle des deux sens de cousin ou de moucheron, ou des trois sens de maille ! La phonétique existe donc par elle-même, indépendamment du sens des mots ; mais la sémantique est dans la dépendance étroite de la phonétique, qui lui fournit la matière première qu'elle met en œuvre. Un sémantiste qui ne sera pas en même temps phonétiste est capable des pires folies : tel un cheval ombrageux à qui on oublie de mettre les œillères. Un exemple va le montrer.
Soit le mot français douve, ou plutôt (pour parer à tout événement) le phonème français douve, substantif féminin. Sous ce même phonème, vous trouverez dans Littré trois articles, c'est-à-dire trois mots différents. Le premier réunit les sens de « planche de tonneau » et de « fossé » ; le second désigne une plante qui est un^: variété de renoncule ; le troisième s'applique à un
ver que l'on trouve dans le foie des moutons atteints de cachexie aqueuse. Littré vous expliquera que la plante a pris le nom de douve parce qu'elle croît dans les fossés, et que le foie douve du mouton a été comparé à un fossé marécageux. Mais, comme il n'est pas très sûr de son fait, il s'en tient à ce que lui paraît indiquer le bon sens : la division du phonème douve en trois mots. Le Dictionnaire général de MM. Adolphe Hatzfeld et Arsène Darmesteter est plus tranchant: il fond les trois mots en un, ce qui est logique, du moment qu'on admet un rapport sémantique entre eux. Mais le rapport du sens de « plante » au sens de « ver » est présenté autrement que dans Littré : les auteurs nous disent en effet que la plante passe pour engendrer des vers dans le foie des moutons qui la mangent. Or, la phonétique historique et comparée nous enseigne, et seule elle peut nous enseigner, que le phonème douve, en tant que signifiant « fossé », est identique au latin doga et au grec csyVj, tandis que le même phonème, en tant que signifiant « ver », est identique au latin dolva ; elle nous enseigne encore qu'aucun rapport étymologique n'est possible entre doga et dolva; elle nous montre enfin que le phonème douve en tant que signifiant « renoncule » se rattache à dolva et non à doga. Que d'ingéniosité dépensée en pure perte pour trouver un lien qui n'existe pas entre un fossé et un ver! Il ne reste absolument rien des explications données a priori par Littré et par MM. Hatzfeld et Darmesteter. Mais remarquez que la phonétique ne se borne pas à les renverser : c'est elle qui met en lumière un fait intéressant de sémantique, le seul qui résulte de l'étude scientifique du pho-
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nème douve, à savoir qu'une plante a reçu par analogie le même nom qu'un ver1.
Avec M. Bréal on n'a pas à craindre de pareilles mésaventures. La finesse de son esprit, autant que la profondeur de sa science, le met en garde contre l'erreur. Sachons lui gré d'avoir porté résolument la hache dans cette manière de forêt vierge qui constitue le domaine de la sémantique. Grâce au livre qu'il vient de publier, et qui résume une longue expérience, le terrain est jalonné, les grandes percées sont faites et l'on voit nettement les amorces des chemins qui restent à tracer pour que l'exploitation scientifique entre en pleine activité. Assurément M. Bréal a eu des devanciers. Depuis longtemps les grammairiens ont étudié les tropes, qui forment comme la rose des vents de l'esprit, et nous avons eu des générations de synonymistes, qui ont fait dans la direction delà sémantique d'importants travaux d'approche. Récemment Arsène Darmesteter a publié La Vie des mots, petit livre qui a eu un grand retentissement, où il a ingénieusement classé les observations faites en préparant avec M. Adolphe Hatzfeld le Dictionnaire général de la langue française. La part d'originalité de M. Bréal n'en reste pas moins considérable. Elle consiste surtout à avoir cherché avec clairvoyance un fil conducteur pour se guider dans ce labyrinthe, et ce fil conducteur, il l'a trouvé en écartant toutes les causes secondes et en s'adressant directement à la seule cause vraie des phénomènes du langage, c'est-à-dire à l'intelligence et à la volonté humaine. Son point de
1 . Cf. dans notre deuxième partie l'article étymologique douve.
vue est donc tout différent de celui d'Arsène Darmesteter. Darmesteter écrit : « Les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d'ordre purement intellectuel, n'en est pas moins réelle et peut se comparera celle des organismes du règne végétal ou du règne animal. » M. Bréal a protesté l'un des premiers, avec M. Gaston Paris, contre cette affirmation. Il renouvelle aujourd'hui ses protestations. « L'abus des abstractions, l'abus des métaphores, tel a été, tel est encore le péril de nos études. Nous avons vu des langues traitées d'êtres vivants : on nous a dit que les mots naissaient, se livraient des combats, se propageaient et mouraient. Il n'y aurait aucun inconvénient à ces façons de parler s'il ne se trouvait des gens pour les prendre au sens littéral. Mais puisqu'il s'en trouve, il ne faut pas cesser de protester contre une terminologie qui, entre autres inconvénients, a le tort de nous dispenser de chercher les causes véritables. »
Cette déclaration si catégorique mérite d'autant plus d'être retenue qu'elle arrive au moment même où, dans ses Antinomies linguistiques, M. Victor Henry, professeur à la Sorbonne, vient de faire une brillante sortie en faveur de la conception de Darmesteter.
M. Victor Henry est d'accord en somme avec MM. Gaston Paris et Bréal sur le sens purement métaphorique qu'il convient d'attribuer à l'expression « vie du langage », et il dit fort justement à ce sujet: « Douer de vie cette entité (le langage), c'est déjà énorme; mais sous prétexte qu'on l'a douée de vie, vouloir y retrouver les caractères essentiels et distinctifs de la vie, la naissance, la croissance, l'assimilation,
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la mort, ce qui enfin constitue un organisme vivant, c'est simplement parer des grâces du style la sécheresse de la constatation scientifique ; sinon, c'est ne rien comprendre à cette constatation même. » Comment peut-il donc songer à justifier « à la lettre » l'expression « vie des mots » sans se mettre en contradiction avec lui-même ? En montrant qu'il y a un abîme entre ces deux expressions d'aspect identique « vie du langage » et « vie des mots », la première n'étant qu'une métaphore, la seconde, au contraire, « une vérité d'ordre général, un postulat métaphysique dont les applications particulières relèvent essentiellement de la psycho-physiologie. »
Un bon juge1 a reconnu à la langue de M. Henry une force de vulgarisation peu ordinaire : c'est ce qui explique jusqu'à un certain point que je me hasarde à le suivre sur le terrain de la métaphysique.
