‹ Essais de philologie françaiseChapitre 65 sur 251 · Introd.j p · texte numérisé non relu

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respicere, considérant ainsi appenditia et ai%e comme synonymes1.

Revenons à notre type latin adiacens. La prononciation vulgaire a dû le réduire à *aiaces, puisque le groupe ai était identique à j2, et que n ne se prononçait pas devant s. Cette forme du nominatif a entraîné une déclinaison *aiaces, *aiacem, au lieu de *aiacesf *aiacentem. Voilà qui paraît très singulier au premier abord ; mais ce n'est pas une simple hypothèse imaginée pour les besoins de la cause : on sait que de serpe(n)s, serpentent est sortie exactement de la même façon une forme * serpes, * serpent, qui a passé dans toutes les langues romanes 3.

La filiation de Vai^e géographique et territorial étant ainsi établie, faut-il identifier ce mot avec le provençal ai%e et le français aise? Avant de répondre, nous examinerons les hypothèses émises jusqu'ici sur l'origine de ces deux mots, ou plutôt de ces deux formes du même mot : il est manifeste que toute proposition qui ne conviendra pas en même temps à la phoné-

i. A ce sens de « dépendance adjacente » se rattache encore plus étroitement le sens spécial que Du Cange attribue à l'auvergnat de son temps : « Arverni hodie ai%e vocant agrum, vel terram incultam aedi alicui adjacentem. » Cf. l'expression provençale actuelle lis aise d'un oustau, que Mistral traduit justement par « les êtres d'une maison ».

2. Il va de soi que adiacens n'a pas été reconnu pour un composé (sans quoi le / aurait été traité comme initial) : la même chose est arrivée à adiutare, comme on sait. C'est pour cette même raison que adiacens a conservé l'accentuation du latin classique.

3. A rapprocher aussi la substitution, dans le nord de la Gaule, de hères * herem à hères heredem (Cf. le post-scriptum.)

tique française et à la phonétique provençale devra être rejetée1.

Diez, au mot agio, a énuméré les différentes étymologies proposées avant lui : le lat. otium (Ménage 2), le lat. adaptare (Ferrari), l'allemand behagen (Frisch), le grec afetov (Joachim Perion 3), le gothique a^êts, facile (Junius, Schilter, Castiglione4). Pour son compte, il se montre disposé à admettre l'origine gothique, en supposant l'existence d'un subst. axi, facilité, que les textes ne présentent pas, et il repousse résolument le basque aisia, tranquillité, qui, loin d'être la source des mots romans, est emprunté au provençal. D'autres conjectures ont été émises depuis. Arsène Darmesteter

i . Nous réservons pour le moment la question du rapport de l'italien agio et du portugais a\o avec le provençal et le français.

2. Dans ses Orig. delà langue franc., publiées en 1650, Ménage tire le français de l'italien, et l'italien du ht. otium, sans commentaire. Dans le Dictionn. ètymol., publié après sa mort, en 1694, il tire aise du bas-latin asia, qui, dit-il, « se trouve en cette signification dans un glossaire français-latin qui m'a été communiqué par M. Bigot. » Il tire d'ailleurs cet asia de l'ital. agio, et ce n'est qu'un chaînon de plus à son étymologie primitive. Cette addition n'est pas heureuse, car il s'agit, dans le glossaire de Bigot, du latin Asia, Asie, anc. franc. Aise. Notons que Le Duchat a appuyé l'étymologie otium.

3. Avant J. Perion, Robert Estienne avait proposé (en seconde ligne) le grec at'ato;. {Dict. franc. -lat., éd. de 1549.) L'étymologie a été acceptée depuis par plus d'un savant, notamment par Henri Estienne et Casèneuve.

4. Aux anciennes étymologies énumérées par Diez, on peut en ajouter encore d'autres. Robert Estienne {Dict. franc. -lat., éd. 1549) a proposé en première ligne le grec l'agi;, guérison, et son opinion a été reproduite notamment par Henry Spelman, Glossar. arckeolog., v° aisiamentum. En 1750, Jault, éditeur de Ménage, a indiqué aie, qui est, dit-il, un mot gaulois.

a indique, sans y insister d'ailleurs, une forme hit. hypothétique *asea au lieu de area (Romania, I, 157). Mahn a mis en avant le basque ats, haleine. Enfin, M. Bugge a rattaché le mot aise au lat. ansa par l'intermédiaire des dérivés * ansium ou *ansia (Romania, IV, 349) : cette étymologie est généralement admise aujourd'hui. Notons cependant une tentative faite par M. Mackel (Die germait. Elemente, p. 54) en faveur de l'origine gothique (1887), origine pour laquelle M. Kôrting, dans son récent Laieinisch-Romanisches Wôrterbuch, manifeste hautement ses préférences. Nous n'avons, en somme, à prendre en considération que les deux hypothèses de MM. Bugge et Mackel. Laissant de côté la question « sémantique » nous allons montrer que ces deux étymologies se heurtent différemment a des obstacles phonétique insurmontables, et ne peuvent expliquer la forme provençale.

