‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 4 sur 11 · DOCTRINE D’EMERSON · texte numérisé non relu

DOCTRINE D’EMERSON

Le lecteur européen qui ouvre les volumes d'Emerson ne peut se défendre d’une première impression de surprise. Tous les noms des philosophes anciens et modernes sont cités pêle-mêle par le moraliste américain, comme s'ils exprimaient la même opinion. Sceptiques et mystiques, rationalistes et panthéistes, sont à côté les uns des autres. Schelling, Oken, Spinosa, Platon, Kant, Swedenborg, Coleridgc, se rencontrent dans la même page. Dans ce pays de la démocratie, tous les penseurs paraissent frères. Ce pêle-mêle donne aux doctrines européennes une trompeuse apparence d'unité. Aux yeux d'Emerson, la distance clface les dilférences cl les réu-

l'HILOSOPHIE AMÉRICAIXE.

nil toutes dans lu même lumière. Kaut-il s'en étonner? 1/antiquité aujourd'hui nous apparait belle et calme ; croyez-vous qu’il n’y ait pas là-dessous quelque erreur? croyez-vous que dans l'antiquité il n'y ait |>as eu des âj)retés de jiolémique, du retentiss<‘ment et du bruit dans les écoles, des controverses pleines de haines', de fougueux enthousiasmes, — des dissidences? Mais le temps a passé et a détruit les polémiques, le bruit des contemporains, les enthousiasmes d’un moment, ne laissant subsister que le fond immortel de ces systèmes de l’antiquité, la vérité et la l)cauté. Faut-il s'étonner que l’éloignement des lieux produise sur le solitaire du Massachusetts le même elfet que produit sur nous l’éloignement des teiu|)s? Kmerson voit les œuvres de nos philosophes marquées simplement du sceau de la vérité et du génie humain, et non pas frapinies au coin du genius loci.

11 n’y a guère qu'une question qui soit posée dans les livres d’Emerson : Quelle part doit-on faire à la personnalité humaine? Le dévclopjK'ment, l’éducation, les droits de l'individu, sa légitime intlucnce sur la société, voilà toute la philosophie d'Emerson. C’est à l’individu qu’Emerson rapjxu’te tout; c’est i>our lui que la poésie tresse des guirlandes; c’est {)our sa santé et la joie de ses yeux que la nature déploie ses richesses variées; c’est pour sa gloire et son rc|jos que les hommes écrivent, combattent et font des lois. Il a poussé à l’extrême ce principe, si bien que, le livre une fois fermé, on se demande dans quel système il finira par tomber. Deux écueils sont là à ses côtés : le mysticisme et le panthéisme. 1.ÆS évitera-t-il toujours? Il peut tomber dans le mysticisme par cette extension donnée au développe-

' Je ne prendrai ipi’iin exemple. Lisez, dans le premier livre de la Mtiaphijaiifue, le jugement qu’Arislole porte sur Platon.

ixTRonrCTiox.

ment de Tindividu qui, détruisant la nature et l’humanité, laisse l’homme seul avec ràrne suprême {over soûl) au milieu des illusions du monde. Qu'en faut-il penser? Gardera-t-il toujours son stoïcisme protestant, ou bien, comme, le Faustde Goethe, évoquera-t-il les siècles passés et pénétrera-t-il les secrets de la nature pour se donner le spectacle de la vie universelle?

Mais enfin le principe est excellent en lui-même, et Emerson devait le choisir [X)ur trois motifs : 1" à cause de ses opinions personnelles, 2" à cause de la situation religieuse des États-Unis, 3“ à cause du gouvernement américain. A cause de ses.opinions personnelles, avonsnous dit : quelles sont les opinions politiques et religieuses d’ Emerson? à quel parti appartient-il?

