‹ Essais de philologie françaiseChapitre 68 sur 251 · Ms. son · texte numérisé non relu

Ms. son

trouvons dans Girard de Roussillon un exemple qui peut servir à illustrer celui de Vaqueiras : l'auteur parle des ruines d'un château qui a appartenu autrefois à un certain Douvin (?) et qui a été détruit par Louis

Quant le desiretet d'iquel aisin ' .

(Texte d'Oxford, v. 2674, éd. Fœrster.)

Par aisin, l'auteur entend évidemment la région dont ce château était en quelque sorte le centre2. De même, dans Vaqueiras, il faut entendre par ai%i ce qui entoure l'homme depuis l'enfance, le milieu dans lequel il est habitué à vivre, et jusqu'à un certain point son « chez soi? ».

De ai%e, le provençal a tiré un verbe, comme le français, mais de la conjugaison en ir, aizir. On ne peut en effet considérer comme foncièrement provençal un verbe ai^ar dont Raynouard cite deux exemples tirés du Livre de Sidrac: ce sont des gallicismes 4. Or ce verbe avfif possède bien nettement le sens de « mettre

1 . Le remaniement provençal porte : Quant et deseretet aquel aisi (v. 2046, éd. Hofmann).

2. M. P. Meyer hésite sur ce passage. Nous ne retiendrons que sa seconde interprétation de aisin, laquelle est sûrement bonne : « Je ne sais, dit-il, si ce ne serait pas un dérivé de agicis, aicis, qui paraît avoir été dans le Midi l'équivalent de vicaria, voy. Du Cange, aiacis. » (G. de Rouss., p. 89, note.)

3. Le home des Anglais, le heim des Allemands. Remarquons, à titre de curiosité, que heim et home se rattachent au grec xstpai, être couché (cf. le sens propre de adiacere).

4. Il est à remarquer que le français et le provençal montrent respectivement les mêmes préférences dans la dérivation verbale du type latin g rat u m : le français dit graer, gréer ; le provençal, gradir, gravir.

à proximité ». Comme ce sens est à peine indiqué dans Raynouard, il ne sera pas inutile d'en réunir quelques exemples dont la plupart n'ont pas besoin de commentaire :

Si (ma donna) no m'aies lai on ill jai Si qu'ieu remir son bel cors gen.

(B. de Ventadour, Loue temps, ms. A.)

E car plus près de vos nom puosc ai^ir.

(A. de Mareuil, Si com li peis, ms. A.)

E sil plagues que près de si m'aies ' .

(P. Vidal, Per melhs sofrir, éd. Bartsch, p. 78.)

Jois nom pot esser guitz, Car ves celliei cui sopleja

E s'autreja Mon cors non estai ai%it%.

(G. Faidit, Pel joi, ms. A.)

De l'approche à la possession, il y a bien près, au moins dans les désirs des amoureux et des troubadours. Aussi n'oserions-nous décider si c'est le sens de « approcher », employé activement, ou celui de « posséder » qui conviendrait pour traduire le verbe ai%ir dans les deux exemples suivants :

Ben saup lo mel de la cera

Triar, el mielhs devezir,

Lo jorn quem fetz. lieys ai%ir.

(R. d'Orange, Una chansoneta, ms. C, f° 202.)

1. On ne s'explique pas que Bartsch n'ait pas reconnu dans ce passage le verbe ai~ir et ait cru devoir rapporter cet exemple au verbe assirc avec lequel il n'a rien à voir.

Si m'ampara

Cill cuim trahutz

D'agir

Si, qu'es de pretz capduoills >.

(A. Daniel, éd. Canello, IX, 52.)

Enfin à côté de at%ir, le provençal a aussi aixjnar. M. P. Meyer a déjà signalé le sens de « approcher » dans son glossaire de la Chanson de la croisade contre les Albigeois. Ce sens se trouve plus d'une fois ailleurs. Je me borne à en relever deux exemples :

Cel qui vol bon aver, vers lui s'a\ine.

(Girart de Roussillon, ms. d'Oxford, v. 1020, éd. Fœrster.)

M' agrada l'aura el temps el mes El gabs el ris el jois el chans

El doutz masans Que creis quand s'ai^hial maitis.

(G. de Borneil, Ouan creis la fresca fuoilla, ms. A.)

