‹ Essais de philologie françaiseChapitre 82 sur 251 · XIII. — BÉCHARU · texte numérisé non relu

XIII. — BÉCHARU

Littré considère bêchant, « un des noms vulgaires du phénicoptère des anciens ou flamant », comme a une contraction de bec de charrue, dénomination prise de la forme de son bec qui est figuré comme un soc de charrue » .

Arsène Darmesteter a accepté cette manière de voir dans son Traité de la formation des mots composés, et la deuxième édition de cet ouvrage, parue récemment, reproduit sans changement ce qu'il avait écrit dans la première1.

Malgré cette double autorité, j'ai cru devoir adopter une autre opinion ; j'ai écrit dans le Dictionnaire général Hatzfeld-Darmesteter que bécharu est emprunté du provençal bécarut ou bécharut, lequel est tout simplement dérivé de bec. C'est cette opinion personnelle que je demande à justifier ici, dans les deux points qu'elle comporte: i° l'emprunt fait par le français au provençal ; 2° la dérivation provençale bec, bécarut.

i° Que le français ait emprunté au provençal le nom du béeharu ou flamant, c'est ce que l'on comprendra facilement, si l'on songe que cet oiseau ne se trouve que dans la France méridionale et particulièrement sur les bords de la Méditerranée. Le mot de flamant n'est-il pas arrivé au français par le même canal ? Le témoignage de Rabelais est formel : « Et estoit le pennage rouge cramoisi, comme est celui d'un phœ-

i. Paris, Vieweg, 1875, p. 137; 2^ éd., 1894, p. 158.

nicoptcre qui en Languedoc est appelé fiammant1. » Et ce témoignage n'est pas le seul. On vient de publier quelques extraits d'un commentaire de Galien, rédigé au milieu du xvie siècle, où se trouvent beaucoup de noms vulgaires d'oiseaux et de poissons; j'y relèvecette mention : « porphyriones , des flamans Monpessulanis2. »

Bécharu ne paraît avoir pénétré en français que longtemps après flamant. Ce dernier mot n'est pas dans le Thresor de Nicot (1606), mais Cotgrave le donne dès 161 1 sous les formes flaman, flamman ou flambant, et de là il a passé dans tous les dictionnaires du xvne siècle 3, sauf celui de l'Académie qui ne l'a admis qu'en 1835. Au contraire, bécharu manque dans tous les dictionnaires antérieurs à l'édition de Trévoux de 1752 : en revanche, l'Académie l'a recueilli plus tôt, en 1762. Le plus ancien exemple que je connaisse de son emploi par un auteur français remonte à la première partie du règne de Louis XIV. Le célèbre Claude Perrault a consacré un mémoire à cet oiseau dans le recueil de l'Académie des sciences, et il se sert plus volontiers de bécharu que de fiammant : « Entre les oiseaux que leur grandeur, leur beauté et leur rareté ont rendus célèbres parmi les anciens, le Bécharu, qu'ils

1. Pant. IV, 41, cité par Littré, v° flamant. Le mot français est par conséquent une adaptation du prov. flamenc et non un dérivé spontané de flamme.

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