« Des deux grands partis politiques qui divisent l’Amérique à cette heure (dit-ii), je répondrai que l’un a la meilleure cause et que l’autre possède les meilleurs hommes. Le philosophe, le poète, l'homme religieux, souhaiteront de voter avec le démocrate pour le lihre commerce , le sulTrage universel , l'abolition des cruautés légales , et pour faciliter de toute manière , aux jeunes et aux pauvres , l’accès aux sources de la richesse et du pouvoir ; mais rarement ils peuvent accepter, comme représentants de ces libéralités, les personnes que leur présente le parti populaire. Elles n’ont pas eu au cccur les tins qui donnent .'i ce mot de démocratie l’espérance et la vertu qu’il renferme. L’esprit de notre radicalisme américain est destructeur et sans élans, il n’a pas d’amour. Il n’a pas de fins divines et ultérieures , il est destructeur simplement , sans haine et égoïsme. D’un autre côté , le parti conservateur, composé des hommes les plus modérés, les plus cultivés, les plus capables de la nation, est timide et se contente simplement d’ètre le défenseur de. la propriété; il ne venge aucun droit, il n’aspire à aucun bien réel, il ne flétrit aucun crime , il ne propose aucune police généreuse , il ne construit pas, n’écrit pas, ne chérit pas les arts , il n’anime pas la religion, n’établit pas d’écoles, n’encourage pas la science, n’émancipe pas l’esclave , ne fraternise pas avec le pauvre , l’Indien ou l’émigrant. D’aucun de ce.s deux partis , une fois au pou-

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l'HU.OSOMJIK AMÉRICAINE.

voir, on no doit attendre queli|uc Inenfait proportionné aux ressources de la nation, pour la science, l’art ou l’humanité.»

Voilci une explication franche, sans hésitation, et qui sépare Emerson de ces deux partis à la fois. Croît-il davantage à la philanthropie? Il succombe souvent, dit-il, et donne son dollar 5 « mais ce n’est qu’un stérile dollar. » Croit-il aux sociétés religieuses? Il s’est séparé de son Église. Quant aux mortes sociétés bibliques, comme il les appelle, il n’en tient aucun compte. C'est un homme qui n’est d’aucun parti, d’aucune Église, d’aucune opinion accréditée en Amérique. Ses opinions sont donc toutes personnelles et individuelles. A quoi et à qui croitil? A lui. De la position d'Emerson au milieu des partis et des systèmes américains découlera naturellement sa philosophie. 11 n'apparlient à aucun parti; de là résultera, soyez-en sûr, la protestation en faveur de l’individu contre la multitude.

Le second motif qui décide Emerson à élever l’individu au-dessus de la société, c’est la situation religieuse de l'Amérique. Y a-t-il en Amérique une religion qui réunisse les masses? 11 n’y en a point. Iæ protestantisme, en se décomposant en une foule de sectes, tend de plus en plus à faire éclore des religions qui sont celles de quelques individus. Cependant il y a un lien qui rapproche toutes ces sectes, c’est l’esprit puritain. Je m’étonne qu'on n’ait pas déjà fait cette obsen^ation. S’il arrivait qu'un jour il y eût (chose fort désirable) un pays où le sentiment religieux dominât sans que la croyance intime, personnelle de chacun fût inquiétée par ce sentiment, ce pays serait les États-Unis. L’esprit religieux qui réunirait ainsi tous les cœurs, en laissant à l’individu ce qu’on peut appeler son opinion dogmatique, serait l'esprit puritain. Un même cœur, un esprit différent, comme un immense sacrifice où, réunis ensemble, brûleraient les encens et les parfums les plus divers.

IXThOllUCTIOV.

voilà ricléal d'Emcrson ; cVsl aussi l'idéal du protoslanlismc.

Eu faisant du développement et de l’éducation de l'individu la base de sa philosophie, en disant à l’individu :

« Crois en toi, » Emerson revient aussi, qu'il le sache ou non, au princijîe posé par Descartes, l’autorité du sens individuel. Descartes et Emerson n’ont pas la moindre ressemblance entre eux; mais ils sont dans une situation identique. Emerson est le premier philosophe américain, comme Descartes le premier philosophe moderne. l.orsque Descartes vint fonder sa philosophie, il écai ta tous les livres, rejeta toutes les traditions; lui aussi crut en lui-même. 11 avait affaire à la scolastique; il ne voulait plus de scs explications de physique et de ses débris de logiipie. Emerson aussi a affaire à une sorte de scolasti(pie. Il y a dans son pays je ne sais combien de sectes, toutes ayant des explications différentes, des commentaires ridicules, une exégèse risible, des liturgies souvent fort équivoques. Descartes avait affaire à des scolastiques logiciens, aristotéliciens; il fonda une métaphysique. Emerson a autour de lui des scolastiques religieux; (lucllc philosophie peut-il créer? Une philosophie morale.

