‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 7 sur 11 · M.VIII · texte numérisé non relu

M.VIII

PIIILOSOIMIIE AMKItlCAINE.

pn-doininanl, le eaiaclèVe essoiiliel, la réalité étiTiiclle.

Il «si siiperllii (le s'ai i èler longtemps sm; ces idc'es : ( lierchons à les cxpli(picr. Tontes l(‘s cliosc's de ce inonde, en effet, celles de la natnie cl celles de notre esprit, nos jiensées, nos sentiments, nos {lorceptions, ne sonl cpie des apparences; elles passent, repassent et s’évanonissenl. Tout dans le monde extérieur et dans notre cœur est sujet à des métamorphoses infinies; mais le sage reconnaît (pie ces choses sont les spectres des réialilés : il arrête sur elles un regard lixe, démêle les apparences trompeuses des symboles véritables, constate le phénomène utile, sourit au fantôme de la beauté et se sert de ces apparences brillantes comme d'autant de degnîs pour atteindre la vérité. Lorsqu’il a reconnu dans la nature les apparences divines, il leur donne un corps s'il est artiste, et les fixe pour jamais. S’il est sage, il se sert de ces symboles jwur guider sa vie. La vertu et le génie dépendent de celte recherche.

Les idées politiques d’Emerson sont peu nombreuses. Un seul princii>e les explique toutes. Le philosophe américain ne reconnaît pas de bornes à rinflucnce personnelle. L’État n'existe que pour l’éducation du citoyen. Les institutions, qui ne sont que des essais, l’État, qui n’est pas stable, mais tout au contraire fluide de sa nature, n’ont pas le droit de dominer l’individu. I.ois, statuts, institutions, existent simplement pour nous dire : Voilà ce que vous pensiez bicr, que pensez-vous aujourd'hui? L’État doit suivre les progrès du citoyen et non les commander.

Maintenant, quelle est la sanction de la philosophie d’Emerson ? Nous connaissons déjà la sanction rémunératrice, qui est la révélation individuelle. La clause pénale s’appelle compensation. L’àme de l’individu, qui concentre en lui la nature et l'huinanité, doit être l'image de l’ordre parfait, de l'unité. Son devoir principal

IMIlOItLCTIO.N.

est donc d’y faire régner l'harinoniedes facultés, la syni- [diunie des pensées. Il doit établir dans son esprit nn complet équilibre, une symétrie régulière. Si sa vio n'est pas réglée par cet équilibre, s'il la laisse pencher plus d'un côté que d’un autre, il en est puni par la compensation. Si nous développons une faculté au détriment d'une autre, nous voyons les choses par fractions et non plus en totalité. Si nous gratifions tes sens au détriment du caractère, nous voyons bien la tète de la sirène, mais non pas le corps du dragon. Cetle loi de la compensation est visible dans la nature et dans l'esprit. Nous voyons et nous distinguons parfaitement le clîàtiment au moment où nous commettons la faute, car le châtiment et la faute sortent de la meme tige. Les hommes vous puniront, et vous-même vous vous i)imirez. N'estce pas Burke qui dit : « Un homme n’eut jamais une pointe d'orgueil (|ui ne fût injurieuse pour lui-même. » Ainsi vous soutTrirez de vos propres imperfections; mais si vous tendez de plus en plus à l'équilibre de vos facultés, en résistant aux ambitions et aux vices qui voudraient faire pencher la balance, la loi de la compensation vous en récompensera immédiatement. Nous gagnons la force de la tentation à laquelle nous résistons, comme l'habitant des îles Sandwich gagne, selon sa croyance, la force de l’ennemi qu'il tue. Ainsi, la sanction de cette philosophie est tout intérieure. C’est l’ilme qui récompense, c'est l iune qui punit les individus.