1. Un des plus grands philologues contemporains de l'Allemagne, M. Hugo Schuchhardt, professeur à l'université de Graz. Je ne puis résister au plaisir de citer ce curieux passage du compte rendu des Antinomies linguistiques qu'il vient de publier dans le Litcraturblatt fur germanische und ronianische Philologie. M. Henry a l'honneur d'y être le porte-drapeau du français. « L'auteur écrit dans une langue avec laquelle nous autres Allemands nous aurons toujours de la peine à nous mesurer. Mais la force de vulgarisation (popularisierende Kraft) du français va plus loin qu'il ne faudrait. Si elle fait briller de tout leur éclat les vérités reconnues, elle illumine aussi bien des points qui devraient rester dans l'ombre. Combien de fois, en présence d'une démonstration ou d'une exposition faite par une plume française, pour fausse qu'elle me parût, ai-je subi la séduction de cette forme claire, élégante, aimable ! On est tenté de renverser la vieille formule : « Tu parles mal, donc tu as tort », et de dire : « Tu parles bien, donc tu as raison ».
Je m'attache à ses paroles mômes et, pour le combattre, je n'ai d'autres armes que celles qu'il me fournit. D'après lui, la phonétique, la morphologie, la dérivation, la syntaxe sont des parties de la linguistique qui se suffisent a elles-mêmes, qui s'abstiennent en tous cas de toucher « au mystère de la vie des mots ». Il n'en est pas de même de la sémantique (M. Henry, a dessein ou non, ne se sert pas de ce mot, mais je ne crois pas trahir sa pensée en l'employant). « La vie des mots, en tant que signes de concepts et concepts eux-mêmes, n'est point du tout une fiction, mais un fait, un fait psychologique ou même psycho-physiologique, et l'un des aspects, non le moindre, de la vie universelle. » Ainsi, c'est une pure métaphore de qualifier de « vie » l'évolution qui a transformé le latin jumentum et en a fait le français jument, mot qui signifie primitivement « bête de somme » comme le mot latin. Mais le jour où l'on a fait servir pour la première fois le français jument a désigner la femelle du cheval, femelle qui s'appelait d'abord ive, du latin eqaa, ce jour-la jument est réellement « né » en français et ive y est réellement « mort », car « cette double évolution suppose à la fois la mort des parties de l'organisme qui servaient de siège a certaines corrélations, et le développement de nouveaux éléments biologiques susceptibles d'en enregistrer de nouvelles ». Qu'on n'objecte pas que M. Henry transporte au concept ce qui convient proprement à la cellule cérébrale ; il ne s'embarrasse pas de ce paralogisme : c'est le « postulat métaphysique » dont il a été question plus haut. Je lui accorde son postulat, mais je trouve en même temps qu'il ne
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postule pas assez. Car pourquoi ne pas admettre le même processus biologique dans les autres manifestations de l'évolution linguistique ? Que le mot qui était, il y a vingt siècles, jumentum soit aujourd'hui jument, « c'est là, dit M. Henry, un problème de linguistique pure, en tout cas étranger à la vie des mots, par la seule et péremptoire raison que c'est en réalité le même mot » . Mais en quoi le fait que jumentum et jument sont le même mot prouve-t-il que le changement de l'un en l'autre est ou n'est pas un fait biologique ? Il y a eu certainement un homme qui, après avoir dit jumentum, a dit jumentu, puis un autre qui a passé de jument u à jument: je laisse décote les modifications phonétiques que l'écriture ne révèle pas. Or, vous m'apprenez vousmême que le langage suppose « l'association intime et indissoluble d'un concept et d'un signe affecté à sa représentation ». Vous m'obligez donc à admettre un concept-signe « jumentum — bête de somme », un autre concept-signe « jumentu — bête de somme », etc., et je prétends que le premier homme qui a dit jumentu au lieu de jumentum a accusé par ce simple fait « la mort des parties de l'organisme qui servaient de siège à certaines corrélations et le développement de nouveaux éléments biologiques susceptibles d'en enregistrer de nouvelles ».
Je demeure persuadé pour ma part que l'abîme découvert par M. Henry entre « la vie du langage » et « la vie des mots » est à peine un fossé minuscule. Il ne m'en coûte pas de sacrifier l'appareil biologique du livre de Darmesteter, car, débarrassé de cet oripeau voyant et tapageur, son livre conserve toute sa valeur Thomas. 12
intrinsèque, que M. Bréal lui-même n'a pas songe à diminuer.
Revenons au livre de M. Bréal. Dans la Vie des mots, Darmesteter s'est limité à l'étude du français comme l'avait fait Littré dans sa Pathologie verbale, réimprimée récemment sous un titre plus juste et plus clair: Comment les mots changent de sens. L'horizon de M. Bréal est beaucoup plus étendu : il embrasse toute l'aire des langues indo-européennes. Le sanscrit, le grec et le latin sont ses langues de chevet, et quand il fait appel aux langues modernes, il ne s'adresse pas exclusivement au français et aux autres langues romanes : l'anglais, l'allemand, parfois le slave, viennent déposer tour à tour à la barre. Par cela même que ses ressources sont plus considérables, il a des visées plus hautes. La sémantique n'est plus seulement pour lui, comme pour Darmesteter, la « science des changements de signification dans les mots ». Laissant de côtelés changements de phonétique, qui sont du ressort de la grammaire physiologique, elle étudie dans toutes leurs manifestations les causes intellectuelles qui président à la transformation des langues. « Extraire de la linguistique ce qui en ressort comme aliment pour la réflexion, voilà ce que j'ai essayé de faire dans ce volume, » nous dit l'auteur. Telle que la pratique M. Bréal, la sémantique nous apparaît moins comme une science distincte que comme une certaine façon d'entendre et d'étendre la linguistique. C'est une sorte de linguistique supérieure, un extrait, une quintescence de linguistique. Et comme par définition, elle s'attache à ce qu'il y a dans les langues de plus « spirituel » par opposition à la phonétique,
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qui se limite à ce qu'il y a de plus « matériel », c'est, si vous voulez, une véritable métaphysique du langage. Ceci dit, je tiens à rassurer le lecteur. Le mot cruel de Voltaire sur la métaphysique ne saurait, sans parti pris, s'appliquer à la sémantique. Autant la phonétique est rébarbative, pour les profanes, autant la sémantique est séduisante et accessible à tous. M. Bréal vous en donnera une bonne raison : « Dans l'étude à laquelle je convie tous les lecteurs, il ne faut pas s'attendre à trouver des faits de nature bien compliquée. Comme partout où l'esprit populaire est en jeu, on est, au contraire, surpris de la simplicité des moyens, simplicité qui contraste avec l'étendue et l'importance des effets obtenus. » Vous n'aurez pas de peine à en trouver une autre, et qui compte, si vous lisez seulement quelques chapitres de ce livre. C'est que M. Bréal est un grand charmeur, en même temps qu'un grand savant. Personne n'excelle comme lui à rendre la science aimable, cette science fût-elle la grammaire comparée. Il a au suprême degré l'esprit de finesse et de discrétion. Dans la masse des faits que lui fournit sa profonde connaissance des langues anciennes et modernes, il sait choisir ceux qui sont propres à frapper l'esprit du lecteur; il les sertit, il les enchâsse, et il fait litière du reste. Il ne cherche pas à éblouir; il s'insinue adroitement. Au besoin, il tendra malicieusement des pièges à l'amour-propre du lecteur et sollicitera sa collaboration. Après avoir cité de l'italien et de l'allemand, il s'arrêtera sur cette phrase : « Nous laisserons au lecteur français le soin de trouver des exemples dans notre langue. »
J'avoue que je me suis laissé prendre au piège. Sans être familier avec la grammaire comparée des langues indo-européennes, j'ai lu d'un bout à l'autre le livre de M. Bréal, et j'y ai pris un plaisir extrême, autant pour ce que j'y ai trouvé que pour les rapprochements que cette lecture m'a suggérés. Chacun peut tenter l'expérience, et à peu de frais. Il suffit qu'il connaisse bien sa langue maternelle : c'est là le pantographe qui lui permettra de faire agréablement et profitablement une réduction de YEssai de sémantique à son usage particulier. Pour en donner une idée, j'analyserai les huit premiers chapitres, ceux qui sont consacrés aux lois intellectuelles du langage, et qui forment les fondations de tout l'édifice, en appliquant à l'histoire particulière de la langue française quelques-unes des remarques générales de l'auteur.
