Oral., I
2. Gallia christ., I, col. 1092. L'authenticité des actes de ce concile est douteuse, mais ils remontent en tout cas à l'époque carolingienne, car c'est d'après des manuscrits de cette époque que Baluze les a publiés.
moins barbares des Xe, xie, xne siècles1, et dont Comenge est le légitime représentant. Ainsi s'explique la différence phonétique qui sépare le mot Comenge des autres mots romans dont le type latin est analogue : les autres mots n'ont été introduits dans la région qui nous occupe que beaucoup plus tard, lorsque les arrière-neveux des Convenu primitifs eurent oublié leur langue nationale et se mirent à parler latin ; ils ne portent en eux-mêmes aucune trace manifeste d'une influence ethnique. Le mot Convenœ, au contraire, a été plié aux exigences phonétiques d'une langue étrangère au latin, qui lui a pour ainsi dire imprimé son cachet. Il nous reste maintenant à déchiffrer ce cachet.
Quelle langue, quel dialecte pouvaient parler les Convenu primitifs ? Leur capitale s'appelantLugdunum Convenarum, on songe tout d'abord à un dialecte celtique. Mais cette hypothèse est inconciliable avec l'altération du mot Convenœ en ^Commence. En effet, si la langue celtique nous offre un rapport étroit entre les sons y et m, c'est un rapport en sens inverse : le son primitif m est devenu v et le v lui-même s'est souvent changé en / dans certains dialectes actuels. Le mot Convenœ pouvait être prononcé correctement par des Celtes, tout comme le nom propre celtique Convelun, saint Convoyon, premier abbé de Redon.
1. In comitatu Cominico, xic s. (Gall. christ., I, instr., col. 177). I..' cartulaire de Lézat (Bibl. Nat., fonds lat. 9189) porte fréquemment Cominico et Comenico. On y trouve une ibis Cotunico dans une charte du xi^ s. (f° 70 v°), et une fois Comuniccnsc, dans une charte de 1003 (1"" 71 \°).
Le celtique écarté, il est impossible de ne pas songer qu'il existe dans la partie occidentale des Pyrénées une langue toute différente, le basque, dont nous devons, ne fût-ce que par acquit de conscience, interroger la phonétique. Or, le basque ne connaît pas le son v ; quand ce son existe dans des mots empruntés par lui au latin à une époque plus ou moins ancienne, il le rend par un m. C'est ainsi que conventus est devenu en basque gomentu ; vagina, magina ; verruca, marroka ; vimen, mimen ;visaticum, misaya, etc.1. Cette coïncidence ne peut être l'effet du hasard. Je n'hésite pas à en conclure que les Convenu, avant d'être romanisés, parlaient une langue apparentée au basque actuel. Étaient-ils venus d'Espagne, comme le prétend saint Jérôme dans le passage auquel j'ai fait allusion, et étaient-ils de race ibérique ? N'appartenaientils pas tout simplement, comme il semble plus naturel, à la famille aquitanique cispyrénéenne ? Il est difficile de se prononcer sur ce point délicat. Toujours est-il que la parenté de la langue primitive des Convenu avec le basque actuel me semble démontrée. Je ne veux pas insister sur l'importance de cette constatation : c'est aux historiens à en faire leur profit et à voir de quel poids elle doit peser dans la solution encore si controversée de la question basque.
La conclusion à laquelle je suis arrivé en étudiant scientifiquement la formation du nom du pays de Comenge pourra paraître téméraire si l'on songe qu'elle
i. Voyez Lu chaire, Origines linguistiqujs de l'Aquitaine, p. 23 et 46.
ne repose que sur une lettre. Mais si, comme je le crois fermement, je ne me suis pas écarté de la saine méthode linguistique, cette conclusion s'impose nécessairement. Aucun exemple ne montre mieux la puissance de cette méthode et l'importance des résultats où elle peut atteindre, malgré l'exiguïté des éléments qu'elle a à sa disposition.