i° Étymologie Bugge. — Le franc, aise, si l'on admet qu'il a été féminin a l'origine, se tire sans difficulté de * ansia. De même le provenç. ai s peut venir de * ansium. Mais cette forme ais est tout à fait exceptionnelle ; la forme ordinaire est ai%e. L'e est inexplicable, que l'on parte de * asia ou de *asium. D'autre part, il n'y a pas de doute que la consonne primitive du mot provençal soit % et non s : cela résulte de l'orthographe constante des meilleurs chansonniers provençaux, et en particulier du chansonnier A, où l'on trouve toujours ai%e, ai^ir, ai%it, et non aise, aisir, etc. Cette simple observation nous oblige à écarter absolument toute étymologie qui reposerait sur un mot latin ayant un s.

2° Étymologie Mackel. — Dans le système de M. Mackel, il faut considérer aise comme un*, subst. verbal tiré de aisier; ce dernier viendrait de *atiare (tiré. de * aàatiarc pour *a%atiare, du germanique hypothétique a^âti). Le français ne fait pas objection : * atiare devient phonétiquement aisier, d'où l'on aurait pu en effet tirer un subst. verbal féminin aise. Mais en provençal * atiare n'aurait pu aboutir qu'à a%ar, et de a%ar on ne peut faire sortir un subst. verbal ai%e.

Le terrain étant ainsi déblayé, nous répondrons à la question posée plus haut : le terme géographique ai%e est identique au mot de la langue commune qui est en provençal ai^e, en français aise. On s'en convaincra en étudiant la forme et le sens de ce mot de la langue commune. Commençons par le français, dont nous ne nous sommes pour ainsi dire pas occupés jusqu'ici.

i° Français. Aussi loin que les textes connus nous permettent de remonter, le français nous présente la forme actuelle aise. Cette forme peut-elle dériver régulièrement d'un type aiace? Je n'y vois pour ma part aucune objection. Il me semble qu'on peut appliquer au français ce que j'ai dit pour le provençal de Va posttonique. Quant au c latin, il est représenté en français par s douce (et non par s dure comme dans puce), parce que sans doute la chute de la posttonique de aiace, aiece, s'est produite plus tard que celle de pulece.

Passons maintenant au sens. L'exemple le plus ancien de l'emploi en français du mot aise nous est fourni par des laa~iin de Raschi, qui remontent, comme on sait, à la seconde moitié du XIe siècle. Arsène Darmesteter

en a parlé * en termes qui sont trop en faveur de notre manière de voir pour n'être pas reproduits textuellement. Les voici :

« Ailleurs ce sont des sens nouveaux que nous indiquent les Laazim. Ainsi aise signifiant espace vide aux côtés de quelqu'un, d'où les expressions être aux aises de quelqu'un, c'est-à-dire à côté de lui, et être à son aise, proprement avoir de la place pour remuer ses bras, et par suite être libre, pouvoir agir librement. »

En note, Darmesteter signale les passages de la Bible que Raschi a glosés en employant le mot aise2, et il

i. Romania, 1872, p. 157, et Reliques scientif., I, 176.

2. Grâce à l'obligeance de M. J. Trénel, professeur au lycée de Bordeaux, qui prépare une thèse sur les éléments hébraïques du français, nous pouvons donner des détails plus précis sur les laazim de Raschi. Nous transcrivons une lettre de M. Trénel du 8 octobre 1891 :

« Voici pour les quatre passages en question la transcription des gloses de Raschi avec la traduction correspondante de la Vulgate :

i° Nombres, II, 17 (et non 20 comme l'indique Darmesteter) : a son aise ; hébreu al y ado ; Vulgate singuli per loca et ordines suos.

2° Samuel, I, xix, 3 : a mes aises ; hébreu el yad; Vulgate stabo juxta patrem meum.

3° Samuel, II, xiv, 311a mes aises ; hébreu al yadi ; Vulgate agrum Joab juxta agrum meum.

4° Isaïe, LVII, 8 : aise ; hébreu yad; Vulgate dilexisti stratum eorum manu apérta.

« Dans les quatre exemples, c'est bien le même mot hébreu « yad qui revient, accompagné de suffixes et de préfixes amenés « par la construction de la phrase. Raschi rend toujours ce mot « par aise, tandis que la Vulgate emploie deux fois juxta et deux « fois des périphrases. Le mot hébreu veut dire proprement main « et a plusieurs sens dérivés. J'en vois jusqu'à huit acceptions « différentes dans le dictionnaire hébreu-français de mon père, « qui donne Samuel, I, xix, 3, au sens de côté, ainsi que d'autres « exemples où ne figure pas cependant Samuel, II, xiv, 31 ; il « cite, en outre, à côté l'un de l'autre, Nombres, II, 17, et Isaïe,

ajoute : « Cette acception jette un jour nouveau sur Fétymologie du mot. Évidemment, le sens abstrait dérive ici du sens concret et c'est dans un mot signifiant lieu, espace, qu'il faut rechercher l'origine de aise. »

Au xne siècle, le mot aise est fréquent chez les auteurs en vers et en prose. Dès cette époque existe à peu de chose près le sens actuel de « commodité, absence de gêne » :

Plus que la chievre ne s'apese Des chous bruster, s'ele en a ese.