Voilà les traits principaux de la philosophie d’Einerson. Il a fallu, pour en donner une idée, groiq)er en corps de doctrine des principes qu'Emerson avait laissés é|>ars, systématiser en quelque sorte des pensées errantes. Nous avons dû écarter, parmi ces pensées, celles qui ne s'otl’raicnl qu’à l'état de conjectures ou d’aphorismes isolés, la théoriede la perfectibilité, par exenqilc. (iette tluk)rie n'est pas autre chose (pie la théorie de

L PHILOSOPHIE AMÉRICAI.NE.

Vico telle que l'a modifiée M. Michelet en disantru Vieil vit bien que riiuinauité allait par cercles, mais il ne vit pas que les cercles allaient toujours s'élargissant. » I.cs sujets les plus divers, nous l'avons dit, attirent le capricieux essayixt. Ainsi, dans le chapitre intitulé Manners (Manières), il nous donne tout un code charmant, ingénieux, un mémoire sur les lionues manières et la j)olitesse. Dans l'essai sur l'amitié, Emerson indique et précise avec une merveilleuse délicatesse et une |>énétranle éloquence tous les degrés de ce sentiment, depuis la sympathie que nous éprouvons pour les hommes qui nous sont inconnus jusqu'à la sympalhie pour l'humaiiitç. Une veine démocratique y circule cachée, et, sous le sentiment de l'amitié, tressaille sans se montrer le senliment de la fraternité. Parmi cette série d'essais où le moraliste, l'obseivatcur ingénieux se montre plus que le philosophe, nous citerons surtout l'essai sur l'amour. 11 y a dans ces pages charmantes plus de fraîcheur que de passion, plus de tendresse <pie de flamme. Emerson indique toutes les gradations du sentiment de l'amour comme il a indiqué celles de l'amitié. Il prend rainoiireux à l'école; il observe les progrès d'une intimité enfantine entre Edgard, Jonas et Almira. Bientôt l'enfant devient le jeune homme; Emerson le suit dans toutes ses douces folies d'amour, et, pour les peindre, il trouve les couleurs du Connue il vous plaira de Shaksjæare. L’amour n'est plus une passion brûlante et terrible; c'est un arc-cn-ciel qui se lève sur les orages de la vie. L'objet aimé ne trône pas comme une belle statue, il habite les régions féeriques des nuages éclairés par le soleil couchant ; puis peu à peu les rêveries s'effacent, le vague et impersonnel amour s'évanouit, le sc'ntiment s'élève à des hauteurs [)latoniciennes, et l'amant devenu l'é|)OUx compare la femme aimée au ty;)e de |)erfection qu’il a rêvé. Alors celle comparaison d’un tyi»e idéal à un èlro

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de chair amène la découverte de nouvelles imperfections et de defauts inconnus. L’époux s’attache alors à la femme, et il n'y a plus que deux êtres humains en face Tun de l’autre; c’est la (in de l'amour. La peinture d’Emerson devient triste. Nous entrons avec lui dans la demeure des deux é[X)ux, et nous nous asseyons près du triste foyer puritain. Les monotones douceurs de l'hahitude ont remplacé l’inspirai ion et la rêverie; les deux amants s'étaient pris la main en regardant le ciel, et i)ou à j)cu leurs regards se sont baissés vers la terre ; mais si l'amour s'est enfui , le devoir reste : la règle sans la passion.

Quand on a suivi Emerson à travers ces mille digressions auxquelles une pensée uni(]ue sert de lien, on se demande quel rôle pourrait jouer cette philosophie dans le mouvement actuel des idées européennes. Il semble (pi'elle offre des arguments précieux contre certains systèmes démocratiques qui se sont produits dans ces dernières années. Ces systèmes tendent singulièrement à nier l'individu ou du moins à l'absorber au sein des massifs et à l’y laisser oublié. Ses droits, on les lui arrache ; son caractère, on semble le redouter, et son génie, on parait l’envier. Apiès la destruction des arisloiraties |>olitiques qui s'intitulaient telles par droit divin et origine lointaine, il semble qu’on veuille détruire les aristocraties du caractère et du génie, qui, bien plus que les premières, tiennent leur puissance de Dieu et ont une origine inconnue et mystérieuse. On prend soin, dans ces sortes de théories, de rendre non pas les hommes égaux par l'égalité des droits, mais de rendre l'existence de chacun égale à celle de tous. Toutes ces doctrines font à la question de droit une si large part, que la question de devoir y disparait presque entièrement. Le devoir est p<mrtant la seule chose qui distingue l’individu et le sépare dos masses; les droits sont communs