Dans son beau mémoire sur la protonique non initiale1, Arsène Darmesteter s'est borné, de parti pris, à la phonétique française. Pourtant il savait mieux que personne la portée du principe dont il étudiait si minutieusement l'application en français. Il dit en terminant son étude : « Les limites de cet article ne nous permettent pas d'appliquer aux langues romanes les lois que nous venons d'exposer. Elles doivent évidemment subir dans chacune d'elles certaines modifications spéciales. Puisque le sort de la protonique initiale est lié au sort de la finale correspondante, elle ne saurait être traitée d'une manière identique en français, en italien, en espagnol, par cela seul que les lois de la finale ne sont pas les mêmes dans ces langues. Mais il sera facile, croyonsnous, de retrouver sous cette diversité apparente l'unité du principe que nous avons essayé d'établir » (p. 161).
i. Phonétique française : la proionique non initiale, non en position. Ce mémoire, public en 1876 dans la Roniania, a été réimprimé dans les Reliques scientifiques , II, p. 95-199. Nous le citons, pour la commodité des lecteurs, d'après la pagination de la Roniania.
L'omission du provençal dans ce passage semble bien indiquer que, dans la pensée de l'auteur, le provençal ne doit pas être séparé du français, et que ce qui vaut pour l'un vaut pour l'autre, mutatis mutandis. Par exemple, il va de soi que Va protonique non initial, qui devient e en français, restera a en provençal. L'accord des deux langues de la Gaule, pour le traitement des atones finales, justifie cette opinion1. Il semble même que Darmesteter aurait pu faire plus souvent appel au provençal pour appuyer telle ou telle explication de mots français2. Je n'ai pas
i . L'accord n'est pourtant pas aussi absolu que pourrait le faire supposer la façon dont en parlent les derniers auteurs qui ont eu à traiter la question, MM. Suchier (Le jrançais et le provençal, p. 32-33) et Meyer-Lùbke (Gramm. des langues rom., I, 268). Ce dernier, notamment, dit : « Le provençal suit pas à pas le français, excepté pour ces derniers mots, où il conserve Yi et perd Vu : simi (singe), oli (huile), pâli (poêle), ordi (orge), etc. » Les mots cités étant des mots savants, on pourrait croire que dans les mots populaires, il y a accord complet. Il n'en est pas ainsi. Par exemple, le groupe bj, vj exige en français, une voyelle d'appui : rouge (nibeutri),vpuge(viduviiim), carouge.(qitadrui,ium~); cela n'arrive pas en provençal, où l'on a roi (variante roch), cairoi, gascon be^ouch. Même observation pour les groupes mn, Im, à propos desquels M. Meyer-Lùbke développe (p. 267) des considérations phonétiques ingénieuses, mais sans solidité.
2. Je ne vois guère de cités, soit dans le texte, soit dans les notes, que les mots suivants : abauqir (p. 149, n. 1), a\iman (p. 143, n. 4), cahnelh (p. 144, n. 3), caramel (p. 144) et enatnic (p. 144). Trois de ces mots donnent lieu à des observations et à des réserves importantes : i» Darmesteter a cité enatnic pour appuyer l'hypothèse d'un lat. pop. * inamicus, dont le français ennemi serait le représentant légitime. Or, enamic est assez rare en provençal ; on le trouve dans Girard de Roussillou (Bartsch, Chrest., 3e édit., col. 34), dans les Sermons du XIIe siècle (éd. Armitage, p. 76, 1. 30), ailleurs aussi sans doute ; mais il est in-
l'intention, toutefois, d'examiner ici comment se comporte le provençal dans tous les cas qui peuvent présenter un certain intérêt. Je veux simplement attirer l'attention sur un ensemble de mots provençaux dont l'existence va directement à l'encontre de la loi de Darmesteter, puisqu'ils échappent à l'explication donnée pour les cas similaires du français.
