‹ Essais de philologie françaiseChapitre 62 sur 251 · III. — AISE · texte numérisé non relu

III. — AISE

Peu de temps avant sa mort, Arsène Darmesteter était arrivé à une opinion bien arrêtée sur l'étymologie du mot français aise et de ses dérivés. Cette opinion, consignée brièvement par lui sur les derniers placards du Dictionnaire général, peut se résumer ainsi. Contrairement à ce qu'on a fait jusqu'ici, il ne faut pas considérer le mot aise comme un primitif d'où sont dérivés l'adjectif aisé, le substantif aisance, etc. Le mot le plus ancien de la famille est aisance, qui est le repré-

sentant phonétique régulier du bas latin adjacentia, si fréquent dans les formules de donation ou de vente du moyen âge. Une fois en possession du mot aisance, le français en a tiré un verbe aiser, pour lui faire jouer vis-à-vis du substantif aisance le même rôle que jouaient déjà dans la langue atemprer vis-à-vis de atemprance, sembler vis-à-vis de semblance, etc. Du verbe aiser, on a tiré ensuite le participe-adj. aisé, le subst. verbal aise, etc.

Lorsque je revisai avec M. Hatzfeld, en 1889, les premiers placards du Dictionnaire et que j'arrivai au mot aisance, je fus plus surpris que satisfait de l'opinion de Darmesteter; je soumis mes scrupules à M. Hatzfeld, qui me fit part lui-même des siens ; nous en référâmes à M. Gaston Paris, qui se rappela avoir reçu une communication verbale de Darmesteter à ce sujet et l'avoir accueillie avec les plus grandes réserves. Finalement, nous tombâmes d'accord sur la nécessité de placer en première ligne, dans la partie étymologique du Dictionnaire, l'explication en quelque sorte classique du mot aise due à M. Bugge, et de mentionner ensuite l'hypothèse de Darmesteter, par respect pour sa mémoire, mais sans insister, de peur de la compromettre. J'exécutai tant bien que mal la résolution prise, et l'article étymologique du mot aise, tel qu'il a été publié, porte évidemment des traces des angoisses qu'il m'a causées.

Ces angoisses, dont le souvenir s'était effacé avec le temps, me reprennent aujourd'hui. J'ai été ramené en quelque sorte malgré moi à ce problème étymologique, que Darmesteter croyait avoir résolu, par un chemin où assurément il n'avait pas passé, la géogra-

phie historique du haut moyen âge; j'estime encore que son opinion sur la famille aise, prise en bloc, n'est pas admissible : mais je crois maintenant avec lui que le français aisance est le représentant phonétique du bas latin adjacent ia. Or cet affrontement de adjacentia et de aisance est, à mon sens, une vraie trouvaille, et cette trouvaille, c'est lui qui Ta faite1; si mon esprit n'avait pas été hanté de ce souvenir, j'aurais pu faire de la géographie historique pendant longtemps sans m'aviser que Yaicis des géographes n'est autre chose que notre mot français aise; par conséquent, c'est Darmesteter qui a donné le branle à mes idées. Les aurait-il complètement approuvées? Il ne m'appartient pas de décider. Je dédie cet essai étymologique à sa mémoire en priant le lecteur de vouloir bien lui reporter tout l'honneur, s'il croit mon étymologie bonne, et de me laisser toute la responsabilité, s'il la croit mauvaise.

Les historiens qui se sont occupés des divisions territoriales de la Gaule au moyen âge ont presque tous été amenés à parler de Yaicis, sorte de circonscription mentionnée très fréquemment dans les documents de la période carolingienne concernant l'Auvergne, le Velay, le Vivarais, le Rouergue, plus rarement dans ceux qui concernent le bas Languedoc, le Dauphiné, le Forez, le Limousin et le Quercy2. Ils ne sont pas

1 . On verra cependant plus loin que le rapprochement a déjà été fait au xvne siècle, mais avec quelque hésitation, par Caseneuve. Au dernier moment, on me signale un passage de Boucherie où aisances est délibérément tiré de adjacent ias. (Voy. le post-scriptum.;

2. Pour l'Auvergne, la source la plus abondante est le cartu-

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d'accord sur le sens géographique du mot: les uns, à la suite de Du Gange, assimilent Yaicis à la vicaria l ; les autres, au comitatus ou pagus 2. Quant à son étymologie, ou ils ne s'en occupent pas, ou ils se tiennent prudemment sur la réserve î. En présence de ce silence des historiens, silence dont notre curiosité s'accommode mal, cherchons à faire parler les textes.

