‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 8 sur 11 · ESSAIS · texte numérisé non relu

ESSAIS

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CONFIANCE EN SOI

Ne le queeelverii exirà.

L’bomnie nst sa propre étoile; l’àmequi peut former un homme honnête et parfait domine toute lumière, toute influence, toute fatalité; rien pour elle n’arriTe trop de bonne heure ou trop tard. Nos actes sont nos bons et nos mauvais anges, les ombres fatales qui marchent à nos cétés.

Beadmoht et Fletchbb.

Élevez l’enfbnt snr les rochers, allaitez-le avec le lait de la louve; lorsqu’il aura vécu avec le renard et le faucon, puissants et rapides seront ses pieds et ses mains.

Je lisais l'autre jour quelques vers d’un peintre éminent qui étaient originaux et non de convention. Dans de telles lignes, que le sujet soit ce qu’il voudra, l'àme surprend toujours un avertissement. Le sentiment qui en découle a plus de valeur que les pensées qu’ils renferment. Croire à notre propre pensée, croire que ce qui est vrai pour nous dans notre propre cœur est vrai pour

tous les autres hommes, cela est le 'génie. Exprimez

2 I>1IILÜ^I>IIIF. AMÉRICAINE.

votre f onviclion intime cl elle se «léeouvrira ('tre le sens nniverscl 5 car loujonrs le snlijeetif devient l’objectif, et notre première jH'iisée nous est rapjiortèc du dehors connue par les trompettes du jugement dernier. Le plus grand mérite que nous puissions assigner à Moïse, à Platon, à Milton, c'est (pi’ils ont réduit néant et les livres et les traditions, c’est qu'ils ont exprimé ce qu’ils prisaient, mais non pas ce qu’avaient pensé les hommes. L'homme doit s'attacher à découvrir et à surveiller cotte |K!lite lumière qui erre et serpente à travers son esi)rit bien plus qu’à découvrir et à observer les astres du firmament des bardes et des sages. Et pourtant, il chasse sans attention sa pensée parce qu’elle est sienne. Dans chaque œuvre de génie, nous reconnaissons les jiensées que nous avons rejetées; elles nous reviennent avec je ne sais quelle majesté d’abandon. Les grandes œuvres de l’art n’ont pas pour nous de plus émouvantes leçons que celle-là ; elles nous enseigi^entà rester fidèles à notre impression spontanée avec une joyeuse inflexibilité, alors même que le cri universel lui est contraire. Demain un étranger vous exprimera avec un l)on sens supérieur tout ce que vous avez senti et pensé, et vous serez forcé de recevoir honteusement d’un autre vos opinions personnelles.

Il y a un certain moment de son éducation individuelle où chaque homme arrive à la conviction que l’envie est ignorance, que l'imitation est suicide, qu'il doit SC prendre pour meilleur ou pire selon le lot qui lui est échu ; que, malgré que l’univers infini soit remjili de bien, néanmoins aucun épi de blé nourrissant ne peut pousser en lui que par son travail individuel et sur la j)ortion de terre qui lui a été donnée à travailler. La puissance qui réside en lui est neuve, originale; jwrsonnc ne sait ce ipi'il peut faire, lui-mème ne le sait pas avant de l’avoir essayé. Ce n’est pas pour rien qu’une physionomie, urj

: by Goc

CONFIANCE EX SOI

caraclèie, iiii l'ail font tant d'imiircssion sur lui, tandis que d’autres n'eu pro<luisent aucune; elle n'est pas sans une harmonie préétablie dans l'inlclligence, cette slrncture. L’œil était placé à l'endroit meme où un certain rayon devait lomlxir, afin qn’il pût rendre témoignage de ce rayon. Que l'homme donc exprime bravement sa confession jusqu’à la dernière syllal)c. Nous n’exprimons que la moitié de nous-mêmes et nous sommes lionleux de l'idée divine que chacun de nous représente. Nous {KHivons être assurés que cette idée divine est proixirlionnée à de nobles lins; qu'elle soit donc fidèlement, sincèrement communiquée aux autres hommes; car les h'iches ne manifesteront jamais visiblement l'œuvre de Üieu. Pour rendre sensible une chose divine, il est nécessaire d'un homme divin. Un homme est joyeux, et peut se dire délivré de sa lâche, lorsqu’il a mis son cœur dans son œuvre et fait de son mieux ; mais il n’y a pas de paix pour lui s'il a agi autrement, sa délivrance ne le délivre pas. Son génie l ahandonne dans ses tentatives, aucune muse ne lui est amie; aucune inspiration, aucun cs|toir ne lui arrivent.

Confie-toi en loi-mème ; tout cœur vibre à celle ferme parole '. Accepte la place que t’a donnée la divine providence, la société de tes contemporains, l'ensemble des événements. Les grands hommes ont toujours fait ainsi; ils se sont confiés comme des enfants au génie de leur âge, trahissant par instants cette croyance que c’était Dieu qui allumait au fond de leur cœur l'enthousiasme, qui travaillait par leurs mains, qui dominait cl absorbait tout leur être. Acceptons aujourd’hui la même destinée sublime avec le plus haut dessein ; ne restons pas serrés dans mi coin ; comme des làclies ne fuyons pas devant

' Mol à mol ; loul cœur vibre à celle corde d’eirain, lo ihai irait tlriiig.

PHU.OSOPHIK AMÊnrCAINE.

uiMî révolution; mais, bienfaiteurs, rédempteurs, pieux aspirants à être une noble argile entre les mains du Tout- Puissant, avançons et avançons toujours davantage en conquérants sur les domaines de la mort et du néant.

Quels charmants oracles rend sur ce sujet la nature, par la physionomie et le maintien des enfants, et même des bêtes! Ils n’ont pas en eux cet esprit divisé et rel)elle, cette déliancc que nous gardons à l’endroit de nos sentiments, parce que notre arithmétique a calculé la force et les moyens opposés à nos desseins. I>eur esprit étant un, leur œil est encore comme insoumis, et lorsque nous les regardons nous sommes déconcertés. L’enfant ne se conforme à personne, tous se conforment à lui, si bien qu'un enfant met en déroute ces quatre ou cinq ailultes qui babillent et jouent avec lui. Ainsi que l'enfance. Dieu a armé la jeunesse, la puberté et la virilité avec leurs propres attraits et leurs propres charmes, les a rendues enviables et gracieuses, et leurs droits, leurs prétentions ne seront jamais, jamais rejetés tant qu’ils s'appuieront sur leur nature native et spontanée. Ne pensez pas que le jeune homme n’a pas de force parc(* qu'il ne jicut causer avec vous et moi. Écoutez 1 dans l;i chambre voisine, qui donc parle avec tant de clarté et d’enthousiasme? Cieux! c'est lui. — Quoi! c'est ce composé de timidité et de silence qui pendant des semaines» entières n’a rien faitque manger lorsque vous étiez là, qui maintenant se répand en paroles résonnantes comme le timbre des cloches! Il semble qu’il sait maintenant comment parler à ses contemporains. Timide ou hardi, eu vérité, il saura comment nous rendre inutiles, nous ses aînés.