La loi de spécialité. — Une tendance de l'esprit, qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendants, aux exposants variables, assujettis. L'ancien français avait quelques comparatifs à la mode latine : graignor, plus grand ; forcer, plus fort ; hatiçor, plus haut ; juveignor, plus jeune; gençor, plus noble. Mais ce mécanisme, déjà privé de son vrai sens, ne tarda pas à disparaître, non pas, comme on l'a dit, par suite de l'altération phonétique, mais par l'action de la loi de spécialité. Un seul mot assume en français la fonction du comparatif: plus. M. Bréal passe sous silence les comparatifs formels qui se sont conservés jusqu'à nos jours: meilleur, pire, moindre, et le plus curieux, parce qu'il est de création relativement récente, plusieurs. Mais remarquez que cet
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oubli ne va pas à l'encontre de sa théorie, car ces quatre témoins d'une morphologie surannée ont un bien mince crédit dans la langue actuelle. Pire, moindre, plusieurs n'ont pas réussi à barrer la route à plus mauvais, plus petit, plus nombreux. Il est vrai que meilleur a défendu jalousement son droit héréditaire : mais au prix de combien de réprimandes et de corrections nous sommes-nous rangés à ne pas dire plus bon!
M. Bréal cite comme un exemple notable de spécialisation l'extension donnée en anglais à Y s comme signe du génitif. Un cas analogue peut être relevé en ancien français, ou plutôt, comme aimait à dire Darmesteter, en moyen français : au xme et au xivc siècle, Ys a été ajoutée, comme signe du cas sujet singulier, à tous les noms masculins qui ne la possédaient pas héréditairement : H oms (l'homme), li pères (le père), etc.
La loi de répartition. — M. Bréal appelle ainsi « l'ordre intentionnel par suite duquel les mots qui devraient être synonymes, et qui l'étaient, en effet, ont pris des sens différents et ne peuvent plus s'employer l'un pour l'autre. » Il serait tentant de citer ici les doublets que le français doit à la formation savante superposée à la formation populaire : porche et portique, geindre et gémir, etc. M. Bréal ne le fait pas, et peut-être a-t-il raison. En effet, chaque série de mots a eu pendant longtemps pour domaine une couche sociale différente, ce qui a, dans une certaine mesure, empêché la comparaison et par suite la répartition de se faire. Tel n'est pas le cas pour des couples comme chaire et chaise, pis et poitrine, dont on peut faire état. Mais c'est surtout l'étude de nos patois qui nous réserve une abondante
moisson d'observations intéressantes, moisson si riche qu'elle suffit, et au delà, pour confondre les linguistes qui nient la répartition. M. Bréal cite des faits recueillis par M. Gilliéron, dans la Suisse romande, et par M. l'abbé Rousselot, dans la Bretagne gallo. En Bretagne, par exemple, les jardins s'appelaient autrefois des courtiîs: maintenant que l'on connaît le français jardin, une nuance de dédain s'est attachée à courtil.
Voici deux exemples que j'emprunte aux patois du Midi, et qui ne sont pas moins probants.
On sait que le français bois a pour correspondant le provençal bosc. Or, dans le Gers, bosc n'est plus usité qu'au sens de « forêt ». Au sens de « bois de chauffage » on ne connaît que bonès, mot d'emprunt, où il est impossible de méconnaître le français bois avec sa prononciation archaïque.
Dans le même département, et aussi, je crois, dans tout le Sud-Ouest, on se garderait bien de dire non (non) à une personne que l'on ne tutoie pas : les bienséances commandent de dire nani, et nos paysans n'y manquent jamais. Il est clair que sinon est la formule de négation traditionnelle dans le pays, la formule polie nani n'est autre chose qu'un emprunt du français nennil, lequel, une fois entré dans la langue en concurrence avec non, a reçu de la loi de répartition un rôle approprié à son haut parage. Tout un chapitre de l'histoire de la civilisation française tient dans ce nani méridional.
L'irradiation. — L'auteur, qui est très sobre de néologismes, a réuni sous ce nom, faute d'un autre terme, « une série de faits qui n'a pas encore été dénommée et qu'on a guère observée jusqu'à présent ». Exemple :
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on a coutume d'appeler verbes inchoatifs les verbes latins comme maturesco, marcesco, parce qu'ils ont l'air de marquer un commencement d'action ou du moins une action qui se fait peu à peu ; cependant la désinence sco n'a par elle-même rien d'inchoatif et l'idée inchoative qu'on a fini par y voir y a été « irradiée » par l'emploi fréquent des verbes adolesco , floresco , senesco, etc., qui désignent des actions qui, par leur nature même, sont lentes et graduelles.
M. Bréal remarque justement que le suffixe français âtre n'a acquis que par irradiation la valeur péjorative qu'il possède aujourd'hui. J'en dirai autant de nos suffixes ard, aud et aille, que rien ne semblait destiner, si l'on se rappelle leur étymologie, au rôle dépréciatif qui leur est presque toujours dévolu aujourd'hui.