Il s'agit des mots qui présentent, après une voyelle
contestable que la forme usuelle du mot est enemic, et l'on ne peut fermer les yeux à son existence. Or, enemic ne peut venir de * inamicus, et il faut bien y voir un représentant tel quel du lat. classique inimicus, c'est-à-dire une forme savante altérée sous l'influence des formes populaires, comme on en trouve tant d'autres (cf. dans Raynouard des mots savants tels que enequitat, esperit, menistre, penedensa, vergenetat, etc.). Quant à enamic, je le considère comme une forme secondaire due à l'influence du mot amie dans des formules fréquentes comme amies ed enemics. Par suite, le franc, ennemi pouvant être expliqué comme le provençal cueillie, l'hypothèse d'une forme * inamicus en lat. pop. perd beaucoup de sa vraisemblance. Il ne faut pas oublier, en effet, d'une part que sainte Eulalie et saint Léger écrivent ininii, et, de l'autre, que la particule négative in n'est pas de la langue populaire ; 2° le français aimant doit être considéré comme ennemi, c'est-à-dire comme la transcription d'une forme * adimantem, et non comme une forme populaire régulièrement dérivée de adamantem ; c'est à cela du moins que conduit la comparaison avec le provenç. a\iman ; 3° calmelh ne se rattache pas à calamus, comme le croit Darmesteter, à la suite de Raynouard, et ne signifie pas chaume : il dérive de cahn, mot que ne donne pas Raynouard, mais qui figure dans les chartes avec ' le sens de a lande, terre inculte servant de pacage, ordinairement située sur une hauteur ». Ce mot cahn n'a rien à voir avec calamus, car il est féminin et repose sur un type lat. admis, d'origine inconnue, mais attesté dès le haut moyen âge (voy. Du Cange, calma, calmis). C'est lui qu'il faut reconnaître dans le franc, chaume, subst. fém. employé par Rutebeuf : Se gisoit sor la chaume dure, et dans le dérivé chaume!, c ha umois, si fréquent dans nos chansons de geste (voy. Go-
autre qu'un a, les suffixes tnentum, iorem, tura, ticius, etc. Darmesteter a eu maille à partir avec eux sur le terrain du français ; voici comment il s'est tiré d'affaire : « La pronotique latine è, î paraît se maintenir sous forme d'e féminin dans des mots tels que sentement, par tentent, tenement, etc. Ici on est dupe des apparences et l'on ne tient pas compte d'une notion générale qui a modifié la dérivation française. Les suffixes tnentum, torem, tura, ticius, bilis se sont attachés dans la période française, dès l'époque primitive, au thème du gérondif ou du participe présent. Or, au participe présent et au
defroy, Diction, de Fane. lang. franc.). Si, en français, il s'est confondu avec chaume de cdlamus, il n'a pas été plus heureux en provençal, où il revient souvent dans le vocabulaire topographique. Comme nous l'avons indiqué plus haut, le groupe Itn ne prend pas de voyelle d'appui en provençal ; par suite, les deux consonnes se sont rarement conservées toutes deux dans la prononciation. On trouve cependant La Cahn (Aveyron et Tarn), La Chalm (Haute-Loire). Ordinairement, l'une ou l'autre des consonnes disparaît : ou c'est m, et alors, à côté de l'orthographe régulière La Cal (Aveyron), La Chau (Haute-Loire), on voit des formes comme La Chaud (surtout en Limousin) et La Chaux (passim) où s'infiltrent calidus et calx ; ou bien, c'est î, et alors campus vient à la rescousse, comme dans Laschamp (Puy-de-Dôme), Saint-Sulpiceles-Champs (Creuse). Au sud-est, Y m a engendré un p avant de disparaître : La Chaup (Drôme). — Le provençal vient plus effectivement au secours du français dans un cas embarrassant que Darmesteter a omis. Brachet tire le français terroir du lat. territ&rium devenu, d'après lui-, terredoir, terreoir, terroir. Or, d'après la loi de Darmesteter, territorium n'aurait pu donner que tertoir, comme dormitorium a donné dortoir. La forme provençale correspondante est terrador, et l'accord du français et du provençal suffirait pour établir l'existence en latin gallo-roman de terratorium, altération de territorium sous l'influence de terra, même si cette forme n'était pas attestée dès l'époque mérovingienne (voy. Du Cange).
LA LOI DE DARMESTETER EN PROVENÇAL ij
gérondif, la première conjugaison a exercé une action si forte sur les autres conjugaisons qu'elle leur a donné ses formes propres : chant-ant, de cant-antem ; de même floriss-ant, part-ant, vend-ant. Il en a été de même pour les formes dérivées en ment, or, ure, i%, ble, c'est-àdire que les suffixes amentum, atorem, atura, atteins, abilis, à l'époque sans doute où ils étaient affaiblis en ement, edor, edi%, ednre, able (ou en quelque autre forme plus ou moins archaïque), se sont généralisés et sont devenus les types de suffixes pouvant s'adapter à toutes les conjugaisons » (p. iéo).