La nonchalance des enfants qui, étant sûrs d’un dîner, dédaignent autant qu’un souverain de dire ou de faire quelquechose pour se concilier quelqu’un, voilà la saine attitude de la nature humaine. L’enfant est le maître de

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la société-, indépendant, irresponsable, regardant de son coin sur les gens et les faits qui passent auprès de lui, il les juge, il prononce sur leur mérite dans le vif résumé familier aux enfants, il les déclare l)ons, mauvais, intéressants, éloquents, niais, ennuyeux. Une s’inquiète pas des conséquences, des intérêts ; il donne un verdict indépendant et naïf; vous pouvez le flatter, lui ne vous flatte pas. Un homme est comme emprisonné par la conscience qu’il a de lui-même. Aussitôt qu’il a une fois agi ou parlé avec éclat ‘, il est une personne compromise, surveillée par la sympathie ou la haine de milliers d’individus dont il doit maintenant tenir compte. Il n’y a pas de Léthé pour lui. Ah ! s'il pouvait encore rentrer dans son ancienne indéj)endance, dans sa neutralité! L’homme qui aurait ainsi perdu toute son ancienne tranquillité, et qui continuerait à se conduire avec la même innocence sans aflectation, sans préjugés, sans eflioi, incorruptible, qui continuerait à regarder avec ses anciens yeux, celui-là serait formidable et fait pour attirer à jamais les regards du poète et des hommes. La force de cette immortelle jeunesse se ferait incontestablement sentir. Il exprimerait sur toutes les alTaires passagères des opinions qui, n’étant pas individuelles, mais nécessaires et éternelles, s’enfonceraient comme des traits dans les oreilles des hommes et les rempliraient de crainte.

Voilà les voix que nous entendons dans la solitude, mais elles deviennent faibles et à peine perceptibles à mesure que nous entrons dans le monde. La société est partout en conspiration contre la virilité de chacun de ses membres. La société est une compagnie d’assurance dans laquelle les membres s’entendent pour la sûreté de leur nourriture, à condition que le mangeur rendra en échange sa liberté et sa culture. La vertu qu'elle de-

' Cti mot éctai c;$t en rraiiyais üani l’oi'igiiial.

PHILOSOPHIE AMEUICAINE.

nimulc avant tout est la conjonnilé. I.a (loiilianw en soi est son aversion. Elle n'ainie pas les réalités et les créateurs, mais les usages et les coutumes.

Celui (jui veut être un homme doit être un non conformiste. Celui qui veut conquérir les palmes immortelles ne doit pas être troublé par le nom du bien, mais doit chercher où est le bien. Rien n'est aussi sacré que l’intégrité de notre propre esprit. iVbsolvez vous-même, et vous conquerrez le suffrage du monde. Je me souviens d’une réix)nse que, dans ma jeunesse, je fus jxiussé à faire à un interlocuteur distingué qui avait coutume de m’iiiqtortuner avec les ebères vieilles doctrines do l’Église ; sur mon dire : « Qu’ai-je à faire de la sainteté des « traditions si je puis vivre par moi-même, par mon « impulsion morale intérieure ; » mon ami observa » que « les impulsions pouvaient venir d’en bas et non d’en (( haut, n Je répliquai alors : « Il ne me semble |>as qu’il « en soit ainsi ^ mais si, par hasard, je suis l’enfant du « diable, je vivrai alors d’après les lois du diable'. « Le bien et le mal ne sont que des noms faciles à trans|>ortcr à ceci, ou à cela; le seul droit est celui qui est conforme à ma constitution, le seul tort celui qui lui est opposé. Un homme doit se conqiortcr en présence de toute oj)jxisition comme si, à l’exception de sa personne, toutes choses n’étaient qu’étiquettes et phénomènes. Je suis honteux en pensant combien nous capitulons aisément avec les mots et les signes, avec les associations et les institutions mortes. Tout individu au maintien décent et au lieau langage m’afl’ecte et me commande beaucoup plus (pi’il ne serait nécessaire. Je dois marcher la tête haute, vivre de ma vie individuelle et dire rudement la vérité

' Voilà le côté faible d’Emerson, c’est l’exaglirallon de l'individiialilé humaine; on peut aller loin avec cela. Le mol qu'il cite est alisolument le même que celui de Kossuth : ■ Si le ciel ne veut [laa m'entendre que l'enfer me réponde. »

Digiti-.-! by Goôgfc

CONFIANCE EN SOI

dans tous les scjiliers. Si la malice et la vanité iKU’tent riinbitdcla pliilanlhropic, les laisserons-nous donc passer? Si quelque colérique bigot prend en main cette excellente cause de Y abolition et vient à moi avec les dernières nouvelles airivécs des Barbades, pourquoi donc ne lui dirais-je pas : « Va, aime ton enfant, sois modeste et garde une bonne nature, et ne viens plus vernir ta dure et égoïste and)ition avec cette incroyable tendresse pour des gens de couleur noire qui habitent il cent lieues de toi; tu i>ortes au loin ton amour et tu n’es que haine à ton foyer. » Rude et im(K)lic serait une telle réception, mais la vérité est plus lielle que raffectation de l'amour. Votre bonté doit avoir un certain tranchant ironique, sinon elle est nulle. La doctrinc de la haine doit être prêchée comme la contre-partie de la doctrine de l’amour lorsque cette dernière fatigue et ennuie. J’évite mon père et ma mère, ma femme et mon frère, lorsque mon génie intérieur m'ap[)elle. Volontiers j'écrirais sur ma porte : Absent par caprice. J’aime à croire que cet acte aurait un meilleur mobile que le cai>rice; mais enfin nous ne pouvons jtasser toutes nos journées à expliquer notre conduite. N'attendez pas de moi que je vous dise pourquoi je recherche, ou pourquoi j'évite la société. Et bien plus, ne venez pas me parler, comme un brave homme le faisait hier encorc,du devoir qui m'impose d’élever tous les hommes pauvres i\ une meilleure situation. Est-ccqu’ils ^o\\\.mcs pauvres^ Je le dis, imbécile philanthrope, que je regrette le f/o?/ar’, le sou, le liard que je donne à des hommes qui ne m'a|)partiennenl pas et auxquels je n’appartiens pas. Il y a une classe de personnes envers lescpielles je suis comme acheté et vendu, par affinité spirituelle; pour celles-là, j’irai en prison si cela est nécessaire; mais vos mélanges de charité populaire, mais la construction d'églises pour

V Dollar, monnaie américaine valant à peu prèi> S fr. 25 cent.

PHILOSOPHIK AMÉRICAINE.

la triste tin à laquelle s'arrêtent tant d’hommes de nos jours, mais l’éducation du collège pour des fous, mais les aumônes aux sots, mais les mille sociétés de secours! — Je l’avoue bien, que quelquefois je succombe et que je donne mon dollar ; c’est un dollar stérile que de jour en jour j’aurai la virilité de refuser.

Les vertus dans l’opinion populaire sont plutôt l’exception que la règle : il y a l'homme et ses vertus. Les hommes font une lionne action pour témoigner de leur courage et de leur charité, et aussi beaucoup comme s'ils étaient condamnés à payer une amende en expiation de leur non apparition journalière à quelque parade. Ils accomplissent leurs œuvres comme une apologie ou une expiation de leur vie mondaine, de même que les invalides et les insensés payent une plus forte i>ension. Leurs vertus sont des pénitences. Mais moi je ne désire pas expier, mais vivre. Ma vie n’est pas une apologie , c'est ma vie. Je vis pour moi-môme et non pour donner mon existence en sjxictacle. Je préfère qu’elle soit d’un train plus modeste, pour\u qu’elle soit égale et naïve. Je la voudrais résonnante et douce, se souciant iieu de la douleur et du bien-être; de la sorte elle serait unique et renfermerait tout, charité, combat, conquête, hygiène. Je demande à votre vie individuelle de me donner l'assurance première que vous êtes un homme , et je vous refuse le bénéfice de répondre par vos actions à cette question. Que j’accomplisse ou non ces actes qui sont tenus |K)ur excellents, je sais par moi-même que cela est indillérent'. Je ne puis consentir à payer pour un privilège là où je me sens un droit intrinsèque. Aussi fiiiblcs que soient mes dons actuels, ma valeur individuelle, je n'ai pas

' Ces pensées seront mal comprises, nous le craignons, de ceux qu( Interrogeront la lettre sans consulter l'esprit. Tout cela est profondé.. ment protestant; e'est la philosophie de celte maxime fon^ameatalq du protestantisme : La foi siijjii tam les oeuvres.