(Beneeit, Ducs de Norm., II, 12654.)

Jamais n'avrons tel aise de nos hontes vengier.

(Bodel, Saisnes, tir. 6.)

On trouve même le sens spécial de « bonne disposition, bonne santé », conservé aujourd'hui dans l'antonyme malaise:

A cels qu'ils trouvent demandèrent Ou ert dans abes, s'ert en aiesc*.

(G. de Saint-Pair, Saint-Michel, 586.)

« VII, 8, avec le sens de endroit, sens qui est d'ailleurs un peu « douteux en ce qui concerne ce dernier passage, encore plus « obscur dans la Vulgate que dans le texte hébreu. »

Il faut reconnaître que les exemples de Raschi ne sont pas aussi clairs et aussi formels que l'a dit Darmesteter. Cela tient peutêtre à ce qu'il a lu Raschi dans des manuscrits voisins du temps où vivait l'auteur, tandis que M. Trénel n'a travaillé que sur les imprimés courants. Il n'en reste pas moins acquis que l'exemple i° nous montre aise employé par Raschi au sens de « place, cadre », qui convient très bien au sens géographique de aicc, et que les exemples 20 et 30 mettent en lumière l'idée de « proximité matérielle », qui est propre au verbe latin adiacere, souche du mot aise.

1. M. Godefroy cite cet exemple au mot aaise, mais la mesure Thomas. 15

Il n'y a rien là qui répugne au sens primitif de « proximité » que comporte l'étymologie adjacens, loin de là. Ne trouve-t-on pas déjà un substantif adiacentia au sens de « bonne disposition » dans saint Augustin, Lib. dénatura et gratia, 51 ? Mais il y a plus. Le sens de « proximité, état, situation de ce qui est adjacent », que nous avons vu dans Raschi, se retrouve encore bien net au xne siècle dans les exemples suivants l :

Mais derrière la parsiueit A chascun tor qu'ele faiseit ; Il li esteit toz tens enaise 2, Saveir s'il veist leu ne aise Qu'il la ferist.

(Eneas, 7147, éd. Salverda de Grave.)

De la tombe ert asez enaise.

(Jbid., 7690.)

Dune mei ta vigne, si en frai curtil, kar près e a aise me est (quia vicina est et prope domum meam). Les quatre livres des Rois, éd. Leroux de Lincy, p. 330 (III, xxi, 22).

Je m'en tiendrai à ces citations en ce qui touche le français aise. Du substantif, l'ancien français a tiré les verbes aisier et aaisier. M. Mackel conteste la possibi-

montre que aiese est une graphie particulière pour aise et non pour aaise. (Cf. pour la graphie aiese le Kmart, édit. Martin, II, 679, variante.)

1. Je dois l'indication des deux passages à' Eneas à M. G. Paris. Enaise = en aise, mais l'éditeur a raison d'imprimer en un seul mot, puisque l'auteur considère enaise comme un adverbe et le fait rimer avec aise, « commodité. » On trouvera dans le Dictionnaire de M. Godefroy, v° enaise 2, quelques exemples de enaise au sens figuré de « presque » : le plus ancien est de Philippe de Thaon. •

2. Un manuscrit donne la variante a aise; cf. le Livre des Rois, cité plus bas.

fêté de cette dérivation, car, dit-il, « le dérivé verbal de aise serait bien plutôt aiser1. » On peut répondre en citant apaisier, de pais, et croisier, de crois: la présence de Ye dans aise ne crée pas une condition phonétique différente. L'adjectif actuel aise pourrait être a priori considéré comme un adjectif verbal tiré de aisier ; mais sa date relativement récente fait croire à M. G. Paris qu'il n'est qu'une contraction de la locution a aise. Enfin, pour terminer, considérons le mot aisance. Il importe de faire une distinction. Si l'on prend le mot dans le sens qu'il a ordinairement en français actuel, « manière d'être libre de celui qui se sent à l'aise, situation de fortune qui assure le bienêtre, » on peut, jusqu'à un certain point, dire qu'il est dérivé de l'ancien verbe aisier, aiser, ou plutôt de l'adjectif participial aisé; mais dans le sens où on l'emploie en jurisprudence, « commodité résultant de la libre disposition de certaines choses, » il ne faut pas hésiter à y voir avec Arsène Darmesteter le représentant phonétique du latin adiacentia, proprement pluriel neutre de adiacens, employé comme substantif féminin2. L'affaiblissement de Va de la syllabe protonique

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