Le troisième motif qui a pu diriger Emerson dans le choix de sa doctrine, c'est le gouvernement même des États-Unis. Les tendances d’Emerson sont certes très j d émocr a tique s;^ !] estime même que la démocratie est le j gwi\'crnement qui convient le mieux à l’Amérique. On j pourrait s’étonner alors de cette philosophie créée au j profit de l’individu. Réfléchissons cependant. Au milieu ' de cette foule d'intérêts, de passions et de contradictions, où reposer nos yeux? Au milieu de ce tourbillon où trouver un coeur tranquille? Sur quelle hase fixe élèverons-nous une philosophie? f.es masses sont admirables sans doute lorsqu’elles sont unanimes, parce qu’alors

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PHII.OSOPHIK AM^.IUCAIXK.

('Iles ajîissenl comme un seul hiüividu ; mais esl-oe à l,i foule ((u'üu peut s'adresser tout d'abord 't Emerson u eu sous les yeux les agitations, les Iluctuatioiis de la multitude, et c’est pour l’individu qu'il a écrit.

Emerson prend l’individu et lui dit : « Crois en toi. » Crois en toi avec la force d'un homme et la conliance d'un enfant. Pas de dédain pour toi-méme, pas de timidité, de recherche infructueuse dans les œuvres d'autrui. Évitez de recevoir d’un autre votre conviction. Avez-vous peur de vous isoler des autres hommes? .Mais croire que ce qui est vrai pour soi est vrai pour tous les autres, cela est le génie. N'imitons donc jamais, car rien n’est plus sacré que l’inléyrité de notre propre esprit ; c’est ce qui nous conquiert le suffrage du monde. I.es récompenses de cette conliance en soi sont l’originalité et l’hoiuiiêüilé, êlen elTel plus on est original et plus on est sincère, moins on imite et plus on est honnête. En consenant l'inlégrité de son esprit, on est l’ennemi du mensonge, et l’humanité vous honore précisément parce t|uc vous n’avez sacrilié à l’estime d’aucun homme en particulier. Parler pour n'ôtre pas combattu, écrire pour éviter la critique, est une triste chose. C’est un pitoyable contrat passé avec les hommes (pie de céder une [)artie de sa conviction pour n’étre pas tourmenté sur l'autre moitié. La pensée n’a pas été donnée à l’homme j)Our plaire aux pensées d’autrui et caresser ses habitudes. Mais^ cependant., ce sont des mots nés de la [lolitcsse et de l’urbanité, inventés pour éviter les contradictions et tourner les diflicultés. La volonté n'a dans son vocabulaire que deux mots : oui et non. Le oui ne doit pas hésiter, le non ne doit pas reculer.

La confiauee en soi est donc le principe de la morale d'Einerson. Pour arriver à cette conliance en soi, deux qualités sont lequises, la non-conformité et la non-persistance : la non-conformité., c’est-à-dire qu’il ne faut pas

■ Goojçle

INTRODUCTION

craimlro de licurlcr les [ réiugés du monde et scs prétentions à mieux coimaîtie votre devoir que vous. Comme l ami de Jean-Jacques, qui répétait toujours en matière de morale : « Je ne suis chargé que de moi seul, » Emerson répète sans cesse : (’roycz-cn votre pensée, sans vous inquiéter de ce que pensent les autres. Ne redocitez pas non plus de passer pour non persistant dans votre opinion. Vouloir être toujours conséipient avec soi-mème, c’est vouloir rattacher par des sophismes ce qui est et ce qui fut. Si vous ne croyez plus ci votre opinion d’hier, rejetcz-la; si une nouvelle pensée s’olfrc à vous, acceptoz-la. « Ah ! s’écrieront les vieilles ladies, vous serez bien silr alors de n’être pas compris. » N’ètre pas compris 1 c’est le mot d'un fou. Est-il si mauvais déjà do n'ètre pas compris? Pythagore ne fut pas compris, et Socrate, et Jésus, et l.iithcr, et Copernic, et Galilée, et Newton, et chaque pur et sage esprit qui jamais prit chair. lîMre grand, c’est une excellente condition jHiur n’ètre pas compris. Emerson dirait volontiers avec l*ascal que c’est une sotte chose que la coutume, « que cette maîtresse d’erreur que l’on appelle fantaisie et opinion-, » mais il va plus loin que Pascal. I.a coutume doit être suivie, selon Pascal, tant qu’elle n’attaque pas le droit naturel et divin. 11 faut éviter de suivre la coutume, selon Emerson, tant qu’elle contrarie notre opinion individuelle et naturelle. « Quel cas font de la coutume les grands génies, les âmes vraies? s’écrie-t-il ; ils l’anéantissent, et c’est pourquoi I histoire n’est que la biographie de quelques hommes, grands parce qu’ils ont cru en eux. La postérité suit leurs pas comme une procession. Une institution n’est que l'ombre allongée d’un homme. »