Il saute aux yeux que l'explication qu'on vient de lire, faite exprès pour le français, ne convient pas au provençal. Si les faits s'étaient passés dans cette langue comme Darmesteter suppose qu'ils se sont passés en français, on devrait avoir en provençal sentamen, partamen, tenamen; or on a, en réalité, sentimen, partimen, tenemen. Avant de voir quelle explication il convient de donner de ces dernières formes, il sera bon d'en connaître exactement le nombre et la répartition. Passons donc en revue les différents suffixes, en écartant abilis, qui se présente dans des conditions toutes différentes, et en ajoutant à la liste de Darmesteter tionem qui se rattache étroitement aux autres.
Nous trouvons en provençal un état de choses très simple et très régulier. Les substantifs qui correspondent à des verbes en ir ont Yi comme voyelle de dérivation; ceux qui se rattachent à des verbes en ér, er ou re ont uniformément el :
i. Tous les exemples qui suivent sont pris dans Raynouard.
i° suffixe mentum. Première série, avec un i comme voyelle de dérivation : avenimen (inf. avenir), ferimen (ferir), gauzjmen (gau%ir), partimen (partir), sentimen (sentir).
Deuxième série, avec un e comme voyelle de dérivation : batemen (batre), movemen (niovér), naissemen (naisser), no^emen {no^ér), onhemen (onher), tenemen {tenir) .
2° suffixe torem, toriits. Première série : avenidor (qui doit arriver), feridor (frappeur), gauzjdor (jouisseur), partidor (partageur).
Deuxième série : batedor (batteur), faxedor (qui doit être fait), movedor (mouvable), nozedor (celui qui nuit), tenedor (celui qui tient).
3° suffixe tura. Première série : noiridura (inf. noirir), poiridura (inf. poirir), vestidura (inf. vestir).
Deuxième série : cosedura (inf. cosér), fendedura (inf. fendre).
4° suffixe tïcins. Ce suffixe se rencontre très rarement en dehors de la première conjugaison. Je ne puis signaler que escroichedit^ (inf. escroichir). Nous avons dans ce mot une irrégularité apparente : l'inf. étant en ir, on s'attendrait à escroichidit^. Il faut considérer, je crois, escroichedit% comme une forme secondaire issue, par une sorte de dissimilation, de escroichidit^. L'influence dissimilante de la voyelle tonique i sur un i précédent existe en provençal comme en français, bien qu'on ne l'ait
Il va sans dire que nous n'avons pas la prétention de relever tous ceux qui existent ; il suffit que nos cadres soient solidement établis.
pas signalée jusqu'ici1. J'en puis citer un exemple frappant dans les formes de%ia, de^io, pour dizia, di~io, à l'imparfait du verbe dire, qui se lisent dans l'évangile de saint Jean (P. Meyer, Recueil d'anc. textes, p. 36 et 42). 50 suffixe tionem. Première série: parti%p, vesti^o, sans parler des mots d'origine germanique comme çari^o, gamizp, etc.
Deuxième série : batezo, teneço, vendczp.
Il peut arriver qu'un verbe ait à la fois un infinitif en ir et un infinitif en er. On trouvera alors des dérivés parallèles en i et en e: par exemple, cosidura (inf. cosir), à côté de cosedurà (inf. cosér). Une particularité du dialecte gascon montre bien la solidarité qui existe entre la voyelle accentuée de l'infinitif et la voyelle de dérivation. Dans ce dialecte, le verbe venir a passé à la conjugaison en ir (sans doute sous l'influence de tenêrè): l'infinitif est hier (=^*beér = *henér). Cet e se retrouvera dans les dérivés, qui ont i en provençal: abieder(= provenç. avenidor'), abiemen (= provenç. avenimen), etc. (Voy. Luchaire, Recueil d'anc. textes gascons, au glossaire.)
Considérés en eux-mêmes, les faits que nous venons d'exposer n'ont rien que de congru. On peut aller plus loin et soutenir qu'ils sont conformes à ce que nous pouvons savoir du latin populaire. Exami-
1. Elle acte signalée pour le français par MM. Mussafia et G. Paris (voy. Roman ia, VIII, 629). M. Meyer-Lùbke a étendu l'observation à d'autres langues, mais n'a pas parlé du provençal. (Gramm., I, § 358.)