CONFIANCE EN SOI

besoin pour ma cauticm et pour la caution de mes frères de mes actions ou de tout autre témoignage secon^dairc.

Mon devoir et non l’opinion des hommes, voilà ce qui me concerne. Cette règle, également sévère et ardue dans la vie active et dans la vie intellectuelle, peut serv ir à faire la complète distinction entre la grandeur et la bassesse. Cette règle est la plus difficile à suivre, car vous trouverez toujours des hommes pénétrés de la pensée qu’ils savent mieux (|ue vous-même quel est votre devoir. Dans le monde, il est aisé de vivre conformément à l'opinion du monde; dans la solitude, il est aisé de vivre d’après notre propre opinion ; mais le grand homme est celui qui, au milieu de la foule, conserve avec une pleine douceur l’indépendance de la solitude.

Se conformer à des usages qui n’existent pas pour vous, voilà ce qui dissémine votre force; vous |ierdez ainsi votre temps , et vous eiïacez le relief de votre caractère si vous maintenez une Église morte, si vous encouragez une morte société biblique , si vous votez avec un grand parti soit pour, soit contre le gouvernement, si vous ouvrez à tout venant votre table comme le ferait un vil hôtelier. J’aurai jieine à découvrir par derrière tous ces remparts quel homme vous êtes réellement. En agissant ainsi, d’ailleurs, c’est autant de votre force personnelle que vous répandez hors de vous. Mais accomplissez l’action qui vous est propre , et aussitôt je vous connaîtrai. Accomplissez votre œuvre, et cette action doublera votre force originale. L’homme devrait savoir quel colin-maillard c’est que ce jeu de conformité. Si je sais à quelle secte vous appartenez, j’anticipe sur vos arguments. J’entends un prédicateur annoncer pour sujet de son sermon l’utilité de quelqu’une des institutions de l’Église dont il est un membre. Est-ce que je ne sais pas d’avance qu’il ne iHJut dire aucun mot neuf et siwntané?

10 PHILOSOI'HIE AMÉHICAl.NE.

Esl-ce (|iiu jt: nu sais pas (|iic, malgré toulu colle ostuiilalion cl eus promesses d’examiner les foiKlemenls décolle institution, il ne le fera cortainomoiil pas? Esl-cequcje ne sais pasipi'il s'esl engage à ne regarder (pie d'un ccilé, le côlé jiormis, et qu'il (larlcra non comme un homme, mais comme ministre de la paroisse? C'est un procureur acquis à une cause, et dont les allures do harreau ne sont que la plus frivole des aifectations. Mais iK)urlanl bien des hommes ont essuyé leurs yeux avec leurs mouchoirs, et entrent avec lui on communauté d'opinion. Celle conformité ne les rend pas faux dans quelques cas particuliers, mais faux dans toutes les occasions. Leur vérité n'est pas vraie. Avec eux, deux n'est ]ias réellement doux, quatre n'est pas réellement quatre ^ si bien que chaque mot (pi'ils disent nous chagrine, et que nous ne savons comment faire pour les mettre à la raison. Pendant ce temps, la nature n’est pas paresseuse, elle nous revêt de l'imiformc de prisonnier en nous donnant l’habit du parti auquel nous appartenons. Nous arrivons à prendre une certaine coupe de figure, et nous acquérons pcar degrés la plus charmante expression d'âne. Il y a une circonstance individuelle qui ne manque jamais de se manifester : c'est cette sotte face de la ilalterie obligée, ce sourire forcé qui nous échapiæ lorsque nous nous sentons mal à l'aise pour ré|Knidre à une conversation qui ne nous intéresse pas. Iaîs muscles du visage n'étant |)as siKuitanémcnt émus, mais bien remués par un lent et factice efl'ort de la volonté, font, par leur tension sur toute la surface du visage, le plus désagréable elfet, et laissent apercevoir un sentiment de répugnance et de mépris ((u'aucun brave jeune homme ne supporterait deux fois.

En punition do cette non conformité à ses usages, le monde vous chasse par ses mécontenlemenls. Et, ce|iendant, un homme doit savoir estimer à sa juste valeur

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coNnANCE EN sor.

iine physionomie mécontente. Les pnssanls le regardent de travers dans les i-iies, les visiteurs dans le salon de son ami. Si cette aversion avait, comme la sienne propre, son origine dans le mépris et la résistance, il pourrait en vérité s’en retourner à sa demeure l’esprit troublé par de tristes pensées-, mais tes physionomies malveillantes ou bienveillantes de la multitude n’ont pas de causes profondes, n’ont aucune raison d’être sujiéricures , mais naissent et s’évanouissent selon le vent (pii souflle et les nouvelles des feuilles publiques. Cependant ce mécontentement de la multitude est plus formidable que celui d’un sénat ou d'un collège. Il est aisé pour un homme ferme et qui sait le monde d'endurer la colère des classes cultivées : leur rage est prudente et pleine de décorum, car elles sont timides, sentant bien qu’elles aussi sont vulnérables. Mais lorsqu’à leur rage féminine vient s’ajouter l'indignation du [>euple, lorsque la force brutale et inintelligente qui git au fond de la société vient à hurler et à mugir, alors il est nécessaire de l'habitude de la magnanimité et de la religion pour traiter cette colère comme une bagatelle sans importance '.

Après cette servile conformité, une autre terreur qui nous éloigne de la conliancc en nous-mêmes, c’est notre persistance, c’est ce resjxîct pour nos act(‘s et nos paroles passées qui provient de ce que les autres hommes n’ayant pas d’auti-e donnée |KUir mesnn'r notre orbite que nos actes passés, nous serions d(‘solés de les désappointer.

' Belle pensée el bien digne d’être méditée par les hommes publics de notre temps. Ils supportent racllemenl les rancunes des partis |iolitii|ues; ils n'agissent pas tout à fait de même en face de l'émeute. Le même fait est observable dans le sein des assemidées parlementaires : il leur est facile de suppoiicr une accusation do M. Jules Favre : mais s agil-il de rappeler à l’ordre le citoyen Miol par exemple, alors c’est toute une alTaire.

PHILOSOPHIR AMÉRir.AINR.

Mais pourquoi donc alors avez-vous sur vos épaules une tôle actuellement pensante? pourquoi traîneriez vous ce corps monstrueux de votre mémoire de jieiir de contredire quel«|ue oi>inion émise à tel lieu ou à tel autre? Quand même vous vous contrediriez, eh bien, quoi? il me semble que c’est une régie de la sagesse de ne jamais se reposer sur la mémoire seule, même dans les actes qui ne sont que de purs souvenirs, et qu’il faut, au contraire, mettre le passé sous les yeux multiples du présent et vivre dans un jour toujours nouveau. Confiez- vous é votre émotion. Dans vos systèmes de métaphysique, il vous est arrivé de refuser à Dieu la |>ersonnalité ; mais pourtant si les religieux mouvements de Tàme vous agitent, communiquez-leur le cœur et la vie, bien qu'ils tendent à enfermer et à envelopper Dieu dans la forme et la couleur. Laissez là votre théorie, comme Joseph son manteau, entre les mains de la prostituée, et fuyez.