Quelle est la faculté qui donne cette confiance en soi? Est-ce la volonté? est-ce l’intelligence? Non. D'après Emerson, c'est l'instmct, la sjKmlauéité. Gettecunltanec

l■MIU)SOI*IIIK AMEltlCAINK.

on sol n est pas une force qui dirige, elle est un flot (|ui eniraine, car qu'esl-ee que rinstinct, la S|Hin(auéilé? Ce sont les forces les plus profondes de notre être, celles dont les sources mystérieuses jaillissent au moment le [dus inal tendu, (|ue ranalysc ne peut atteindre. Ainsl,^ celte conliance née de la spontanéité nous mène directement ù l'inluilion. Porté sur les ailes de la [tensée spontanée, nous atteignons à rèlre, et en [dongeant dans la sour<-e de toute existence nous devons oublier nécessairement les temps et les lieux, les choses et les hommes. Cette foi dans la puissance de la s[>ontanéité nous donne la clef de toutes les théitries d'Kinerson. A la mysléi ieuse lumière de la pensée spontanée, nous verrons apparaiire la nature, série indélinie d'images et de symboles, rhiniianilé avec son histoire, suite de fables charmantes ou lerrildes. Chacpie homme arrive ainsi à une révélation individuelle. Est-ce là du panthéisme? est-ce là du mysticisme? Cette théorie touche à l'iin et à l’autre à la fois. Néanmoins nous croyons [)ouvoir dire que le mysticisme d’Einerson est tout simplement un mysticisme puritain. Dans le mysticisme catholique, cette sorte d'intuition est l’elTet d’une grâce divine, non de raccom|)lissement d’un devoir moral et humain. Itetiré loin de la foule et du bruit, au fond d’une cellule ou d'une solitude, l’esprit s'élève par l'extase et louche à l’infini, aux sources de l'èfre; c'est une grâce qui descend d’en haut, o|)ère sur l'esprit et le transporte. Dans Emerson, au contraire, l'individu marche an milieu de la foule; il a un devoir à accomplir : c'est ce devoir humain qui remplace la grâce divine. L'individu appuyé sur ce devoir touche à l'infini. Voilà, ce me seiidjle, en (juoi celle théorie diffère du mysticisme ordinaire et en quoi elle se ratfache au [uiritanisme. Le puritain ne cioit qu'à Dieu et à hii-mcme; en iein[ilissanl un devoir, il touche à Dieu. Emerson sc

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IXTRODUCTIUX.

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place, comme le puritanisme, eu Ire le stoïcisme et le cliristianisme. « Suis ta loi, dit le stoïcisme, et tu seras égal aux dieux. » — « Suis ta loi, dit le chrétien, un jour tu iras trouver ton Dieu. » Mais le puritain est courbé sous le devoir, et, d’un autre côté, il croit que compter sur une immortalité future, c’est presque se dégrader. Il dit avec Emerson : « En suivant ma loi, déjà je touche à Dieu. »

L'instjnat^ja spontanéité, sont donc les facultés divines, selon Emerson, les vrais rapports de rhomme à Dieu. Ces singulières et aveugles facultés jouent un tro|) grand rôle dans la philosophie d'Emerson pour ne pas nous arrêter un instant. Par cette conliance dans la sjKmtanéitc, le philosophe américain adoucit, atténue en quehpie sorte l’austérité de la doctrine puritaine. l.a raison du puritain lui montre la loi, et il la suit aveuglément, fatalement. L’instinct aussi est quelque chose de filial, mais d'une hitalité plus douce. La raison, forcée d’accomplir son devoir, courbée qu’elle est sous une main de fer, crie souvent, blasphème dans le protestantisme, et semble dire à Dieu : Mon devoir accompli, qu’ai-je à redouter de toi? De là dans la littérature anglaise bien des pages sombres. Le Dieu terrible de la Bible est aussi celui du protestantisme de Knox. Mais si vous mettez l’instinct à la place de la raison, immédiatement vous enveloppez dans la poésie cette rude doctrine; vous avez une fatalité douce, gracieuse même, à la place d’un joug de fer. La confiance instinctive, l’intuition, ces facultés aveugles qui accomplissent les plus grandes choses à de rares moments de l’existence, (pii entraînent à l’inspiration, au dévouement, à l’héroïsme, sont ici la seule règle de la vie. La beauté de cette théorie, c’est de faire de la vie un perpétuel héroïsme, au lieu d’en faire, comme le puritanisme, uu sacrifice, une immolation.