Thomas. 2
18 ESSAIS DK PHILOLOGIK FRANÇAISE
nous par exemple le suffixe mentum. A côté de amentum, qui s'applique exclusivement aux verbes en are, nous trouvons en latin classique Imentum, qui s'applique exclusivement aux verbes en ire, comme le provençal imen aux verbes en ir : vesiîmentum. Quant aux verbes en ère et ère, ils présentent des dérivés en èmentum (complementum) , en imentum (alïmentum), en ûmentum (rnonùmentum, noeûmentuni), et en ûmentum (indilmentuni) . Ces quatres formes ont dû se réduire à une seule dans le latin populaire. En effet imentum est identique, dans la prononciation populaire, à èmentum. En outre, déjà en latin classique, imentum dispute le terrain à ûmentum,. puisque l'on a moriimentum et monùmentum ; or on sait que, dans ce cas, le lat. populaire se prononce pour l, c'est-à-dire pour èl. Enfin ûmentum ne se présente que dans les mots qui ont un u dans leur thème ; or les quelques mots de ce genre, qui ont passé dans les langues romanes ont perdu leur u thématique : battuere est devenu *batiere, et si jamais * battûmentum a existé, il a été remplacé par *battïmentum. En résumé, le latin populaire de la Gaule ne doit avoir eu que deux terminaisons pour les substantifs en mentum dérivés de verbes autres que ceux de la première conjugaison, soit imentum et èmentum2.
i. Voy. Meyer-Lûbke, Gramm. des langues rom., § 28.
2. Ce que nous venons de dire pour le suffixe mentum est également applicable aux suffixes torem, torium, titra, (ictus, tionem. Il suffit- de remarquer que, dans le latin populaire, ces suffixes s'ajoutent à l'infinitif et non au supin. Darmesteter, parlant de la forme batedi%, donnée par les gloses de Raschi, dit (p. 161) qu'elle
Si l'on admet, comme tout semble inviter à le faire, qu'il n'y a pas de solution de continuité entre le latin populaire et le provençal, on se trouve fort embarrassé par la loi de Darmesteter. Prenons le roman méridional à l'époque où les finales, et par suite les protoniques, se maintiennent encore, soit au vie siècle. Nous y trouvons tenemento, à côté de menemarè (*mïnïmare) : les deux mots sont absolument symétriques. Arrive la chute des protoniques et des atones : menemarè devient * menmar, mermar ; au contraire, tenemento se réduit simplement à tenement et ne subit aucun changement à la protonique. Nous avons de même, en parcourant toute la gamme, tenedor, *tenedura, *tenedit%, tenezp. Il faut bien, quoi qu'on en ait, se résoudre à cet aveu : la loi de Darmesteter n'a aucune action, en provençal, sur les dérivés des thèmes verbaux.
Comment expliquer ce fait, étrange au premier abord? Faut-il donc en revenir, pour le provençal, à l'explication par l'influence des mots simples sur leurs dérivés, proposée pour le français par M. Storm1, acceptée en partie par Darmesteter, mais rejetée par lui en ce qui concerne l'ensemble de mots dont nous nous occupons? Je crois que c'est dans cet ordre
ne peut être rapportée à un type battuticius. M. Cohn, dans son remarquable mémoire intitulé : Die Suffixivandlungen itn Vulgarlatein, parle également de ad-batluticium (p. 114) : je crois qu'on ne peut mettre en cause que * batteticius, * ad-batteticium, quelque opinion qu'on ait sur la formation des mots français bateïs, abateis. 1. Remarques sur les voyelles atones... dans Mêui. de la Soc. de linguistique de Paris, t. II (1872), p. 81.
d'idées qu'il faut chercher la vraie solution du problème1. Nous nous trouvons, en effet, sur un terrain aux frontières duquel expire la toute-puissance incontestée des lois phonétiques. La dérivation rentre plutôt dans le domaine de la morphologie que dans celui de la phonétique : dans ce domaine-là, l'esprit est presque toujours en éveil; ce n'est que quand il s'est endormi que la phonétique accomplit, à ses dépens, son œuvre brutale et aveugle: la lettre tue, mais l'esprit vivifie.