Cette folle persistance est le génie qui hante les petits esprits, le génie qu’adorent les petits hommes d'État, les petits philosophes et les petits théologiens. Avec cette jiersistance, une grande âme n'a absolument rien à faire. L’homme qui s'inquiète de cette persistance )K)urrait tout aussi bien s’inquiéter de son ombre peinte sur le mur. Fermez vos lèvres , cousez-les fortement ! ou bien, si vous voulez être un homme, dites fennement ce que vous avez pensé aujourd'hui en mots aussi rudes que des boulets de canon ; demain dites ce que vous penserez avec des paroles aussi franches, bien qu’elles contredisent tout ce que vous avez dit aujourd'hui. Ah bien! alors, s’écrieront les vieilles dames, vous serez bien sûr de n’être pas compris. N’èlre pas compris! c’est le mot d’un fou. Est-il si mauvais déjà de n’être pas compris? Pythagore ne fut pas compris, ni Socrate, ni Jésus, ni Luther, ni Copernic, ni Galilée, ni Newton,

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CONFIANCE EN SOI. 13

ni aucuns des esprits sages et purs qui ont pris chair. Être grand est une excellente condition pour n'être pas compris.

L’homme ne peut violer sa nature. Toutes les saillies de sa volonté sont unies par la loi de son être, de même que les inégalités des Andes et de l’Hymalaya sont insignifiantes et ne peuvent contrarier la courbe de la sphère terrestre. Et il importe peu de savoir de quelle façon vous éprouverez cette nature. Un caractère est comme une stance ou un acrostiche alexandrins, lisezles par en bas, par en haut, de travers, ils répéteront toujours la même chose. Dans cette charmante vie des bois dont Dieu a fait mon lot, laissez-moi me ressouvenir jour par jour de mes honnêtes pensées , sans préméditation, sans réticences, et je n’en doute pas, je les trouverai symétriques. Mon livre exhalera l’odeur du pin et résonnera du bourdonnement des insectes. L'hirondelle qui vole auprès de ma fenêtre entrelacera dans la trame de mon style la paille qu’elle porte à son bec '. Nous passons pour ce que nous sommes. Le caractère se > manifeste malgré notre volonté. Les hommes s’imaginent qu'ils ne manifestent leurs vertus et leurs vices que par des actes patents, et ils ne voient pas que la vertu ou le vice émettent un souflle à chaque minute.

Ne redoutez pas d'éviter d'imprimer à la variété de vos actions ce caractère de non jiersistance; il suffit que chacune de ces actions soit honnête et naturelle à son heure : si une seule porte ce caractère, toutes les autres s'harmoniseront, aussi dissemblables qu’elles paraissent. Ces variétés s’effacent lorsqu’on., les considère à une courte distance ou d'une toute petîte hauteur de

' Charmanles lignes. Nous ne connaissons pas de manière plus gracieuse de rendre et d'exprimer cette union mystérieuse des pensées qui, bien qu’elles soient diverses, portent toutes ies couieurs de la vie qui les a inspirées.

14 PHILOSOPHIE AMARICAIXE.

pensÂ^. Une môme tendanoe les unit toutes. Le voya^re du meilleur vaisseau n'est ({u’iine li;;nc en zig zag; mais regardez cette ligue une distance snflisante, et vous verrez toutes ces irrégularités se fondre en une ligne égale et droite. C'est ainsi que s’expli(jueront vos actions naturelles et naïves. Mais la conformité n’explique rien. Agissez simplement, et les actions précédentes que vous aurez faites simplement justifieront celle d’aujourd'hui. La grandeur en appelle toujours à l’avenir. Si je puis être assez grand |xnir agir droitement et mépris<îr l’opinion, c’est que mes actions d’autrefois me défendent maintenant, yu’il arrive ce «pi’il pourra, aujourd’hui agissez nohhiment; méprisez toujours les apparences. La force du caractère est une force qui résulte de l’accumulation des forces de la volonté, de façon que la vertu des jours passés remplit encore de santé le jour d’aujourd'hui. Qu’est-ce qui donne aux héros du sénat et des champs de bataille cette majesté qui remplit l’imagination? I.’idée d’une suite de jours illusti'es et de victoires qu'ils traînent après eux. Scs actions répandent leur lumière sur l’acteur, le héms qui s'avance. Pour l’œil de chaque homme , il est comme suivi par une escorte visible d’anges. C’est là ce qui fait gronder le tonnerre dans la voix de Chatham, c'est là ce qui met la dignité dans le port de Washington, ce qui fait briller l’Amérique dans les yeux d’Adams. L'honneur est vénérable, parce qu'il n'est pas éphémère, et qu'il est toujours, au contraire, une vieille vertu. Mous lui rendons hommage anjonrd'hui, parce cpi'il n’est pas d'aujourd'hui. ISous l’aimons, parce qu'il n’est pas une trap|>e pour noire amour et notre hommage, mais parce (pi'il est indépendant, ipi’il dérive de lui-même, et qu'il est toujours d’une antique lignée sans tache, quand bien même ce serait dans la i)crsonnc d'un jeune honnno qu'il SC manifesterait.

CONFIANCE EN SOI

J’espère que dans notre temps nous aurons entendu pour la dernière fois parler de conformité aux usages du monde et de persistance. Jetez ces mots en pâture aux journaux ; laissons-les se ridiculiser eux-mêmes. Au lieu de la banale cloche, écoutons plutôt quelques sons de la flûte Spartiate. Un grand homme vient jKuir diner h ma maison ; je ne souhaite pas de lui plaire, je souhaite qu’il me plaise. Je désire que ma réception soit cordiale, mais elle doit d’alwrd être vraie. Afliontons et réprimandons la médiocrité polie et le sordide contentement de ce temps-ci: jetons à la face de la coutume et de l’hahitudc ce fait qui est le fait dominant de toute riiistoire, c’est que là où un homme se meut, un grand acteur, un grand iienseur responsable se meut également; c’est qu’un homme vrai n'appartient à aucun temps, à aucun lieu, mais se fait le centre de runivers. Là où il est, là est la nature, il mesure les hommes, les événements, et vous êtes forcé de marcher sous son étendard. Ordinairement chacpic jKîrsonnc que l’on rencontre dans la société nous rappelle quelque autre personne, quelque autre chose. Mais un grand caractère ne nous rapixîlle rien. Il prend la place de la création tout entière. L'homme doit s’élever jus4]u'au jKÛnt de rendre indilTércntcs toutes les circonstances et de rejeter dans l’ombre tous les moyens. Tous les grands hommes sont cela et font cela. Chaque homme vrai est une cause, une contrée, un siècle; il lui faut des espaces infinis et d’innombrables années pour accomplir sa jKînsée, et la postérité semble suivre ses pas comme une procession. César est né, et nous aurons pour dos siècles un empire romain. Le Christ est né,etdcs millions d’esprits s’attacheront à son génie et grandiront avec lui. Une institution n’est que l’ombre allongée d'un homme; témoin la réforme de I.uthcr, le quakerisme de Fox, le méthodisme de Wesley, l’abolition de Clarkson. Mil-

16 HIILOSOPHIK AMERICAINE.

ton ap|)olail Scipion le soinmol de Home : toute histoire SC résout aisément d’elle-méme dans la biograpliie tîe quelques |)ersonnes passionnées et fortes.