WXVIII

Ce que nous ne pouvons approuver toutefois, c’est qu'en vertu de ce système Cinerson arrive à nier l'édiicalion, celle de la société, du foyer, de l'école, h Notre meilleure éducation, dit-il, est S|>onlan6e, et notre nature est souvent viciée par la volonté. » Jaloux des droits de l'individu, Kmerson ne veut laisser [Kirsonue approclier de lui; il veut le laisser lui-même uon-seiilemeiit élaborer sa dignité et sa gntee, mais encore développer sou intelligence. Pour cela, il lui recommande de se confier à sou instinct ; mais l iustiiict sera toujours une faculté aussi prompte à suivre le mal que le bien : il s»?rii toujours une faculté ipii, lorsipi'elle parle, fait se succéder tous les seutimeuts dans le cœur de riiomme, les plus doux et les [dus féroces. I.orsque l'éducation est venue polir les imeurs et tirer riutelligeuce des téiu'îbres, il est bon de se coulier à son instinct, et souvent alors il faut autant de force pour lui obéir au milieu de la société et des bommes que pour le maitriser dans l'eufauce et la jeunesse. Ou a rcmianpié (pie les mystiques tomlMUit souvent dans les dérèglements les |)lus honteux du matérialisme. Il eu est de m(''me de l'instinct. Il touche à tous les extrêmes; il est primitivement le fond même de notre nature bumaine, un vrai chaos où sont jetés pêle-mêle les liassions, les vices, les vertus et les facult(';s intellectuelles. Plus lard, l'instinct ne sera plus que l'impulsion, l'inspiration particulière du caractère et du génie de l'individu ; c’est alors qu'il deviendra ce guide supérieur si éloijnemment recommandé par Emerson. En attendant, il faut débrouiller le chaos de l'instinct primitif, et réducalion seule peut se charger de ce soin, réducalion faite par un autre. La ligure de l’Apollon ou le corps de rilemile existe bien déjà dans le bloc de marbre; maisd faut (|iie l'artiste dépouille ce bloc pour en tirer la statue. Jean-Jacques a bien compris tout cela. Lui aussi veut laisser à riiominc sa nu-

IXTUOULCTIOX.

ture et son instinct, et, par toute sorte de ruses et d'habiletés, il amènera l’enfant à se développer dans le droit sens. « Laissons-lui tout deviner, dit-il; « mais il lui donne les moyens de deviner : il le place dans les circonstances favorables, il lui fait sa route, et l’enfant, averti par son sentiment intérieur, n’a plusqu'à la reconnaitre et à marcher seul.

J.'instinct et la spontanéité sont donc les facultés qui nous amènent à Dieu. Quel est le Dieu d'Emerson? 11 s'appelle over soûl, l’àme suprême. Il y a dans cette doctrine de l’alexandrinisme, du mysticisme de Swedenborg et du panthéisme. L'homme sent toujours ses pensées couler en lui, il est comme un spectateur étonné, il ne sait où est la source de ces pensées. Cette source, c'est l’àme. L’àme, le principe pensant, est en dehors de l’homme. 11 n’y a qu'une àme, c'est Dieu, qui, selon le provcrlje vulgaire, vient nous visiter sans cloches. « C'est cette âme qui, lorsqu'elle souffle à travers notre intelligence, s'a|tpelle génie, à travers notre volonté vertu, à travers nos affections amour. Tout semble nous montrer que l'âme n'est pas un organe, mais la cause qui anime les organes; qu’elle n’est pas une faculté, mais se sert des facultés comme de mains et de pieds. » C’est donc Dieu qui agit dans l’esprit en qui l’homme a toute volonté et toute pensée. Et plus loin Emerson ajoute : « 11 n'y a pas dans l'ànie de muraille où l’homme-effet cesse, et où Dieu-cause commence. » Quand Dieu ou l'âme suprême vient nous visiter, nous voyons tous ses attributs : justice, amour, puissance, liberté. En lui nous connaissons toutes choses. Chaque nouvelle visite de l’ârne suprême nous élève plus haut dans l'infini et brise le fini autour d(! nous. Arrivé à cette adoration de l'âme suprême, la lumière se fait pour l’individu, les temps disparaissent, et au lieu du passé et de l’avenir on n’a plus que le présent de l’éternité. Qu'cst-cc que renthousiasme, l’inspi-