Qu'est-ce, en somme, que la loi de Darmesteter? La formule du développement phonétique suivi par les mots qui, dès l'époque du latin vulgaire, étaient arrivés en quelque sorte à se créer une situation indépendante, ceux qui avaient, si je puis m'exprimer ainsi, coupé leur cordon ombilical. Un mot essentiellement populaire comme marïtare, dont l'existence est attestée dès le siècle d'Auguste et qui n'a jamais dû sortir de l'usage, n'a pourtant pu arriver à cette pleine indépendance : c'est que quand on avait marïtare sur les lèvres, on avait toujours
i. Je crois aussi que, pour le français, l'explication rejetée par Darmesteter conserve sa valeur, si l'on considère non la période littéraire, où il semble incontestable que l'a de la première conjugaison a supplanté les autres voyelles de dérivation, mais la période des origines. Le français a dû nécessairement connaître un état linguistique identique à celui du provençal, à quelque date reculée qu'il faille le placer. Il y a là une réserve importante à faire : Darmesteter l'a négligée, et l'on n'en trouve non plus aucune trace dans l'étude, d'ailleurs fort remarquable, que M. Cohn a consacrée à la question, p. 102-137 de son nvre déjà cité, Die Suffi xwandlungen .
maritum dans l'esprit, et voilà pourquoi marîtare n'a pas obéi à la loi de Darmesteter, qui en aurait fait martar ou maràar en provençal, marter en français. A plus forte raison en a-t-il été de même des mots dont nous nous occupons. On peut dire que, d'une certaine manière, ils n'appartiennent pas à la couche primitive des langues romanes: ils n'y existent qu'à l'état de puissance1. Il a fallu en quelque sorte les refaire chaque fois qu'on éprouvait le besoin de s'en servir. Ils n'avaient pas d'existence réelle. Ce qui vivait, ce qui se transmettait d'une génération à l'autre, c'était non pas les mots eux-mêmes, mais bien plutôt le procédé pour les faire. On avait parfaitement conscience, en latin vulgaire, quand on disait amatorem, auditorem, *bebetorem, qu'on ajoutait respectivement les suffixes atorem, itorem, etorem aux radicaux verbaux am-, aud-, *beb-2. Par suite, ces suffixes ont jusqu'à un certain point vécu d'une vie propre ; Vi et Ye des suffixes itorem, etorem, en particulier, se sont conservés aussi légitimement, en quelque sorte, que Yae initial de aetatem, et les
i . Cela explique qu'il y en ait si peu dans les textes antérieurs au moyen âge et que, dans la grande majorité des cas, il faille restituer, par hypothèse, le type latin.
2. C'est là une observation superficielle, puisque, en réalité, les suffixes étaient mentum, orem, etc. , qui s'ajoutaient, soit à l'infinitif, soit au supin. Nous avons dit que le latin populaire partait partout de l'infinitif. Le parallélisme ameritum, irnentum, ementum a entraîne etorem à côté de atorem, itorem. Il faut reconnaître ici le même procédé populaire qui du suffixe bilis a fait abilis, ibilis, etc. (voy. Darmestetcr, De la création actuelle des mots nouveaux, p. 76).
suffixes sont devenus respectivement idor, edor, comme aetatem est devenu edat1.
Cette intervention de l'esprit dans l'évolution du langage est bien connue. Il va de soi que toutes les irrégularités phonétiques ducs à l'analogie, c'est-à-dire à une opération plus ou moins consciente de l'esprit, viennent à l'appui de l'explication de M. Storm. Il serait assez puéril de citer des exemples pris au hasard et sans rapport direct avec le point que nous nous sommes efforcé d'élucider. Ce qui serait intéressant, étant donné le rapport étroit de l'atone finale et de la protonique, ce serait de relever des cas où, pour des raisons morphologiques, l'atone finale du latin se serait maintenue en dépit des lois phonétiques. Or ces cas existent, à l'état plus ou moins exceptionnel.
i° M. P. Meyer a signalé les nominatifs pluriels en /', fréquents au xne siècle dans certains textes, pour les adjectifs employés comme attributs (pagadi, visti, morti, etc.) et conservés jusqu'à nos jours : Yi est manifestement l'i latin, qui a disparu dans les substantifs proprement dits 2 ;
i . Cette conception des terminaisons formelles comme étant des entités distinctes rend compte de plus d'une irrégularité phonétique de la conjugaison et de la dérivation, surtout en français. M. Suchier dit, dans Le français et le provençal, p. 96 : « Le français faisais, anc. îr.faiseie, ne peut se ramener qu'à facêbam, non faciêbam. » Il y a quelque chose de plus à dire, c'est que facêbam n'aurait pu donner phonétiquement que faisie, que faiseie représente fac -+- êbam. — D'autre part, en ce qui concerne les suffixes atorem, etc., il faut reconnaître qu'en français proprement dit atorem n'a pas été traité comme initial, puisque Va s'est changé en e.