Que riionime connaisse sa valeur et foule à ses pieds les circonstances. Pourquoi irait-il, à la manière d'un biUard, d’un intrigant ou d’un pauvre enfant élevé par charité, rôdant, s'esquivant timidement dans ce monde qui est le sien. L'bommc qui dans la rue ne trouve en lui-môme aucune force corres|X)iidante à celle qui a bilti une tour ou taillé un dieu de marbre, sc sent humble en les contemplant. Une statue, un palais, un livre somptueux ont pour lui un air étrange et menaçant, et semblent lui dire : Qui êtes-vous, monsieur? Et cependant toutes ces choses ne sont, en réalité, que comme des solliciteurs qui réclament son attention et adressent des pétitions à ses facultés, afin que leur regard se tourne de leur côté et qu'elles les prennent en leur j)ossession. La peinture réclame mon verdict, par exemple; me commande-t-elle? non; mais je dois examiner ses réclamations et établir dans quelle mesure les louanges qu’elle réclame doivent lui être accordées. L’histoire |)opulairc de ce manant qui, ramassé ivre mort dans la rue, fut apporté à la maison d’un duc, décrassé, habillé, couebé dans le lit du duc, traité à son réveil avec la plus obséquieuse politesse et auquel on persuada que jusqu'alors il avait été insensé, — cette bisloire doit sa |topularité à ce fait qui symbolise si bien la vie de l'bommc, lequel est dans le monde une sorte d'idiot, mais dont la raison sc réveille de temps à autre, et qui alors, dans ces courts moments de clainoyance , se trouve un véritable prince.

Notre manière de lire est celle de mendiants et de sycophantes. Dans l’iiistoire, notre imagination nous abuse et fait de nous des fous. Iloyauté et aristocratie, puissance et Étal, tous ces mots composent pour nous

CONFIANCE EX SOI

un plus Somptueux vocabulaire que les noms des paiiiculiers et des voisins, que les simples noms de Jean et d’Édouard, de leur petite maison et de leur travail habituel de chaque jour, et pourtant, des deux côtés, les choses de l’existence sont les mêmes; des deux côtés la somme totale de la vie est la même. Pourquoi donc avons-nous tant de déférence pour le roi Alfred, pour Scanderbeg, pour Gustave-Adolphe? Ils furent vertueux, mais ont-ils donc emporté toute vertu avec eux? Lorsque les humbles individus agiront dans un grand but, l’éclat ira des actions des rois à celles des simples gentlemen.

Le monde, à la vérité, a été instruit par ces rois qui ont ainsi magnétisé les yeux des nations. Il a été instruit par ce grand symbole, et a appris par lui ce respect mutuel que l'homme doit à l’homme. La Joyeuse loyauté avec laquelle les hommes ont partout permis que le roi, le noble, le grand propriétaire établissent la loi et la hiérarchie des personnes et des choses, la modifiassent et récompensassent les bienfaits, non par l’argent , mais par l’honneur , qu’était-elle sinon le signe hiéroglyphique au moyen duquel ils exprimaient la conscience de leurs propres droits et leur propre grandeur?

Mais le magnétisme qu’exerce toute action originale s’explique aussitôt que nous cherchons les raisons de cette confiance personnelle. Qu’est-ce donc que ce moi originel sur lequel peut être fondée une universelle confiance? Quelle est la nature et le pouvoir de cette étoile de la science qui, sans parallaxe, sans éléments calculables, jette un rayon de beauté sur les actions les plus triviales et les plus impures aussitôt que la moindre marque d’indépendance se manifeste? La recherche nous conduit à cette source qui est à la fois l’essence du génie, • l’essence de la vertu et l’essence de la vie, et que nous

PHILOSOPHIE AMEIUCAI.NE.

appelons s|M>ntanéilc et instinct. Cette sagesse primordiale s’ajijielle intuition, par opposition à nos autres moyens de connaître, qui sont des méthodes acquises. Toutes les choses trouvent leur commune origine dans cette force profonde, dans ce fait qu’aucune analyse ne peut atteindre. Car le sentiment de V Être qui, dans nos iieurcs calmes, s’élève, on ne sait comment, dans l’ûme, n’est pas diiïérent des choses extérieures, de l’espace, du tonq)s, de la lumière, de l'homme, mais ne fait qu’un avec eux, car il provient évidemment de 1a même source d’où sont sortis leur être et leur vie. Nous participons à la vie par laquelle tout existe, et cependant, oubliant que nous sommes sortis de la même source, nous regardons comme des apparences tous les objets de l'univers. Dans l'intuition est la fontaine de l’action et la fontaine de la jiensée. C’est en elle (pfest le soufllc do cette inspiration (|ui donne à riiomme la sagesse, de cette inspiration (pii ne peut être niée sans impiété et sans athéisme. C’est par elle que nous nous asseyons sur les genoux de rintclligencc infinie cpii fait de nous les organes de son activité et les temples de sa vérité. l.orsque nous discernons la justice, lorsque nous discernons la vérité, nous ne faisons rien de nous-mêmes, mais simplement nous ouvrons un passage «à ses rayons. I.orsque nous nous demandons d’où vient cela; — lorsque nous essayons de fouiller dans notre Ame pour y surprendre les causes de ces faits, — toute philoso|)hie, toute raéla- [ihysiquese trouveen faute. La présence ou l'absence de notre Ame est tout ce (pie nous |H)uvous affirmer. Chaque homme distingue parfaitement les actes volontaires de son esprit de ses perceptions involontaires, et il sait qu'il doit à ces dernières un jirofond respect. Il peut errer dans la manière de les rendre et de les exprimer, mais il sait que, non plus que le jour et la nuit, elles ne sont discutables. Toutes mes actions volontaires, toutes

CONFIANCE EN SOI

mes coiinaissiiiicos uaïuiscs sont choses vajiiios et de liasard ; mais la rêverie la plus triviale, l’êmotion naïve lu plus simple sont à la fois familières et divines. Les hommes sans pensée contredisent aussi facilemeirt les perceptions que les opinions, et même plus facilement parce qu’ils ne savent pas distinguer entre l'intuition et la connaissance. Ils s’imaginent que je choisis, |X)ur la mieux voir, cette chose ou cette autre. Mais la perception n'est pas capricieuse, elle est fatale. Si je distingue un rayon de la vérité, mon enfant le verra après moi, et puis, dans le cours du temps, tout le genre humain, bien (ju'il puisse arriver qu'il n’ait été jamais vu avant moi, car ma perception d'une vérité est un fait aussi réel (|uc le soleil.

Les relations de l’àme avec l'esprit divin sont si pures qu’il est profane de chercher à y introduire des auxiliaires. Si Dieu parlait, il ne nous communiquerait j»as scul(>mcnl une chose, mais toutes les choses, il remplirait le monde du bruit de sa voix ; du centre de sa j)cnséc présente il répandrait la lumière, la nature, le temps et les âmes, et créerait tout de nouveau. De môme, lorsqu'un esprit simple reçoit la sagesse divine, alors les vieilles choses s’évanouissent; les textes, les docteur, les méthodes, les temples tombent; il vit et absorlie le passé et le futur dans l’beure présente. Toutes les choses, sans exception, deviennent sacrées et sont comme dissoutes dans leur propre cause, si bien que, dans ce miracle universel, tous les miracles particuliers disparaissent. (l'est jK)urquoi, si un homme, prétendant vous parler de Dieu, vous ramène à la phraséologie de (|uelquc nation ensevelie dans une autre contrée, dans un autre monde, ne le croyez pas. I.e gland est-il donc préférable au ebène dans toute sa beauté? Le père est-il meilleur que l'enfant dans lequel il a mis toute la maturité de son être? D'où vient donc ce culte du passé. Les siècles

PHILOSOPHIE américaine.

sont (les conspirateurs en guerre avec la santé et la majesté de l’âme. Le temps et rcspacc ne sont que les couleurs physiologiques que l’œil imagine, mais l’âme est la liimière; là où est l’âme, là est le jour 5 là où elle était, là est la nuit ; et Thistoire est une impertinence et une injure si elle est autre chose qu’un joyeux apologue et une parabole de mon être et de ma destinée.