Pmi.OSOMIIK AMKIIICAINE.

ration? C’est l'adoration, la terreur de l'esprit à l'approche de Dieu. « Les tressaillements de Socrate, l'union de Plotin, la vision de Porphyre, la conversion de Paul, l’aurore de Bœhine, les convulsions de George Fox et do scs quakers, l’illuminisme de Swedenborg, sont de ce genre. » Nous allons donc tomber dans le mysticisme? Emerson s’arrête sur 1e bord. Ces visites de Dieu ne sont, à l’entendre, que la récom|)eiisc (pic Dieu accorde à l'homme sage; cette révélation individuelle est la grâce qu’il envoie à l'âme simple et véridique ipii accomplit son devoir sans s'inquiéter des usages du monde, « (jui n’a pas de couleurs de rose, de lu'aux amis, de chevalerie et d’aventures ; » en d'autres termes, c'est la sanction religieuse de cætte philosophie. Sous ce point de vue, la doctrine d’Emerson est belle et vraiment admirable. L’individu transporté dans l’infini par la présence de Dieu n’est pas poète, ni philosophe, ni homme religieux; il est plus que tout cela : ses actions, scs pensées, sa vie tout enti('*re, sont marquées d’un caractère d’éternité, sub specie œterni, comme dit Spinosa.

Le vrai sens de cette révélation individuelle, c’est d’être la récompense de la vie morale; mais elle a aussi son origine historique, elle a sa source dans le protestantisme. Quelle est la base du christianisme? C'est une révélation primitive faite par Dieu aux hommes. Cette révélation a été recueillie et a formé les dogmes et bîs croyances qui composent la religion ; elle s'est perpétuée par tradition et établie par l'autorité. Le protestant i.snie, ayant brisé la tradition et rejeté l'autorité, a sapé la base du christianisme, la révélation primitive. A la place de cette révélation, il en a établi une tout individuelle qui parle à riiomme constamment et guide non-seulement sa vie religieuse, mais sa vie sociale. De là une grande dilTércnce entre le mysticisme catholique et le mysticisme protestant, puritain surtout. Le inysticisniï*

i.vriRimcTio.v.

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catholique cherche l'amour ; le mysticisme piirilain cherche avant tout la vérité. Il a des tendances noiiseiilemcnt philosophiques, mais politiques. C’est ce inystiscisme piiritaiu qui inspire Emerson, c’est éclairé en effet par la révélation individuelle qu’il aborde les questions les plus diverses de l’art, ^de^ la politique et des sciences.

Le panthéisme, on a pu le remarquer, s’introduit à pleins flots dans la doctrine de l’âme suprême telle que l’expose Emerson, ^’est peut-être parce que l’écrivain ne formule jamais complètement sa pensée. Il y a dans l’essai d’Einerson sur ïover soûl beaucoup d'idées qui se rapprochent de celles de Novalis. Lorsque Emerson exprime cette pensée : « L’homme est la façade d’un temple où toute vertu et tout bien habitent; ce n’est pas l’homme que nous honorons, c’est Eâme dont il est l’organe, l’âme qui ferait courber nos genoux, si elle apparaissait à travers les actions de l’homme ; « il se rencontre avec Novalis, cet autre esprit hésitant comme lui entre le christianisme et le panthéisme. Le rêveur allemand a dit : « lorsque je touche une main humaine, je touche au ciel. Il n’y a qu’un temple dans l’univers, c’est le corps de l’homme; s’incliner devant l'homme, c’est rendre hommage à cette révélation de la chair. » Emerson hésite évidemment entre le panthéisme et un puritanisme mystique. Pour tout dire, il nous semble que, s'il y a panthéisme chez Emerson, c’est le panthéisme de Malcbranche. Chez l'oratoiien comme chez le ministre unitaire, le panthéisme pénètre plutôt par les élans du cœur que par la logique. Emerson voit, comme Malebranche, toutes choses en Dieu; c'est en lui qu’il connaît les idées. « L’âme suprême, dit Emerson, est la terre commune de toutes nos pensées . » — « Dieu, dit Malebranche, est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu du corps. » Il n’y a pas jusqu’à ces mystérieux

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