‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 6 sur 11 · M.IV · texte numérisé non relu

M.IV

l'Il I I.OSOt‘11 II- A M Klî ir. AINK.

la st»liliiil<’ If c.iL'iir fiiaiiclie sa l<'mlrossp sur tous les objets en {îéiiéral, que les désirs de l'esprit np[>eli6iit des êtres lointains et sans physionomie arrêtée, que les méditations de la pensée s’étendent sans bornes précises et sans sujets définis, de môme l'individu isolé au milieu de la foule A’oit les hommes et les choses passer autour ' de lui comme une légion de fantômes. Se repliant sur lui-même, voyant ses pensées d’autrefois et ses jugements • ■ d’aujourd'hui, il ne se reconnaît plus lui-même. Scs opinions passées en faisaient un être particulier que ses opinions d’aujourd'hui ont détruit. Sa vie entière, par la théorie de la non-persistance, est une série de transformations et de métamorphoses. L'instinct, vague mystérieuse, nous entraîne dans son roulis impétueux, incessant, et c'est alors qu’étourdis et fatigués par cette tempête toujours renaissante, nous perdons conscience de nous-mêmes; c’est alors que notre être s’engloutit dans cet immense océan de l’être universel en qui tout dort et rêve, d’où par flots et par moments sortent la vie et la pensée.

Les conséqncncQs métaphysiques et morales de la philosophie d'Emerson sont la suppression de l’espace et du temps. Au temps se rapporte l'histoire, ù l'espace se rapporte la nature. L’individu, qui, selon le beau mot de Fichle, tire à lui l’éternité, va concentrer en luimême riunnanitéet la nature. C’est en lui qu'elles vont trouver leur réalité; sans lui, la nature et l'humanité ne seraient qu’une suite d'images et une série de faits successifs. L’histoire et la nature vont devenir subjec~ tives.

L’âme suprême est, avons-nous vu, la terre commune des pensées de tous les hommes. Il n'y a doue qu’un môme esprit pour tous les individus qui composent l'humnnité. Je suis partie intégrante de cet esprit, donc je puis comprendre tout ce qui a été fait dans le monde.

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I/liisloii'o consorvo lo souvenir des actes cl des œuvres <le cet cspril . Je puis trouver les lois de l'iiistoire, puistjue le même esprit qui présida aux scènes du passé préside à mes actes d’aujourd'hui. Tous ces faits répondent à quelque chose qui est en moi. Toute réforme n’a-l-elle pas été d'abord une opinion particulière? « La création de mille forêts est dans un gland, et l’Égypte, la Grèce, Rome, la Gaule, la Grande-Bretagne, l’Amérique gisent enveloppées dans l'esprit du premier homme. » La conclusion de tout cela, c'est la ix>ssibililé d’une philosophie de l’histoire. L’individu est l’abrégé de l'humanité. Lu s'étudiant lui-même, il peut découvrir les lois morales qui régissent riuunanité. Qu’est-ce que l’histoire? La biograpliie de quelques individus. Donc le sphinx peut résoudre sa propre énigme.

Dans cette théorie, l'individu est, comme le dit Emerson, l’entière encyclopédie des faits. A mesure qu’il lit les annales des temps passés, il les enferme en lui en se disant : Ceci est ma propriété; c'est ainsi que j'ai agi, que j’ai pensé, que j’ai rêvé, que j'ai senti. En même temps qu’il concentre en son Ame tous les faits de l’histoire, il est doué du pouvoir de généraliser ses pensées particulières et ses actes privés. Une croyance, une vérité, une iuslilution, nées dans son cerveau, deviendi'ont la propriété de l’humanité. Par là Emerson croit établir un courant entre l'individu cl l’humanité; il se trompe : sa théorie, poussée à ses dernières conséquences, arrive à détruire l’histoire et avec elle l'expérience l^u'elle nous présente, la sagesse qu’elle nous enseigne. 11 n’y a plus de réalité, d’expérience et de sagesse que dans l’esj)i il de rindividu. u La nuit est maintenant là où l'âme était autrefois, » dit-il. El toute l'histoire tombe ainsi dans le néant.