L’homme est timide et implore toujours l’indulgence pour lui-même. Il n’ose pas dire : je pense, je suis, mais il fait une citation de quelque saint ou de quelque sage. Il est confus en présence du brin de gazon et de la rose qui s'omre. Ces roses qui sont sous ma fenêtre se soucient peu des anciennes roses et des plus belles; elles sont ce qu’elles sont; elles vivent aujourd'hui en présence de Dieu. Il n’y a pas de temps pour elles. La rose est simplement la rose, et elle est parfaite dans chaque moment de son existence. Avant qu’un seul bouton ait éclaté, toute sa vie a agi ; 1a Heur tout à fait épanouie n’est pas plus vivante que la tige dépounue de feuilles. Elle satisfait la nature dans tous les moments également. Mais l’homme diffère, se souvient, il ne vit pas dans le présent, mais, la tête tournée en arrière, il regrette le passé, et, insoucieux des richesses qui l’entourent, il se dresse sur la iwinte du pied pour regarder dans l’avenir. Il ne peut être heureux et fort qu’en vivant lui aussi avec la nature dans le présent, au-tlessus du temps '.

Cela est assez simple, et cependant voyez combien de fortes inlellgences qui n’osent pas encore écouter Dieu lui-même, à moins qu’il ne parle la phraséologie de David, Jérémie ou Paul. Sans doute que nous n’attacherons pas toujours un si grand prix à quelques textes

' Tout re paragraphe rappelle le ^ouliait de Faust dans Goelhe : « Ah ! si je pouvais vivre, s|ionlanéinciit vivre comme lu gazon pousse et comme les arbres croissent ! «

CONFIANCE EN SOI

et à quelques existences. Nous sommes comme des enfants qui répètent par routine les sentences de leurs grand'mères et de leurs tuteurs, et, à mesure qu’ils grandissent, des hommes de talent et de caractère qu’ils ont eu l’occasion de rencontrer. Péniblement ils cherchent à se rappeler les exactes paroles qu’ils ont entendues; mais un jour, lorsqu’ils arrivent d’eux-mémes au point de vue où étaient placés ceux qu’ils avaient écoutés autrefois, alors ils comprennent entièrement le sens de ces paroles et voudraient bien jwuvoir les oublier. Lorsque nous avons une nouvelle perception, débarrassons joyeusement notre mémoire de ces trésors entassés comme d’objets de rebut. Si un homme vit avec Dieu, sa voix sera aussi douce que le murmure du ruisseau et le frémissement de la moisson courbée par le vent.

Et maintenant la plus haute vérité sur ce sujet n'est pas exprimée et probablement ne peut pas l’être, car tout ce que nous disons n’est que l’ombre et le lointain souvenir de l’intuition. Lorsque le bien est tout près de vous et que vous avez en vous-même la plénitude de la vie, ce n’est par aucun moyen connu et préparé d’avance. Vous ne remarquez pas les empreintes des pas d’aucun autre, vous ne voyez pas la figure de l’homme, vous n’entendez prononcer aucun nom; pensée, méthode, bien, semblent étranges et nouveaux. Cette plénitude de la vie exclut tout autre être; vous venez de l’humanité, mais vous n’allez pas vers elle. Toutes les personnes qui ont jamais existé ne sont plus que des serviteurs fugitifs. La crainte et l’espérance n’existent plus. Nous ne réclamons rien, et l’espoir même semble quelque chose de vil. Nous sommes en pleine vision. Il n’y a plus rien que nous puissions appeler gratitude et même joie. L’âme est élevée au-dessus de la passion. Elle contemple l'identité et la cause éternelle, et |)er-

Di

22 PHILOSOfUIB AMÉRICAINE.

diructciuüul la vérité et la justice. Alors nous sommes œmme envahis par la trampiillité et sans inquiétude pour l’univers, en voyant que toutes choses vont bien. Les vastes espaces de la nature, l’océan Atlantique, la mer du Sud ; les vastes intervalles du temps, les années, les siècles, n'ont plus aucune imiKjrtance. Ce que je pense et ce que je sens anéantit le premier état de ma vie et ses circonstances, en les rehaussant, comme il rehausse mon présent, comme il rehaussera toute circonstance possible, ce que nous ap^Hilons la vie et ce que nous apiwlons la mort.

La vie actuelle compte seule et non la vie passée. La puissance cesse à l'instant du repos*, elle existe dans le moment de transition d’un état passé à un état nouveau, au moment où on se lance dans le goulhe, où on court vers le but. Le monde déteste les manifestations de rùme', car ces manifestations abaissent le passé, mettent les richesses au niveau de la pauvreté, changent la réputation en honte, et confondent le saint avec le criminel en les mettant également do côté. Pour(|uoi alors parler de confiance en soi-même? Tant que l’àme présente il n’y a aucun ixuivoir confiant, il n’y a que des jK)uvoirs actifs. Parler de confiance est véritablement une pauvreté. Parlons plutôt de ce qui se confie, parce que cela seul travaille et existe. Celui qui a plus ' d’âme que moi me maîtrise, quand bien même il ne remuerait pas le doigt. Autour de lui, je dois errer condamné par la loi de la gravitation des esprits; celui, en revanche, qui a moins d’âme que moi, je le gouvernerai avec la même facilité. Lorsque nous parlons de vertus éminentes, nous prenons ces mots i>our des figures de rhétorique, et nous ne voyons pas que la vertu, c’est l’é-

' L'oriffinat porte soûl becomes, l'âme devient. C’est un mot emprunté à la phraséologie hégélienne. .

CONFfANCE EN 80F.

lévalion •, (jn’uii homme ou une sociélé d'hommes imprégnés de ces principes doivent, de par les lois de la nature, conquérir et subjuguer les cités, les nations, les rois, les hommes opulents et les poètes qui n’ont pas en eux leurs vertus.

Cette domination de la vertu, qui est la fusion de toutes choses dans l’imité sacrée, est le dernier fait que nous atteignons si vite, qu il s’agisse de ce sujet ou de tout autre. La vertu est le dominateur; le Créateur, l’unique réalité. Toutes les choses n'ont de réalité que par le plus ou le moins de vertu qu’elles contiennent. La dureté, l’économie, la chasse, la pêche, 1a guerre, l’éloquence, la valeur iiersonnellc, toutes ces choses engagent jusqu'à un certain jKiint mon resj)ect et mon attention, comme étant des exemples de la présence de l’âme et des exemples d’actions impures en désaccord avec la vertu. J’obscn'e la même loi dans la nature. Le poids d’une planète, l’arbre courbé par le vent qui se relève lui-mème, les ressources vitales de chaque végétal et de chaque animal, sont des démonstrations de l’âme qui se suflit à elle-même, et qui par conséquent se confie en elle-même. Toute I histoirc, depuis ses plus grandes hauteurs jusqu’à ses dernières trivialités, n’est que le memorial de cette puissance.