Il peut nous arriver de considérer comme appartenant à l'élément formel d'un mot des lettres prises sur l'élément matériel : c'est encore, d'après M. Bréal, un phénomène d'irradiation. Il ne cite d'exemples que pour le grec ancien, l'anglo-américain et l'allemand populaire. Je crois que l'irradiation joue un grand rôle dans la dérivation française : par là s'explique ce qu'on appelle l'intercalation de suffixes ou de lettres suffixales et le développement des faux suffixes. C'est certainement, par exemple, à l'irradiation que le faux suffixe cric doit, en grande partie, la fortune singulière qu'il a faite dans notre langue. A l'origine, les mots en ier comportent seuls des dérivés terminés en crie : de chevalier on fait chevalerie, d'hôtelier, hôtellerie, d'épicier, épicerie, etc. Dans ces mots terminés en crie, er tait partie de l'élément matériel, et ie constitue l'élément formel.
Mais bientôt on établit un rapport direct entre épice et épicerie, entre hôtel et hôtellerie, et l'on prend en bloc erie pour un suffixe de dérivation : de là des mots comme fumisterie, lampisterie, maçonnerie, machinerie, etc. La création de mots de ce genre a commencé de bonne heure et n'est pas près de cesser. Chaque jour nous la montre à l'œuvre, selon les besoins qui se produisent. La Compagnie des chemins de fer du Nord vient de faire inscrire en belles capitales le mot chaufferetterie dans ses grandes gares (c'est, j'imagine, le local où l'on remise les chaufferettes ou bouillottes). Les inspecteurs de surveillance administrative, institués par l'État auprès des grandes compagnies, n'ont pas encore songé à leur interdire la mise en circulation des mots qu'on ne trouve pas dans le dictionnaire de l'Académie française. C'est bien heureux.
La survivance des flexions. — Les observations réunies dans ce chapitre (survivance du datif dans les pronoms, de l'ablatif absolu, du neutre, etc.) concernent spécialement le français. Je ne crois pas qu'elles aient toutes la portée que l'auteur leur attribue; mais je ne retiendrai que ce qu'il dit de la survivance du génitif (plus exactement de l'accusatif en fonction de génitif) dans les expressions comme l'hôtel-Dieu, les quatre fils Aymon, lame Aubry-le-Boucher . M. Bréal remarque que le peuple abandonne ou transforme ce qu'il ne comprend pas : « dans des expressions comme la place Maubert, le quai Henri IV, ce n'est plus, dit-il, un génitif que nous percevons, mais il nous semble que nous prononcions le nom même de ces voies publiques ; nous avons transformé la construction çénitive dont il vient d'être
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parlé. » Est-ce bien sûr ? Si la place Maubert était pour nous la place qui s'appelle Maubert, il me semble que nous dirions la place de Maubert, comme nous disons la ville de Paris, la rivière d'Allier, le fleuve du Jourdain, etc. J'incline à chercher dans l'analogie la principale cause du développement de cette construction à laquelle nous devons la plupart de nos noms de rues, de quais et de boulevards. Il est impossible d'expliquer par la syntaxe française, soit ancienne, soit moderne, la locution rue Montmartre, qui est pour rue de Montmartre (qui va à Montmartre). Ce n'est que devant un nom de personne que la langue française se passe de la préposition : rue Pierre-Sarrasin, cours la Reine. Il faut admettre une influence analogique ayant son point de départ non seulement dans les noms de rue où l'absence de la préposition devant un nom de personne est conforme à l'ancienne syntaxe, mais dans ceux où le mot qui suit rue est un adjectif. La locution abrégée Rue Montmartre est due en grande partie à celle de Rue Poissonnière, la seule correcte, à l'origine. Remarquez que l'analogie nous entraîne bien plus loin, quand elle nous fait accoupler sans scrupule, un substantif masculin et un adjectif féminin dans les expressions reçues : faubourg Poissonnière, boulevard Poissonnière.
Les fausses perceptions. — Quand on dit que l'allemand Kind fait au pluriel Kinder, on donne à entendre que er est la désinence du pluriel; cependant er n'est pas autre chose que le suffixe es ou er que nous avons dans le latin gener-is. Ce qui n'a pas empêché que toute une catégorie de mots ait suivi cet exemple: Weibcr, Lanuncr, etc. On peut donc dire que le sentiment qui
fait aujourd'hui reconnaître dans Kind-er, Wcib-er, une désinence du pluriel, est au point de vue de l'histoire une fausse perception.
Il n'est pas toujours facile de distinguer une fausse perception d'une irradiation. M. Bréal a mentionné, dans son chapitre sur l'irradiation, ce fait que l'anglo-américain Portuguee et Chinée, comme formes du singulier, de Portuguese et Chinese, où Y s formelle a été prise pour le signe du pluriel. N'est-ce pas de la fausse perception ?
La fausse perception n'est pas si rare en français que le silence de M. Bréal pourrait le faire croire. Dans l'usage familier, nous ne prononçons pas 17 de il; d'autre part, ce pronom suit souvent un t qui se lie avec lui, et nous disons négligemment : C'tst-il bon ? C 'est-il possible ? au lieu de : Est-ce bon ? Est-ce possible? La langue populaire s'est faite avec ces éléments une véritable particule interrogative et exclamative,. susceptible de se combiner avec n'importe quelle personne : Je suis-ti bête? etc. Il y a à la fois fausse perception et irradiation.
Si vous avez fréquenté les grands magasins de nouveautés de Paris, peut-être savez-vous que l'employée chargée de débiter à la caisse s'appelle la débitrice. Ce féminin étrange est dû à une fausse perception du masculin débiteur. On sait en effet que débiteur réunit sous un même phonème deux mots distincts : un substantif emprunté du latin debitor, qui a seul droit au féminin débitrice, et un substantif dérivé du verbe débiter, dont le féminin légitime, débiteuse, a été victime de ce que M. Bréal appelle spirituellement quelque part « un infanticide verbal » .
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L'analogie, — On a beaucoup écrit sur l'analogie. Les quelques pages que M. Bréal lui consacre ont surtout pour but de prouver qu'on s'est mépris en la représentant comme « une grande éponge se promenant au hasard sur la grammaire pour en brouiller et en mêler les formes ». Pour lui, l'analogie n'est pas une cause, mais un moyen. Les langues recourent à l'analogie dans quatre cas déterminés :.i° pour éviter quelque difficulté d'expression ; 2° pour obtenir plus de clarté; 30 pour souligner soit une opposition, soit une ressemblance; 40 pour se conformer à une règle ancienne ou moderne. Cette conception du' rôle de l'analogie suppose l'existence d'une volonté à demi consciente et opérant à tâtons, qui préside à l'évolution du langage. J'admire, et tout le monde admirera la puissance de synthèse déployée par M. Bréal dans ce chapitre; mais je doute qu'on puisse canaliser si régulièrement les mille sources jaillissantes de l'analogie. Je crains même que le système des quatre causes finales de M. Bréal, qui laisse de côté plus d'un cas d'analogie manifeste, ne devienne fatal à la théorie qui lui est chère en fournissant aux partisans de « l'éponge » ou de la « force aveugle » une cible bien en vue.