laire de Brioude (éd. Doniol, 1863) : sur 341 chartes qui le composent, 65 mentionnent cette division territoriale. Le cartulaire de Sauxillanges (éd. Doniol, 1864) emploie souvent le mot, mais dans un sens spécial, dont nous aurons à parler plus loin ; je ne l'y ai remarqué qu'une fois (n° 644) au sens qui nous occupe actuellement. On le trouvera encore dans quelques chartes concernant l'Auvergne contenues dans les cartulaires de Beaulieu (éd. Deloche, n° 175), de Conques (éd. Desjardins, n° 6), de Cluny (éd. Bruel, nos 71, 708, etc.). — Pour le Vêlai, je ne puis que renvoyer aux excellentes indications de mon ami A. Molinier, tirées surtout du cartulaire de Saint-Chaffre (Gcograph. hist. de la province de Languedoc, col. 183-184); de même pour le Vivarais (ibid., col. 185), et les diocèses de Nimes et de Lodève (ibid., col. 162 et 177). — Pour le Rouergue, le cartulaire de Conques fournit une dizaine de mentions ; on en trouve quelques autres dans le cartulaire de Vabre. (Voy. notamment Hist. de Languedoc, édit. Privât, II, preuves, col. 40.) — Pour le Dauphiné, je ne connais qu'une mention, dans le cartulaire de Grenoble (éd. Marion, 1869, charte n° 14, p. 23). — Pour le Forez, je relève la mention suivante dans le cartulaire de Cluny, à l'année 956 (éd. Bruel, n° 1005) : in pago Lugdunensi, in aice Forensi. Il est probable qu'il y en a d'autres. — Enfin le cartulaire de Beaulieu contient une mention pour le Limousin (n° 68) et une pour le Quercy (n° 169).

1. Notamment Guérard (Essai sur les divisions territoriales ... , p. 49), Doniol (Cart. de Brioude, p. 12), Deloche (Études sur la géographie hist. de la Gaule, p. 206), etc.

2. Notamment Waitz, dans les Gœtting. Gelehrte An^eigen, année 1865, p. 791.

3. Cf. Deloche, loc. laud. « L'origine de Y aice et l'étymologie des deux mots latins qui le désignent sont fort difficiles à déter-

Du Cange a donné plusieurs exemples de ce mot d'après les cartulaires de Brioude, de Grenoble et de Sauxillanges, et il en a signalé la fréquence relative dans les cartulaires de Conques et de Saint-Chaffre : dans les exemples qu'il a relevés, on trouve les formes alacc, agice, aice, ai%e, ai^um. Quelle est la forme la plus ancienne? Les Bénédictins qui ont réédité Du Cange citent, en l'attribuant à l'année 764, une charte publiée par Mabillon et où figure la forme aice ; mais en réalité, la charte publiée par Mabillon, à l'année 764 de ses Acta Sanctorum orà.. S. Ben., est de l'année 864 : c'est la charte 176 du cartulaire de Brioude. Du Cange a recueilli dans le même cartulaire de Brioude jusqu'à six exemples de la forme aiace, mais dans des chartes dont il donne les numéros et non les dates1. Il avait à sa disposition un cartulaire original, plus ancien et plus complet que celui dont la copie a été publiée par M. Doniol: cela suffit, je crois, pour établir l'authenticité de la forme aiace, qu'on ne trouve pas ailleurs 2,

miner, » et A. Molinier (Gcogr. hist. du Languedoc, col. 95-96) : « L'origine et le sens primitif de ce mot paraissent assez difficiles à déterminer. » Nous devons dire qu'ailleurs M. Molinier a présenté, à propos du Velay, des observations sur le mot aicis qui sont fort justes et qui montrent qu'il était bien près de la vérité, ou du moins de ce que nous considérons comme tel (op. laud., col. 183).

1. Nos 248, 250, 260, 282, 297 et 351. De ces chartes, deux seulement, les nos 248 et 250, paraissent se retrouver dans l'édition Doniol, où elles portent respectivement les nos i^2 et 204. Le n° 142 n'est pas daté, mais est probablement du ixe siècle ; le n° 204 est daté de 909. Dans ces deux chartes, le texte de M. Doniol porte, comme ailleurs, aice et non aiace.

2. M. Molinier signale la forme gacis, en 915, dans le cartulaire de la cathédrale de Nimes (pp. laud., col. 167) : cette forme,

mais non pour en dater le plus ancien exemple. La forme agice, qui se trouvait, au témoignage de Du Cange, dans la charte 223 de Brioude, figure deux fois dans le cartulaire de Nimes (éd. Germer-Durand, chartes nos 14 et 29), aux années 912 et 929. Dans l'état de nos connaissances, le texte le plus ancien contenant la forme aice est une charte de Brioude, de l'année 819, qui manque dans la publication de M. Doniol et qui a été éditée par M. Bruel, dans la Bibl. de VÈc. des Chartes, 27e année, p. 507. En somme, on peut affirmer que aiace, agice et aice se trouvent concurremment aux IXe et Xe siècles ; mais, à ne s'appuyer que sur les textes connus, il est difficile de dire quelle est la plus ancienne de ces trois formes.