Et j)uisqtie tout se concentre dans cette unique essence, ne rôdons pas çà et là. Asseyons-nous en silence dans notre demeure et vivons en compagnie de cette unique vertu. Etonnons et forçons au silence les hommes, les institutions et les livres, par une simple déclaration de ce fait divin. Prions-les d'ôter loirs souliers de leurs pieds, car Dieu est ici avec nous. Que notre siiriplicité les juge tous, et que notre docilité à notre propre toi démontre la pauvreté de la nature et de la fortune en face de nos richesses natives.

.Mais aujourd'hui nous sommes une véritable popu-«

lace. 1/liomniP n'a pas de respect sacré pour l'homme; l’àiiic ne sait pas qu'elle doit demeurer calme, se mettre en communication avec les océans intérieurs de l’esprit, mais elle va au loin mendier une coupe d'eau puisée à Turne des hommes. Nous devons marcher seuls. L’isolement doit précéder la vraie société. Je préfère à tous les prêches possibles le silence de l’église avant que l'oiTice ait commencé. Combien froides et chastes paraissent les (Xirsonnes enfermées dans le sanctuaire ! Ainsi donc restons toujours calmes. Pourquoi prendre pour notre propre compte les fautes de notre ami, de notre femme, de notre enfant, sous prétexte qu’ils sont assis autour de notre foyer et qu'ils sont dits avoir le même sang que nous? Tous les hommes ont mon sang, j’ai le sang de tous les hommes. Est-ce que pour cela j’adopterai leur pétulance et leur folie jusqu’à me couvrir de honte? Toutefois notre isolement ne doit pas être mécanique, mais spirituel ; il doit s’appeler élévation. Par moments, le monde entier semble conspirer jMjurvous inq)ortuner par d’emphatiques bagatelles. L’ami, le client, l’enfant, la maladie, la crainte, le besoin, la charité, tous frappent à la fois à la porte de notre cabinet, et disent : descends avec nous. Ne prodigue pas ton àme, ne descends pas, garde ton maintien, reste à ta demeure dans ton propre ciel ; ne va pas un seul instant te mêler aux faits, à leur tohu-bohu de discordantes apparences, mais jette la lumière de ta loi sur leur confusion. Je ne réponds au pouvoir que les hommes ont de m’incommoder que par une faible curiosité. Aucun homme ne doit m'approcher qu’en traversant mes propres actes. « Nous n'aimons que ce que nous possédons, car par le désir nous nous dépouillons de l'amour. »

Si nous ne pouvons subitement nous élever jusqu’à la sainteté de l’obéissance et de lu foi, résistons au moins à nos tentations, entrons dans l'état de guerre et réveil-

CONFIANCE EN SOI. 25

Ions dans nos j)oilrinos saxonnes le courage de Thor el (1 Odin. Cela, nous jmjuvoiis racconiplir dans nos leinps de sentimentalité en disant la vérité. Bannissez loin de vous l'hospitalité et l’alTection mensongères; ne vivez pas plus longtemps pour l'esjiérance de ces gens trompés et ti'om peurs avec lesquels nous conversons. Dites-leur : O père! ô mère! ô femme! ô frère! ô ami! j'ai vécu jusqu’à présent avec vous selon les convenances; désormais ^ j’appartiens à la vérité. Tenez-vous pour dit que dorénavant je n’obéirai pas moins à la loi éternelle qu’à toute autre. Je n'aurai pas d'alliés, mais des prt)ches. Je m’efl’orcerai de nourrir mes parents, de soutenir ma famille, d’être le chaste époux d’une femme; mais ces relations, je dois les nouer d’une manière toute nouvelle et sans précédents. J’en appelle de vos coutumes. Je dois être moi-même. Je ne puis pas plus longtemps m'annihiler |X)ur vous. Si vous pouvez m’aimer tel que je suis, nous en serons plus heureux; si vous ne le pouvez pas, je m’elTorcerai de mériter votre affection. Mais encore une fois, je dois être moi-même, et je ne cacherai pas mes goûts et mes aversions. Ainsi je vous affirmerai que ce qui m’est intime est sacré, et en face de l’univers j’accomplirai courageusement les pensées qui intérieurement me réjouissent et le but que mon cœur m’assigne. Si vous êtes nobles, vous m’aimerez ainsi ; si vous ne l’êtes pas, je ne vous choquerai pas vous et moimême par d'hypocrites attentions. Si vous êtes véridiques, mais ne croyant pas aux mêmes vérités que moi, attachez-vous à vos compagnons, je chercherai les miens. Je ne fais pas cela d’une manière égoïste, mais humblement et sincèrement. C’est votre intérêt, le mien et celui de tous les hommes de vivre dans la vérité, quelque temps que nous ayons habité dans le mensonge. Cela vous semble-t-il dur aujourd'hui ? Mais vous aimerez bientôt ce qui vous est dicté par votre nature,

iâ PHIIOSOPHIR américaine;.

et si nous suivons l’un ot raulre la vérité, ü la lin elle nous ooniluira sains et saufs au but. — Mais, me tlira-ton, en agissant ainsi vous |)ouvez afiligcr vos amis. Oui, mais je ne puis pas vendre ma liberté et mon jKmvoir par crainte de blesser leur sensibilité. D'ailleurs, tous les hommes ont leur moment de raison où ils tournent les yeux vers l’absolue vérité 5 à ce moment-là, ils me justilieront et feront les mêmes choses que moi.

El véritablement, il est nécessaire qu’il ait en lui quebjue cliosc de divin, celui qui a rejeté les communs motifs de riiumanité et qui s’est nveuturé à se couiier à iui-méiue. Haut doit être son cœur, li<lèlc sa volonté, claire sa vue, pour qu’il puisse être à lui-même sa doctrine, sa société, sa loi, pour (pi’iiu simple motif puisse être |K)ur lui aussi puissant que la nécessité de fer l’est |KUir les autres.

Si on considère l’esprit présent de la société, on sentira la nécessité do cette morale. Les nerfs et le cœur de rhomme semblent desséchés, et nous sommes devenus (l(^ timides pleurards découragés. Nous craignons la vérité, nous craignons la fortune, nous craignons la mort, nous nous craignons les uns les autres. Notre siècle ne contient pas de grandes et jiarfaites personnes. Nous manquons d'hommes et de femmes qui puissent renouveler notre vie et notre état social ; nous voyons que la plupart des natures de notre temps sont insolvables, qu’elles ne peuvent satisfaire à leiu’s propres besoins, qu’elles ont une ambition hors de touJ,e proportion avec leur force pratique et vont ainsi jour et nuit s’affaissant et mendiant. Nous sommes des soldats de salons. La nidc bataille de la destinée qui donne la force, nous l’évitons.