Le français dit : les poules pondent, pondaient, tandis que l'ancien français disait: les poules ponnent , ponnoient . L'ancienne langue parle conformément à Tétymologie, puisque le verbe pondre vient de ponere et que le à est une lettre adventice dont la présence n'est justifiée qu'à l'infinitif et aux temps qui en dérivent (futur et conditionnel). Il est clair que la conjugaison moderne pondre, pondent, est due à l'analogie et s'est modelée sur
fondre, fondent ; répondre, répondent, etc. Mais on avouera que la langue n'est entrée dans cette voie ni pour éviter quelque difficulté, ni pour obtenir plus de clarté, ni pour souligner une opposition ou une ressemblance. Est-ce pour se conformer à une règle ancienne ou moderne ? Mais la conjugaison normale pondre, ponnent, était tout à fait conforme à celle de semondre, semonnent, de coudre, cousent, et de bien d'autres verbes. Remarquez en outre que l'analogie agit en sens inverse sur le verbe prendre et qu'il se produit un véritable chassé-croisé : pendant que pondre, pondent devient pondre, ponnent, nous voyons prendre, prendent céder la place à prendre, prennent. La loi selon laquelle agit l'analogie nous échappe complètement dans ce cas et dans bien d'autres. M. Bréal lui-même doit être persuadé qu'il ne suffit pas de savoir ses quatre règles pour avoir réponse à tout. Et pourtant, je sais gré à M. Bréal des efforts qu'il a faits pour tirer l'analogie de l'état chaotique où certains linguistes se complaisent trop à la maintenir, et je crois que ses idées méritent la plus sérieuse considération. Les progrès de la phonétique ont de plus en plus accrédité l'opinion que les lois phonétiques n'ont pas d'exceptions, ce qui revient à dire que toute exception a sa raison d'être et qu'au lieu de la négliger, en vertu du vieil axiome que l'exception confirme la règle, il faut trouver cette raison d'être. Mais, trop souvent, on veut faire de la régularité phonétique avec du dérèglement analogique, et l'on attribue à l'analogie, considérée comme la folle du logis, des écarts dont elle est bien innocente. Un jeune philologue allemand, se trouvant dans l'impossibilité d'expliquer par la phonétique
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Vf finale du français soif (l'ancienne langue dit régulièrement soi), n'a-t-il pas soutenu que la première personne du verbe boire ayant dû être primitivement je boif, on avait dit par analogie j'ai soif ! Peut-être y regarderait-on à deux fois aujourd'hui avant de se livrer à de pareils jeux d'esprit. Il est bon qu'une voix autorisée rappelle que l'analogie a droit à plus d'égards et ne doit pas être éternellement le pis aller des phonétistes intransigeants.
Acquisitions nouvelles. — L'histoire des pertes du langage a été souvent flûte ; celle des acquisitions reste à écrire. A titre d'indication, M. Bréal montre comment dans les langues anciennes l'infinitif s'est peu à peu dégagé d'une union tardive entre le substantif et le verbe, comment le passif est sorti de la forme réfléchie, comment enfin sont nés en latin les adverbes en e. Incidemment il rappelle que les verbes allemands en icrcn, imités du français, reposent bien sur notre infinitif et non, comme on l'a soutenu récemment, sur nos anciens cas sujets en ère, comme trouvère. Peut-être est-ce aller un peu loin que d'ajouter à ce propos : « Rien ne prouve plus clairement comment l'idée du verbe, dans nos langues modernes, s'est incarnée dans l'infinitif. » Que dire alors des emprunts faits par l'anglais — emprunts signalés par l'auteur lui-même dans un autre chapitre — à nos verbes en ir sous la forme ish, forme due manifestement à la terminaison is de nos trois premières personnes de l'indicatif?
L'étude de la morphologie du français et des autres langues romanes comparée à celle du latin fournirait beaucoup de matériaux pour compléter ce chapitre.
La naissance de l'article, dégagé pen à peu de l'adjectif démonstratif, et la formation du futur et du conditionnel par la combinaison de l'infinitit avec les temps simples du verbe avoir, sont deux faits si connus que le lecteur y songera de lui-même. Une acquisition plus particulière, et dont l'origine précise n'est pas encore déterminée, est celle qu'a faite le provençal d'un participe futur passif: sabedor es, il est à savoir, fil 'ha maridadoira, fille à marier. Le patois lorrain s'est donné à une époque récente une seconde forme d'imparfait, analogue comme fonction a l'imparfait anglais périphrastique, / was singing, en fondant le verbe avec l'adverbe or: je chantaisor, j'étais en train de chanter. Enfin, ne peut-on pas parler ici de la formation des adverbes en ment? Ce n'est pas seulement la juxtaposition d'un adjectif et d'un substantif à la manière latine qu'il y faut voir, mais bel et bien la création d'une véritable désinence adverbiale, car nous avons fait impunément et sciemment pour traduire le latin impune et scienter sans nous mettre en peine si nous avions ou non un adjectif français correspondant, et nous affublons parfois de cette désinence des mots déjà en fonction d'adverbe mais qui n'en portaient pas la livrée, tirant comment de comme et quasiment de quasi.
Extinction des formes inutiles. — Y a-t-il des extinctions de mots ou de formes qui soient imposées par la phonétique ? On l'a soutenu maintes fois. M. Bréal en doute, et il a bien raison. M. Gaston Paris a montré, à l'encontre d'Arsène Darmesteter et de Frédéric Diez luimême, que rien ne justifie l'opinion que certains mots aient été trop courts, trop faibles de son, à l'époque
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■omane, pour « résister à l'action délétère des lois phonétiques ». La disparition de beaucoup de mots de ce genre — quelle qu'en soit la cause — ne tient pas à leur constitution phonétique. Aussi ne puis- je me ranger à l'avis de M. Bréal quand il écrit, avec la meilleure intention du monde : « Premere, pellere auraient eu peine à se faire admettre en français. » D'abord premere existe à l'origine du français sous sa forme régulière qui est priembre ; s'il avait vécu, il aurait suivi la même évolution que giembre et criembre, qui sont devenus geindre et creindre (écrit craindre sans bonne raison), et serait aujourd'hui preindre, comme en témoignent ses composés encore vigoureux épreindre et empreindre. Quant à pellere, il serait devenu peaudre, comme tollere, molere sont devenus toudre, moudre. Si preindre a disparu de bonne heure de l'usage, si peaudre n'a peut-être jamais existé en français, ce n'est certainement pas la faute de la phonétique.