Quant aux deux dernières formes relevées par Du Cange, ai%e et aizum 1, elles sont manifestement un peu plus récentes et leur interprétation ne fait pas de doute : la première est une forme romane, et la seconde une forme latine refaite à l'aide de la forme romane arbitrairement affublée d'une terminaison en um. En résumé, c'est à la linguistique pure qu'il appartient de décider si aiace est antérieur historiquement à agice, aice, ces deux dernières formes n'étant guère que des variantes graphi-

évidemment corrompue, semble se rattacher plutôt à aiace qu'à aice ou à agice.

1. Ces formes viennent du cartulaire de Sauxillanges, qui, nous l'avons dit, emploie le mot dans un sens spécial ; mais ce sens, comme nous le montrerons, comporte la môme étymologie; d'ailleurs, les Bénédictins ont ajouté au texte de Du Cange deux exemples de ai%e et un de ai%um au sens géographique. Ils ont, en outre, établi un sens 2 où ils ont placé avec raison les exemples provenant de Sauxillanges, mais à tort l'exemple de Grenoble.

ques. Or, il est manifeste que aicene peut avoir engendré aiace : supposons donc que aiace est primitif et cherchons si des connaissances philologiques assurées nous permettent d'affirmer que aiace a pu engendrer la forme romane ou provençale ai%e en passant par la forme intermédiaire aice, agice.

La première condition requise, c'est que aiace soit un proparoxyton : cela admis (et il nous faut bien l'admettre sous peine de nous fermer toute issue), nous accordera-t-on que aiace puisse devenir, dans le domaine provençal, aice, puis ai%e, c'est-à-dire qu'un a posttonique puisse disparaître ? Je lis dans le récent ouvrage de M. Suchier (Le français et le provençal, p. 35) : « a atone devient e en français seulement », ce qui veut dire, j'imagine, qu'il doit toujours restera en provençal. Il est vrai que M. Suchier a en vue Va posttonique des paroxytons. Mais si nous le consultons au sujet des proparoxytons, il ne nous dira rien qui puisse convenir : il fait remarquer seulement que le provençal se sépare du français en ce qu'il conserve la posttonique immédiate (tebe, de tepidurri), tandis que le français la laisse tomber pour conserver la finale (op. laud., p. 32). M. Meyer-Lùbke (Grammaire des langues romanes, trad. Rabiet, I, 279) dit d'une façon générale que Va posttonique présente un autre traitement que Ye et qu'il est moins facilement syncopé ; un peu plus loin (p. 288), à propos de la voyelle posttonique en général, il avoue que le provençal exige encore des recherches plus précises1. On nous permettra donc de mettre en pleine

1 . M. Meyer-Lùbke s'était cependant déjà occupé du sort de la

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lumière une particularité intéressante de la phonétique provençale non encore étudiée1. On peut poser la règlesuivante :

A posttonique dans les proparoxytons s'est affaibli en e dès la période primitive; et les traitements qu'il peut subir ultérieurement sont les mêmes que ceux de Ve dans les mêmes conditions.

Les exemples suivants ne laisseront, je crois, aucun doute sur l'application de cette règle. Ils feront voir que Va posttonique perd absolument, dans les proparoxytons, le privilège qu'il a partout ailleurs en provençal, celui de se maintenir intact2.

Agatha — Agda, Agde, ville du Languedoc (Hérault) ; A ta, dans Sanch'Aia (Sancta Agatha), transcrit en français Saint-Chaptes (Gard).

Anatem — anet, canard.

* Arlatem — Arles (Bouches-du-Rhône) 3.

* A^ate A (pour Atacé) — Aude, fleuve.

voyelle posttonique dans un article publié en 1884 dans la Zeitschrift fur rom. Phil., article où deux pages et demie sont consacrées au provençal (p. 230-233).

1. M. P. Meyer a mentionné incidemment l'affaiblissement de l'a posttonique en e en provençal comme une règle (Remania, 1891, p. 78), mais je ne crois pas qu'il ait traité spécialement la question dans les différents travaux qu'il a publiés sur la phonétique provençale. M. Meyer-Lùbke, au contraire, ne paraît pas se douter de cette règle, puisqu'il explique la forme provenç. modemepampo parle lat. vulg. * pampauum, pour pampinum (Zeitschr., 1884, p. 232).

2. Nous ne citons pas d'exemples de la terminaison atone ■agum, parce qu'elle est devenue dès le latin vulgaire -aum : Rigomagum, *Rigomau, Riomo, Riom. (Voy. Meyer-Lùbke, Gramm., I, p. 472.)

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