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l’IlILUSUl’HIK AMtltlCAI.Ni:.

ù tous, mais le Jevoir varie presque avec chacun selon sa position. Sans le devoir, plus de luttes, dVflbrls, plus de tous ces élans (jiii marquent l'individu d'un signe glorieux-, plus de vertus, on l'en dispense dans la|ilupart de nos théories. Le devoir une fois eO'acé, toutes ces choses qui font le caractère et sont l’œuvre de la volonté individuelle disparaissent. A tous on fait la vie égale, c'est-à-dire qu’on organise la société de telle manière que l'individualité de chacun s’efface et qu'il ne reste plus que des groupes de capacités, des associations, et dans des systèmes plus récents des masses (|ui inqxiseiit à l’individu leurs sentiments et l'absorhent violenunent au sein d’une fraternité peu tolérante. Veut-il avoir sa liberté et penser à sa manière sur les choses (jui intéressent sa conscience; veut-il travailler selon scs inclinations naturelles et sans reconnaître à la société le droit de lui imposer son genre de travail; revendique-t-il luimême la récompense de son travail, la distinction et surtout la gloire, il est taxé d’individualisme. Nous ne voulons pas prendre les choses à un point de vue poétique et dire qu’une société qui arriverait à méconnaître le génie et le caractère, apanages sublimes de l’individu, serait beaucoup plus plate et plus ennuyeuse qu’une autre; mais nous dirons qu’au point de vue moral une société qui détruirait le génie et le caractère serait une société intolérante, impie et iconoclaste, car cl le détruirait la plus belle œuvre d’art qui existe, le caractère individuel, l'ame humaine, telle que chacun de nous peut la fayonner en suivant son devoir. Voilà ce que sait Emerson et |X)urquoi il réclame en faveur de l’individu. Ce qu’il exige de lui, c’est le caractère et le génie; ce qu’il exige de la société, c'est (lu’clle marche non dans une voie uniforme, mais par des chemins nombreux; qu’elle ne ferme pas toutes les issues afin que chacun soit retenu dans la môme voie ; qu’elle laisse au con-

IXTIlObUCTIOX.

un

libirc diaqiic imlivulu sc IVaycr lui-inôino sa roulo.

l’n (leuxièinc service que nous rend celle itliilosopliie, c'esl de nous arracher aux adniiralions et aux enpoueinenls contemporains, et de nous placer dans un eenti(! d'indilVérence d'où nous pouvons voir également toutes les doctrines. Il nous an-ache ainsi à l'esprit de parli, à cet esclavage moderne, à cette superstilion qui, pour être plus satirique, n'est pas moins dangereuse que 1rs anciennes superstitions tant raillées. Sois un homme avant d’ôtre un sectaire, sois un homme avant d’étre un citoyen, sois un homme même avant d'être un héros, nous dit-il sans cesse. Donne-moi, dit-il dans l'essai sur la Confiance en soi, l’assurance que lu es un homme ; faismoi sentir instinctivement que tu es un homme et ne viens pas répondre à cette question par tes actions. Le vieux mot de Montaigne, de Molière, de Rousseau : Revenons à notre nature, vibre de nouveau dans Emerson, mais sans aucun mélange d'épicuréisme, de matérialisme et d'esprit de révolte. Trop longtemps, selon Emerson, l'homme a vécu en dehors de lui, dans des institutions, dans des partis, dans des sectes; qu'il renonce à celle servile obéissance, à cette abnégation impie; qu'il rentre en lui-même et il y trouvera l'origine de ces sectes, la pensée de ces institutions qui lui ont semblé si, saintes et si supérieures à lui.