Dans ce chapitre, M. Bréal ne dit pour ainsi dire rien du français, peut-être parce qu'il y aurait trop à dire. Où la surproduction des formes est-elle plus remarquable que dans notre ancienne langue ? Que l'on compare la conjugaison de l'ancien français et la nôtre, on sera ébahi de la frondaison luxuriante, démesurée du moyen âge, et l'on admirera volontiers, comme M. Bréal le fait pour le grec, l'intelligent élagage des formes inutiles que notre langage a subi depuis lors. L'ancien français a deux imparfaits (ère etestoiè) et trois futurs (ter, estrai, serai) pour le verbe être. Tel de ses verbes a deux et trois formes d'infinitif et de passé défini, trois et jusqu'à quatre formes de participe passé!
Félicitons-nous d'avoir échappe à cette polymorphie encombrante.
Il me vient cependant une inquiétude, et je me demande si l'extinction porte toujours sur des formes, sur des mots inutiles. Nous assistons depuis longtemps à l'agonie du passé défini et à celle de l'imparfait du subjonctif, auxquels la propagande du livre donne seule un reste de vie. Leur disparition définitive sera-t-elle sans dommage pour la langue ? Nous avons perdu les anciens mots destre et senestre, qui seraient aujourd'hui, s'ils avaient vécu, détre et senêtre. Leur place a été prise par droit et gauche, qui ont surchargé leur signification propre d'une signification voisine, mais pourtant très distincte. Croit-on que nous y ayons gagné en clarté? Il serait facile de citer beaucoup d'exemples du même genre. Aussi trouvera- t-on M. Bréal bien optimiste en le voyant conclure ce chapitre de l'extinction, et du même coup sa première partie, par œs mots : « Ici, comme dans toutes les lois que nous avons étudiées en cette première partie, nous trouvons à l'œuvre une pensée intelligente, non une nécessité aveugle. »
C'est là la note dominante du livre, et elle est bien faite pour charmer nos oreilles, puisqu'en faisant l'apologie du langage, c'est notre propre apologie que M. Bréal nous force d'entendre. « Nous ne doutons pas, dit-il en terminant, que la linguistique, revenant de ses paradoxes et de ses partis pris, deviendra plus juste pour le premier moteur des langues, c'est-à-dire pour nous-mêmes, pour l'intelligence humaine. » Mais si certains linguistes sont injustes pour nous, je crains que M. Bréal ne nous ait été parfois indulgent jusqu'à la
partialité. Il a réussi à montrer que la pensée de l'homme était intimement associée à beaucoup de phénomènes linguistiques, attribués trop souvent à la structure des organes, qu'elle en était même le premier moteur ; mais il a peut-être trop dissimulé la faiblesse, l'inconsistance, la versalité prodigieuse de ce premier moteur. L'homme est un roseau pensant, mais ce n'est qu'un roseau.
Si trop souvent, du père au fils, on a à constater une brusque dépression intellectuelle — constatation faite pour satisfaire l'âme candide du philosophe Azaïs, l'auteur de la théorie des compensations — il arrive aussi de temps en temps que l'esprit humain se développe crescendo dans une même lignée. Ceux qui croient au progrès doivent souhaiter qu'il en soit toujours ainsi, car rien ne sert mieux leurs théories. Souhaitons-le avec eux, non pas pour le vain plaisir de mettre la vie en formule ne varietiir, mais pour notre satisfaction personnelle : autrement, quelle cruelle alternative, de nous résigner à être honnêtement médiocres, ou de manger en prodigues l'héritage intellectuel de nos enfants !
M. Gaston Paris, le nouvel élu de l'Académie française (28 mai 1896), est le fils de Paulin Paris, membre de l'Académie des Inscriptions, professeur de littérature française du moyen âge au Collège de France, mort en 1880 plus qu'octogénaire. On voit qu'ij a de qui tenir, et ce n'est pas merveille s'il s'est consacré de bonne heure à l'étude des origines littéraires et linguis- Tiiomas. 13
tiques de la France. Il a rappelé avec tant de charme, dans la dédicace de son Histoire poétique de Charlemagne, ce qu'il devait à son père, que je ne puis résister au plaisir de citer ses propres paroles :
Mon cher père, tout enfant, je connaissais Roland, Berte aux grands pieds et le bon cheval Bayard, aussi bien que la Barbe- Bleue ou Cendrillon. Vous nous racontiez parfois quelqu'une de leurs merveilleuses aventures, et l'impression de grandeur héroïque qu'en recevait notre imagination ne s'est point effacée. Plus tard, c'est dans vos entretiens, dans vos leçons et dans vos livres que ma curisioté pour ces vieux récits, longtemps vaguement entrevus, a trouvé à se satisfaire. Quand j'ai voulu, à mon tour, étudier » leur origine, leur caractère et les formes diverses qu'ils ont revêtues, votre bibliothèque, rassemblée avec tant de soin depuis plus de trente années, a mis à ma disposition des matériaux qu'il m'eût été bien difficile de réunir et souvent même de soupçonner. Vos encouragements m'ont soutenu dans le cours de mes recherches ; vos conseils en ont rendu le résultat moins défectueux. En vous dédiant ce livre, je ne fais donc en quelque façon que vous restituer ce qui vous appartient.
Voilà qui est aussi élégamment dit que délicatement pensé. Pourtant il ne faudrait pas que ce témoignage touchant de piété filiale mît la critique en défaut. Il est certain que c'est dans l'atmosphère familiale que M. Gaston Paris a pris le vent pour son premier essor; mais dès ses débuts il a montré qu'il était assez riche de son propre fonds pour n'avoir pas besoin d'avancement d'hoirie. Aussi ne doit-il guère à l'héritage paternel que la direction initiale. Cela a son prix, assurément. Ainsi, je trouve que Paulin Paris fut fort bien inspiré, il y a tout juste quarante ans, lorsqu'il prit par la main son fils, frais émoulu de son enseignement secondaire et lauréat du concours général, pour l'amener sur les bords
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du Rhin, dans la riante ville de Bonn, suivre les cours de Frédéric Diez. Ce Diez, qui a ravi à notre Raynouard le titre de père de la philologie romane, et dont, il y a deux ans, on a célébré le centenaire des deux côtés des Vosges comme des deux côtés des Alpes, était la modestie et la candeur mêmes, ce qui se voit rarement, même en Allemagne, dit-on. Ses publications sur les troubadours et sur les langues romanes en général avaient rendu son nom illustre dans toute l'Europe, et il ne semblait pas s'en douter : ses collègues de l'Université, en accord touchant avec les philistins de la ville, n'avaient garde — et pour cause — d'attenter sur sa modestie. Qu'on se figure l'émotion du vieux maître en voyant un membre de l'Institut de France venir de si loin pour conduire son propre fils au pied de sa chaire !