Nous souscrivons à celle pensée d’Emerson, qu’il peut y avoir une philosophie de rinstoire, parce que Ions les

XLVI PHILOSOPHIE AMÉHICAINE.

faits !'('!|iomloMl une [K'iisée on à nne facnllé qui est en nous. Nous croyons ([nVn s intcrrogeanl rinclividu peut découvrir la raison des faits ; nous croyons encore qn’il jicnl donner une vie nouvelle à ces faits dont toute l’existence anjonrd'liui consiste dans un léger souvenir*, mais détruire l’iiistoire, elfacer de nos cœurs le culte du glorieux passé de riinmanité, nous n’y consentirons jamais. Emerson est d'ailleurs inconséquent; il serait facile de lui prouver qu'en annihilant l'histoire, il va contre sa propre théorie, selon laquelle l'iiistoire doit présider à notre développement intellectuel. On ne saurait refuser néanmoins à ces vues sur l'histoire une rcmunpiahle hardiesse, une singulière profondeur. Pour e\pli(pier les ra|)ports qui existent entre les périotles de l'histoire et les périodes de la vie individuelle, Emerson a recours aux développements les plus ingénieux, les plus subtils. Il pose très nettement le principe d’une philosojihie de l'histoire, il ne s’égare que lorsqu’il brise toute tradition, et encore a-t-il une excuse : c'est pour abattre la tyrannie des faits, pour éviter la routine, pour donner à l'homme de son siècle une haute idée de luimème, pour réduire tous les faits historiques en faits moraux, qu'il anéantit le passé; mais ici l’humanité nu; semble devoir réclamer ses droits contre l’individu.

Par cette théorie de l’histoire, nous avons supprimé le temps; nous allons voir Emerson supprimer l’espace. Qu’est-ce que la nature? Une multitude d’images et d’apparences. Ces apparences du monde physique répondent aux apparences du monde moral. La nature comme l'histoire existe pour l’éducation de l'homme. Les apparences de la nature sont symboliques, mais ces symboles ont un rapf>ort avec notre être. L’individu doit s'ap[tliquer à rechercher le sens de ces symboles à l’aide de la faculté qu’Emerson appelle prudence. La prudence est la vertu des sens , la science des apparences. « Elle

INTRODUCTION

cherclie à la fois la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l’esprit en se conformant aux lois intellectuelles. » Nommons-la donc j*ar son vrai nom; la prudence telle qu'Emerson la décrit, c'est la science de la vie, celle qui fait le sa;?e.

L’entière possession de soi-même au milieu de cette suite d'images et de symboles qui tourbillonnent autour de nous constitue la prudence. La nature nous entoure d'illusions, mais l'homme prudent sait les éviter. Fort de sa confiance en lui-même, il détermine le caractère de la nature par son caractère. Fichte disait : « Le moi crée le monde ; » Emerson dit : « Le monde est tel que riiomme veut qu’il soit. » Le vrai sage, l'homme prudent dédaigne l’apparence et va droit au réel. Cette réalité, c'est la loi dont chaque image de la nature est le symbole. f.es symboles ont trois degrés : l’utilité, la beauté, la vérité. Il y a également trois degrés dans la prudence: la prudence qui s’attache au symbole pour son utilité, celle qui s’attache à la beauté du symbole, et enfin celle qui s’attache à la beauté de la chose réelle représentée par le symbole. Emerson divise les hommes on trois catégories, selon qu’ils cherchent dans les symboles l'utilité, la beauté et la vérité. I.a vraie prudence est celle (pii demande aux symboles la vérité qu’ils renferment et la loi qui leur est commune.

Ici viennent tout natuivllcment se placer les idées d'Ernerson sur l’art. Ce que le sage fait pour la vérité, l'artiste le fait pour la beauté. H fixe les apparences de la nature qui lui semblent les plus belles. Dans un paysage, le peintre doit dédaigner les détails et peindre l’idée que lui suggère le paysage. Dans un portrait, c'est le caractère et non les traits qu’il doit peindn^. L'artiste est celui qui sait le mieux généraliser une chose particulière, fixer pour jamais une chose momentanée, découvrir au milieu d'aj»parences éphémères le trait

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