Toutes les doctrines se rencontrent dans Emerson, et la cause en appartient à celte suprême indifférence. I.es systèmes qu’on pourrait tirer de telle ou telle pensée, les conséquences qu'on pourrait arracher à tel ou tel élan, ne prouveraient rien en faveur des préjugés de celui qui essayerait de tirer à lui cette doctrine et de la déclarer conforme à ses idées. Ce ne sont pas les pensées ni l’expression de ces pensées qui sont importantes ici, c'est l’ame de ces pensées, c’est l’esprit général (pii leur a donné naissance. Emerson nous enseigne deux

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choses, la défiance cl l’amour; la défiance à rendroil des politiques, des théoriciens, des sectaires; la défiance à’ l'endroit de tous les hommes divisés en catégories, en jiarlis, en écoles; et l’amour des /lommes, de nos semblables, tels qu'ils sont sortis des mains de Dieu, des hommes portant la marque originelle de leur ressemblance avec nous, de leur identité, et non pas déformés et effacés par tous les sophismes et toutes les erreurs passionnées qui courent le monde.

Enfin, le troisième service de cette philosophie, c’est d’être un pressentiment. Elle éveille notre esprit sur nos destinées futures cl nous porte à réfléchir involontairement sur les choses qui seront. Elle nous pousse à conjecturer, à prophétiser, à deviner. Lisez avec attention ces pages bizarres et ardentes ; vous y trouverez {)eu de pensées entièrement développées, peu d’aperçus com[)létement exposés, mais vous y trouverez, si j'ose m’exprimer ainsi, des germes de nouvelles philosophies, de futures manières de vivre, d’institutions à venir. Ces essais sont comme la science hermétique et la philosophie occulte d’une nouvelle généralisation plus large et plus Ixîlle que celle que nous possédons.

Comme protestation en faveur de l’individu, il serait donc à désirer que la philosophie d'Emerson se propageât en Europe; mais, indépendamment de ce mérite d’opportunité, les Essais du penseur américain ont une portée plus haute. « Écris pour un jiublic éternel, » dit Emerson au poète et au philosophe. « Vis dans le présent comme s’il était l’éternité, » dit-il à l'homme sage. Détruire les vicissitudes de la durée et toutes les variétés de l’espace, fermer l’oreille aux opinions de la société, éviter ses louanges et ses reproches, ces voix de sirène et ces railleries de Thersite, c'est passer au milieu des hommes, au milieu de leurs murmures menaçants et flatteurs, comme les premiers clirétûiis passaient au

Diglli, J by Coos;I(

IN'TBODLCTIOX.

milieu de la nature sans s’arrêter à ses concerts et à ses leurres. Ainsi l’existence, — ce composé de faits passagers, d’actes que le souvenir nous montre comme des spectres, à peine se sont-ils éloignés de nous, — ne se laissant distraire ni par les hommes ni par la nature, s'élève à la hauteur de l’absolu ; elle ressemble à une vé*rité qui, née du temps, découverte et fixée dans une minute fugitive, devient désormais éternelle pour tous les hommes. Vivre au milieu de la nature sans se laisser entraîner par elle comme les anciens, vivre au milieu de la société sans se séparer d’elle comme Montaigne, telle doit être aujourd’hui, ce nous semble, l'ambition du sage. Emerson a connu cette ambition, et il l’éveille en nous par ses écrits. Un tel rôle noblement rempli suffit à sa gloire. La postérité n’oubliera pas qu’il a donné à notre siècle ce que Montaigne avait donné au sien, un nouvel idéal de la sagesse.

ËMILI MONTËGIT.

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