Immatriculé à l'Université de Bonn, puis à celle de Gœttingue, notre jeune Français put constater la forte organisation de l'enseignement supérieur en Allemagne, à une époque — c'était avant le ministère Duruy — où cet enseignement n'existait guère chez nous que pour la forme, et où le nom même d'université, détourné de son sens par un véritable coup d'État contre la langue, continuait, au milieu de l'indifférence générale, à porter la livrée du héros de brumaire. Pourtant, tout était-il pour le mieux à Bonn et à Gœttingue ? L'enseignement universitaire répondait-il toujours à la réputation du savant qui le donnait, à l'attente légitime de l'étudiant qui le recevait ? Je n'oserais pas en répondre, car entre les lignes des éloges généraux que M. Gaston Paris a souvent donnés depuis — et jusqu'à
se faire accuser de germanisme — aux universités d'Allemagne, il m'a semblé entrevoir parfois comme une désillusion intime et particulière sur renseignement de la philologie romane.
Quoi qu'il en soit, rentré en France après deux années de séjour à l'étranger et inscrit comme élève à l'École des chartes, M. Gaston Paris put constater, en suivant les cours ou plutôt les causeries de Guessard, que rien ne ressemblait moins en ce temps-là à un philologue allemand qu'un philologue français. Francis Guessard, cet épicurien de la philologie, qui une fois reçu à l'Institut se retira dans ses terres et borna ses soins à briguer — avec succès d'ailleurs — des prix de concours agricole, était en 1860 un représentant attardé de l'école de Raynouard, dont il avait, très jeune, été le collaborateur: peut-être avait-il oublié, mais sans doute il n'avait rien appris depuis 1836. Il fallait donc se résigner à ne pas trouver sur les bords de la Seine cet idéal du labeur philologique, au moins entrevu sur les bords du Rhin ; il fallait le chercher en soi, plus encore qu'autour de soi. C'est ce que fit M. Gaston Paris. Après quelques années de travail solitaire, soit dans le silence du cabinet, soit dans la susurration des bibliothèques, il présentait, en 1865, à la Sorbonne, comme thèse de doctorat, l'Histoire poétique de Charlemagne, un vrai chef-d'œuvre. L'auteur avait vingt-six ans : encore aujourd'hui on se demande ce qu'il faut le plus admirer, en présence du sujet qu'il avait choisi, ou de sa hardiesse à s'y être attaqué ou de son mérite à y avoir réussi.
Assurément on savait, avant l'apparition de ce livre,
que Charlemagne avait été le héros favori de nos anciens trouvères, et que la tombe où reposait le grand empereur s'était de bonne heure ombragée d'une végétation luxuriante de légendes poétiques. Depuis que Paulin Paris avait ressuscité le nom même de chanson de geste, on en avait publié un bon nombre de ces chansons de geste, vénérables monuments de notre épopée nationale, et la Chanson de Roland, et la Chanson des Saxons, et Renaud de Montauban, et Ogier le Danois, et Huon de Bordeaux, et Berthe aux grands pieds, et La Reine Sibille, et Macaire, et tant d'autres. Partout on avait pu constater que c'était lui, toujours lui, le vieil empereur « à la barbe fleurie », qui occupait la scène. Mais il restait à faire la lumière et à mettre l'ordre dans ce chaos poétique : c'est la tâche dont M. Gaston Paris s'est acquitté avec un rare bonheur. Il ne s'est pas borné à étudier notre ancienne épopée en ellemême, il a scruté la poésie latine et la poésie allemande du moyen âge ; il a fait parler les romances des Espagnols, les cantari des Italiens, les sagas des Scandinaves, et l'on a pu voir, grâce à lui, que toutes ces manifestations si diverses n'étaient, en dernière analyse, qu'autant d'échos de la grande voix de la poésie française du moyen âge. Si le concert à la gloire de Charlemagne a été international, c'est la France qui a fourni le programme et dirigé l'exécution; il était juste que l'honneur de la démonstration scientifique de ce fait échût à un Français.
Qu'on me permette de montrer, par un exemple, ce qu'il y a de génial dans Y Histoire poétique de Charlemagne. On ne connaissait pas, en 1865, de chanson de
geste particulièrement consacrée aux exploits de la jeunesse de Charlemagne. En comparant des allusions fugitives, éparses çà et là dans d'autres chansons, avec dus récits plus développés fournis par les littératures étrangères, non seulement M. Gaston Paris a affirmé 'qu'il avait existé une chanson de geste française consacrée à la jeunesse de Charlemagne, qui devait le représenter fugitif, exilé et caché à la cour d'Espagne sous le nom de Mainet, faisant la conquête de la belle Galienne, et rentrant triomphalement en France pour châtier les traîtres, mais il est allé plus loin, et, de cette chanson de geste, dont pas un vers ne s'était conservé, il a donné une longue analyse, avec autant d'assurance que s'il se fût agi de la Chanson de Roland. Or, qu' est-il arrivé depuis ? En 1874, on arrache quelques feuillets de parchemin qui recouvraient une vieille boîte en carton; on y remarque des vers en ancien français ; on les déchiffre, et on y reconnaît, — à l'état fragmentaire, hélas! — l'ancienne chanson de geste de Mainet. On porte ces précieux fragments à M. Gaston Paris, comme à celui à qui revient naturellement l'honneur de les publier, et je vous laisse à penser s'il y eut un savant dans la joie... Sa joie pouvait être sans mélange, car il n'avait rien d'important à changer à l'analyse de Mainet, qu'il avait faite dix ans auparavant : l'horoscope avait été bien tiré. On voit ce que vaut la méthode d'un pareil maître : c'est celle de Le Verrier, affirmant l'existence de Neptune et en indiquant la place avant qu'aucun télescope eût rencontré cette planète dans le ciel ; c'est aussi celle de Cuvier — moins les ossements. Après un pareil début, M. Gaston Paris était défini-
tivement classé. En 1872, la publication de la Vie de saint Alexis fut dans le domaine de la philologie pure ce qu'avait été en 1865 Y Histoire poétique de Charlemag ne dans le domaine de l'histoire littéraire. Le public y trouvait, restitué dans toute sa pureté originale, l'un des plus anciens poèmes composés en notre langue, et après tant d'éditions empiriques il pouvait enfin contempler un parfait modèle d'édition critique. Les jaloux et les sceptiques qualifièrent même cette édition à'hyper critique ; mais ce sont là choses trop spéciales pour être discutées ici. Rappelons seulement que l'Académie des Inscriptions plaça sur le même rang la Vie de saint Alexis et Y Histoire poétique de Charlemagne en accordant à l'un comme à l'autre de ces deux livres la plus haute récompense dont elle dispose, le premier prix Gobert. Peu de temps après, en 1876, elle appelait l'auteur à siéger dans son sein.
