‹ Essais de philologie françaiseChapitre 67 sur 251 · Al dou^ non, v. 19, et Domna pois de mi, v · texte numérisé non relu

Al dou^ non, v. 19, et Domna pois de mi, v

Les troubadours ne se font pas foute de violenter la langue pour les besoins de la rime : dans la pièce Al dou% non de B. de Born, qui fournit un exemple de ais, ne trouve-t-on pas pais, forme purement française, au lieu de pat^? Il faut admettre que ais est pour ait%}, forme secondaire de ai%e. Le provençal montre en effet moins de rigueur que le français dans le traitement de la voyelle finale des proparoxytons : on trouve piu^e et piut% (de puliceni), pouce et pout% (de pollicem), colbe et colp (de *colapnm) : l'existence d'une forme ait%, ais n'est donc pas incompatible avec le type latin aiace.

Une autre forme citée par Raynouard, d'après le Livre de Sidrac, est assez embarrassante au premier abord : c'est ai^er. Faut-il accentuer âifer ou ai%èr ? Il est incontestable que l'infinitif latin aàiacjtre aurait pu donner en provençal ai%èr ; mais je ne puis croire que nous ayons affaire dans Sidrac, texte d'une époque assez récente (fin du xmc siècle au plus tôt), a cet infinitif hypothétique employé à la place de ai%e. Il faut délibérément accentuer âi^er et ne voir dans IV final qu'un cas curieux de ce que les Allemands appellent umgekehrte Schreibtmg pour aize. On sait que le provençal possède un assez grand nombre de mots terminés en et atone : i° des verbes correspondant à la 3e conjugaison latine, comme naisser, creisser, er^cr, penher, etc.; 2° des mots' où r représente soit un r,

1 . Cette forme rare se trouve effectivement dans la Relation de la prise de Damietle, publiée par M. P. Meyer, en 1877, dans la Bibliothèque de l'École des Charles, t. XXXV11I, p. 543, ligne 779: siat% tugb adaitç (— ad ait%) e kugier de cors.

soit un n latins, comme ce%er (pois chiche), Lacer (Lazare), Roçer (le Rhône), fraisser (frêne), etc. Dans tous ces cas, IV a dû cesser de se prononcer de bonne heure, tout en continuant à s'écrire, et l'on s'explique à la rigueur qu'un scribe en ait affublé indûment le mot ai%e. Ce qui rend cette explication à peu près sûre, c'est qu'on trouve dans Raynouard des exemples, de provenances diverses, de polder, poncer, au lieu de pol^e, pou%e, /< pouce », de ronser, au lieu de ronse, ronce, mots où l'existence de IV ne paraît pas susceptible d'une autre explication. On peut y ajouter sauver, saule, signalé par M. Chabaneau, Livre des privilèges de Manosque, p. lxxv.

Si de la forme nous passons au sens, nous trouvons de bonne heure en provençal comme en français pour le mot ai%e le sens abstrait de « commodité », mais le sens de « proximité » s'y joint souvent, comme dans cet exemple de Bernard de Ventadour, qui n'est pas cité par Raynouard :

C'ab sol lo bel semblan quem fai (ma domna) Qan pot ni ai^es loil cossen, Ai tan de joi...

(Lonc temps, texte du ms. A.)

Le sens concret de « demeure, séjour », que lui attribue Raynouard d'après un passage de Raimbaud de Vaqueiras et qu'il possède réellement l, ne me paraît pas convenir à l'exemple rapporté. Qu'on en juge, non

i. Par exemple dans Bertran de Born, Domna pois, v. 55. Dans la pièce Bem plat\ car tregua du même auteur, v. 5, le même sens, donné par M. Stimming, est contestable.

d'après les deux vers cités par Raynouard, mais d'après la strophe entière :

Ben sai e conosc veramen

Que vers es so quel vilas di,

Que nuils homs qu'es dins son aizi

Trobe tôt so que vâi queren

Et anc non ac malanansa,

No sap que s'es malestansa ;

Mas adonx l'es tot[z] sos ' deleit[z] doblat[z]

Quan sap Yai^e salvatge

E n'ama mais tôt so dins son estatge.

(Ben sai, d'après le ms. E, f° 188.)

Je crois que dans la pensée du poète Vai%t salvatge signifie simplement la privation des commodités de la vie : celui qui a ces commodités en jouit doublement s'il en a connu la privation.

On aura remarqué que dans cette citation de Vaqueiras figure le mot ai%i. Raynouard n'en donne que ce même exemple et définit : « demeure, maison, asile, » ce qui ne doit être accepté que sous bénéfice d'inventaire. Le mot ail} y dérivé incontestable de ai%e, à l'aide du suffixe înum, est fort ancien, sinon très fréquent, en provençal. Guillaume IX de Poitiers l'emploie :

Eu ai avut joi e déport Loing e près e a mon aù(i.

(Pas de chant ar, dans Bartsch, Chrest.)

Bartsch, s'inspirant de Raynouard, traduit ici par « demeure », ce qui ne convient pas : le sens le plus naturel est « commodité », et a%X} dans ce passage n'est qu'un doublet sémantique de ài%e. Au contraire, nous

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