Dans. ce qui précède, je ne me suis occupé que du français et du provençal. Il est manifeste que aiace ne peut convenir ni à l'italien agio ni au portugais a%o. Pour que notre explication du français et du provençal devienne définitive, il faudrait que l'on prouvât que les mots agio, a%o ne sont pas aborigènes en Portugal et en Italie, et qu'ils ont été empruntés soit au français, soit au provençal. L'emprunt me paraît bien probable, mais je laisse à d'autres philologues plus com-

1. Les mss. portent soit aytr, soit au\ir. Canello a bien vu qu'il fallait corriger ai^ir ; c'est ce qu'il a fait ; mais il a mis après ai^ir une virgule qui gâte tout : il faut certainement construire d'ai^ir si, de l'approcher.

pétents et moins suspects de partialité le soin de poursuivre au delà des Alpes et des Pyrénées l'enquête que je me suis efforcé de mener à bien en deçà1.

Postscriptum. — Au dernier moment, mon collègue et ami M. Jeanroyme signale quelques lignes'du regretté Boucherie que je me fais un devoir de reproduire ici. A propos de l'étymologie donnée dans la Romania par M. Bugge, Boucherie a écrit dans la Revue des langues romanes (ire série, IX, 229-230) :

Étymologie qui présente de grandes difficultés et que M. Bugge n'a pas suffisamment étudiée. Il aurait dû tout d'abord indiquer les différents sens de ce mot et des formes qui en sont ou qui en paraissent dérivées : aise (subst.), aise (adj.), aisances (terme technique des chartes et actes notariés), aaisier (loger). Sans vouloir entrer dans des détails que n'admet pas le cadre forcément restreint d'un compte rendu comme celui-ci, je me contenterai de faire observer qu'on peut assigner une double origine à cette forme en apparence unique : i° aice, aiace, aicium (nom dérivé de * adjiceo, adjaceo, comme obicem de * objiceo, territoire, maison avec jardin, viguerie, qui correspond en effet au sens indiqué par M. Darmesteter, d'après un texte du xie siècle, « espace vide aux côtés de quelqu'un, » et adjacentias, bas latin aiecentias, si fréquent avec le sens d'aisances dans les chartes du moyen âge, même les plus anciennes ; 2° aptiare, adaptiare, verbes à thème de comparatif neutre (cf. Rev. des lang. rom., V, 354), d'où par suite d'une dérivation en sens inverse aise, aaise, adjectifs-substantifs formés du verbe lui-môme, comme gonfle, trempe, trouble.

Il résulte de cette citation que Boucherie, autant et

1. Remarquons, en ce qui concerne l'italien, que si Guittone d'Arezzo et Dante emploient agio, Barberino écrit asio. Sur g italien pour s français, cf. Parigi et eugino. Quant à la métathèse de Yi, on sait que l'italien répugne à conserver la diphtongue ai des mots empruntés. M. Meyer-Lùbke (Ital: Grammatik, p, 59) n'hésite pas a affirmer que l'ital. ladio est tiré du français laid.

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plus que Darmcstcter, pourrait revendiquer une part dans ce que j'ai écrit sans l'avoir lu, quitte à en faire hommage à Du Gange et à Caseneuve. Il est à peine besoin de dire qu'en français* adaptiare ne peut aboutir à aaisier (cf. *captiare == chacier). L'hypothèse de *adjicem, sur le modèle de objicem est séduisante au premier abord; mais je ferai remarquer que objicem se rattachant au verbe objicio et non au verbe objaceo, il n'est pas légitime de supposer *adjicemde adjaceo; que d'autre part si on veut tirer *adjicem de adjicio « ajouter », cela convient médiocrement pour le sens; enfin, que * adjicem ne rend pas compte de la forme aiace attestée par Du Cange.

Pour appuyer encore aiace = adiacens, j'attirerai l'attention des philologues sur un terme de diplomatique mérovingienne, appennis ; on peut voir sur le mot et la chose un article de M. Sickel dans les Mittheilungen des Instituts fur ôsterreichische Geschichtsf. I, 244- 258. De l'usage d'afficher, appendere, paraît être venu ce nom à' appennis (pour appendis') ; j'imagine qu'à l'origine on a dû dire appendens (s. ent. chartd)> au sens neutre de appendere1 .

1. Je dois encore à M. Jeanroy l'indication d'un passage de la Revue des lang. rotn. (XVII, 278), où M. Chabaneau affirme nettement l'identité de Voice des chartes latines, du provençal ai^e et du français aise. J'ai donc été sans le savoir le champion de l'école de Montpellier : je souhaiterais de n'en être pas désavoué. — Sur le sens de « empêchement » que possède aussi le provençal, je suis obligé de renvoyer à mes Notes de lexicogr. prov. dans Ann. du Midi, 11° 17 (janv. 1895), p. 108.

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