Ce n'était plus seulement par le livre, mais par la parole, que M. Gaston Paris travaillait à honorer la science française. Remplaçant, puis suppléant, enfin successeur de son père au Collège de France, il avait en outre été chargé d'inaugurer l'enseignement de la philologie romane à l'École pratique des Hautes Études fondée par Duruy en 1868. Il ne devait pas trouver moins de succès dans la carrière de professeur que dans celle d'auteur. Je ne parle pas seulement des honneurs qui l'y attendaient : nommé président de la section philologique et historique de l'École des Hautes Études, après la mort de Léon Renier (1885), il n'a quitté ces hautes fonctions que pour remplir celles d'administrateur du Collège de France après l'émigration de
M. Gaston Boissier au palais Mazarin (1895), appuie, ici comme là, par les libres suffrages de ses collègues. Mais n'a-t-il pas eu des satisfactions intimes plus profondes, à voir incessamment des générations de disciples venir non seulement des quatre coins de la France, mais de toute l'Europe et jusque du nouveau monde, se grouper autour de sa chaire, boire avidement la parole du maître, s'enivrer peu à peu de la liqueur amère de la science, et se vouer à leur tour sans réserve à cette haute mission, la propagation de la vérité ? Les Français n'ont peut-être pas toujours été assez nombreux au pied de cette chaire — n'est-ce pas une tradition nationale chez nous de croire que le nombre importe peu au jour de la bataille ? — mais la science ne connaît pas de frontières politiques. M. Gaston Paris l'a dit en termes élevés : « Les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps. » On peut donc être sûr qu'il était et qu'il est encore tout à tous. Mais ses disciples français savent quel cœur vibrant pour eux se cache sous cette belle sérénité de la pensée, et comme ce cœur, véritable cœur de père, vole à l'occasion au-devant du leur et bat à l'unisson. Et en effet, nul plus que M. Gaston Paris n'a su goûter les joies de cette paternité spirituelle, de maître à disciple, qui, si elle ne remplace pas toujours l'autre, en fait moins sentir' l'impérieux besoin et en recule souvent la réali-
sation. Aussi est-il naturel que ses disciples aient songé rilialement à lui « souhaiter sa fête ». Les Suédois ont commencé I ; les Français n'ont pas voulu être en reste 2, et le monde savant a applaudi.
A côté de ses livres, de son enseignement, il est une troisième chose inséparable du nom de M. Gaston Paris, c'est la Romania. Fondée en 1872, conjointement avec M. Paul Meyer — un émule, puis un ami trouvé dans la camaraderie de l'École des chartes, aujourd'hui directeur de cette même école et professeur au Collège de France — la Romania est une revue de philologie romane qui depuis vingt-cinq ans porte fièrement le drapeau national et qui aurait bien droit, a ce titre, a un jubilé d'honneur. Les deux noms associés pour sa direction représentent incontestablement ce que la science française a de plus élevé dans ce domaine de la pensée humaine, et il est difficile de parler de l'un sans penser à l'autre. L'avenir démêlera plus clairement qu'on ne peut le faire aujourd'hui la part qui revient à chacun d'eux dans la somme du progrès linguistique et philologique réalisé en cette seconde moitié du siècle, et dont la Romania a été et reste l'instrument principal. Mais dès maintenant le parallèle s'impose, et les traits en sont si nettement accusés qu'il est peu pro-
1. Recueil de Mémoires philologiques, présenté à M. Gaston Paris par ses élèves suédois le 9 août 1889, à l'occasion de son cinquantième anniversaire. (Stockholm, imprimerie centrale.)
2. Etudes romanes dédiées à Gaston Paris le 29 décembre 1890 (2^- anniversaire de son doctorat es lettres) par ses élèves français et ses élèves étrangers des pays de langue française. (Paris, Bouillon.)
bablc qu'ils se modifient. « Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ?» Il y a plus de deux cents ans que Bossuet parlait ainsi, et je pourrais continuer à citer Bossuet, si la pompe de son éloquence n'avait un relent spécial, aussi désagréable qu'inopportun.
L'aspect sous lequel je me suis efforcé de montrer M. Gaston Paris pourrait suffire à expliquer qu'il se soit enfin assis dans un des quarante fauteuils. Ce fauteuil, n'est-il pas précisément celui de Pasteur, et l'Académie française n'est-elle pas bien inspirée de cueillir en M. Gaston Paris la fleur de l'Académie des Inscriptions, comme elle avait cueilli en Pasteur la fleur de l'Académie des Sciences? Mais chez M. Gaston Paris le « professionnel » de la philologie est doublé d'un penseur de haute envolée, d'un critique littéraire pénétrant et délicat, qu'une sorte de pudeur instinctive avait longtemps maintenus dans l'ombre, et qui ne se sont produits au grand jour que dans ces dernières années. Bénies soient les circonstances, quelles qu'elles soient, qui ont été le « moment psychologique » de cette évolution ! Toujours est-il que ses articles si remarqués de la Revue de Paris — plus répandue que la Romania — sur Mistral, sur Sully-Prudhomme, sur Tristan et Iseut et sur bien d'autres sujets encore, ont plus fait pour forcer les portes de l'Académie française que YHistoire poétique de Charlemagne et la Vie de saint Alexis. Disons-le franchement, à la barbe des pauvres philologues naïfs qui peuvent croire encore que depuis longtemps M. Gaston Paris avait des titres spéciaux et
suffisants à travailler à l'interminable Dictionnaire historique de la langue française, voire même au Dictionnaire de l'usage, que l'Académie a naguère remis sur le métier.
Il me revient à ce propos que cette élection à l'Académie française a jeté quelque émoi dans la petite église philologique dont M. Gaston Paris est depuis si longtemps le chef vénéré. On semble craindre de le voir sacrifier au public frivole qui fréquente sous la coupole les études austères dont il a été l'initiateur à l'École des Hautes Études et au Collège de France, et la joie causée par son succès ne va pas sans quelque appréhension pour l'avenir. Qu'on se rassure. Si l'Académie française prend quelquefois les auteurs pour les consoler de l'abandon du public, elle n'impose pas à ceux qui sont bien achalandés de tout quitter pour ses beaux yeux. On peut devenir, j'espère, le confrère de M. Brunetière sans s'engager à faire banqueroute à la science, et pour acquérir l'immortalité, selon la mythologie, on boit le nectar pur, sans le mouiller d'eau du Léthé.