Si nos jeunes gens se trompent dans leurs premières entreprises, ils perdent tout courage. Si le jeune marchand ne réussit pas, les hommes disent ; U est ruiné,

Digitizf G

CONFIANCE EN SOI

Si le plus beau génie qui étudie dans nos collèges n’ést pas, un an après ses études, installé dans quelque emploi à Boston ou à New- York, il semble à ses amis, et il lui semble à lui-même, qu’il y a bien là matière à être découragé et à se lamenter le reste de sa vie. Mais le stupide garçon de New-Hampslnre ou de Vermont cpii tour à tour essaye de toutes les professions, qui attelle les équipages, allermc, coljwrte, ouvre une école, prêche, édite un journal, va au congrès, achète une charge de magistrat et ainsi de suite, et qui, comme un chat, retoinbe toujours sur ses pattes, vaut cent de ces poujwcs de la ville, il marche de front avec ses jours, il ne ressent aucune honte à ne pas étudier une profession, il ne place pas sa vie dans l’avenir, mais il vit déjà ; il n’a pas une chance, mais cent. Qu’un stoïque se lève donc qui nous apprenne les ressources de l’homme: qu’il nous aj> prenne (|u’avec la croyance en soi-même de nouvelles puissances apparaîtront, que l’homme est le verlie fait chair, né pour guérir les iiéchés des nations ; qu’il nous dise qu'il aurait honte de notre compassion et que lorsqu’il agit d’après son inspiration personnelle, jetant de côté les lois, les livres, les' idolâtries et les coutumes, nous ne devons pas nous ai)itoyer sur lui, mais le remercier et le respecter. Cet homme rétablirait la vie humaine dans toute sa splendeur et rendrait son nom cher à toute riiistoire.

Il est ainsi aisé de voir (pi’une plus grande confiance en soi, un nouveau respect pour la divinité de l'homme, doit accomplir une révolution dans tous les emplois et dans toutes les relations des hommes, dans leur religion, dans leur éducation, dans leurs recherches, dans leur manière de vivre, dans leurs assoedations, dans leur propriété, dans leurs vues spéculatives.

Et d’abord, quant à la religion, que sont, en général, les. prières des hommes? Ce qu’ils appellent le Saint-

28 ]>HiLO$OPHIE ANÉBICAINE.

Office n’est pas suffisamment brave et viril La prière erre dans l’infini, demandant à Dieu d’ajouter à l’dme quelque vertu lointaine et inconnue; elle se |wrd ainsi dans les mille labyrinthes du naturel et du surnaturel, des choses médiates et habituelles et des choses miraculeuses. Quant à la prière qui s’attache à demander quelque commodité particulière moindre que le bien absolu, elle est vicieuse. La prière est la contemplation des faits de la vie dans son plus haut point de vue. C’est le soliloque d’une âme contemplative et frémissante. C’est l’esprit de Dieu trouvant que ses œuvres sont bonnes. Mais la prière, prise comme moyen d’atteindre à une fin particulière, est lâche et vile. Elle suppose le dualisme et non l’unité de la nature et de la conscience. Aussitôt que l’homme ne fait plus qu’un avec Dieu, il n’est plus comme individu. Alors il peut contempler la prière dans chaque action ; la prière du fermier s’agenouillant dans son champ pour le sarcler, la prière du rameur s’agenouillant sous l’efiort de chaque coup de sa rame, sont de véridiques prières que la nature tout entière entend, bien qu’elles ne cherchent que des fins vulgaires’. Catarach, dans la Bonduca de Fletcher, lorsqu’on lui enjoint de pénétrer les pensées du dieu Audate, répond : « Sa pensée est ensevelie, cachée dans nos efforts ; nos actions courageuses sont nos meilleurs dieux. »

Un autre genre de fausses prières, ce sont nos regrels. l.e mécontentement est le manque de confiance en soi; c’est l’infirmité de la volonté. Kegrettez les calamités si vous pouvez par là secourir celui qui souffre; sinon

' Tout ce qui suit pourra surprendre le lecteur ; je crois devoir loi rappeler qii’Emerson appartient à la secte des Unitaires, la plus libre de toutes les sectes protestantes.

’ Tout ceci est un commentaire un peu large, je le crains, du la vieille maxime ; Laàorai e est ot are.

by V. initie

CONFIANCE EN SOI

mettez-vous à l'ouvrage, et déjà le mal commence à étinj réparé. Notre sympathie est juste aussi vile que nos regrets. Nous allons vers ceux qui pleurent follement, puis nous nous asseyons, et nous demandons à grands cris pour eux les consolations de la société, au lieu de leur lancer la vérité et la santé par de rudes secousses électriques et de les remettre de nouveau par ce moyen en communication avec l’esprit. Le secret de la fortune, c’est la possession de. la joie. Ftien venu des dieux et des hommes est l’homme qui croit en lui. Pour lui, toutes les portes s’ouvrent à deux battants; toutes les langues parlent de lui, tous les honneurs le couronnent, tous les yeux le suivent avec désir. Notre amour va vers lui et l’embrasse, précisément parce qu’il n’en a pas besoin. Nous le caressons et nous le célébrons avec sollicitude et force louanges, parce qu’il a marché dans sa propre voie et qu’il a dédaigné notre approbation. Les dieux l’aiment parce que les hommes l’ont haï. « Pour l’homme persévérant, dit Zoroastre, les bienheureux immortels sont pleins d’une vive sympathie. » :

De même que les prières des hommes sont une maladie de la volonté, ainsi leurs croyances sont une maladie de l’intelligence. Ils disent, comme ces fous d’Israélites, que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. Vous, parlez et que tous ceux qui sont avec vous parlent, et nous vous obéirons. Partout je suis privé de rencontrer l’esprit de Dieu dans mon frère, parce qu’il a fermé les portes de son propre temple et qu’il se contente de raconter sur Dieu les histoires que lui a racontées son frère ou le frère de son frère. Chaque nouvel esprit est une nouvelle classification. Si c’est un esprit d’une activité peu commune, un Locke, un Lavoisier, un Bentham, un Spurzheim, il impose sa classification aux autres hommes, et avec elle, hélas! un nouveau système. I/agrément de ce système est toujours en pro|»ortion de

PH1L080PIIIK AMÉIllC.VtNF..

la profondoui' dû la |M>ns<'‘(!(‘( du nombre des olijcts qu'il louche ut mut à la |K)rluc du disciple. Mais tout cela ap- ]>ai’ait surtout dans lus croyances et dans les églises qui sout aussi les classifications de quelque puissant esprit s’exerçant sur la grande pensée élémentaire du devoir et les relations de l’homme avec leTout-Puissant.Telssont le quakerisme, le calvinisme, le swedcnlxirgianisme. L’élève prend à subordonner toute chose à la nouvelle terminologie le même plaisir que la jpune lille qui, venant d’étudier la botanique, voit par ce moyen une nouvelle terre et de nouvelles saisons. Il arrivera que, [lour un tenqis, l’élève sentira qu’il doit beaucoup au mai Ire, il trouvera quo sa puissance s’est accrue par l’étude de ses écrits. Ce sentiment de reconnaissance se prolongera jusqu’à ce qu’il ait épuisé l’esprit de son maitre. Mais, |)our tous les esprits sans équilibre, la classitication est une idole, passe (Xiur la fin et non (lour un moyen rapidement épuisablo, si bien que les limites du système se confondent à leurs yeux dans l’horizon lointain avec les limites de , l’univers et que toutes les lumières du ciel leur semblent suspendues dans l'arche bâtie par leur maître. Ils ne peuvent imaginer comment vous, krangur à leur système, vous pouvez voir, comment vous pouvez avoir le droit de voir clair-, c’est quelque rayon de notre lumière que vous nous dérobez, semblent-ils dire. Ils ne s’aperçoivent pas qu’une lumière indomptable, non systématique, rejaillira sur toutes les doctrines, môme sur la leur. Laissons-lcs donc babiller en attendant et appeler leur système leur propriété. Leur cabane, aujourd’hui si ncllc et si nouvelle, deviendra trop étroite et trop basse pour eux s’ils sont honnêtes et s’ils cherchent le bien \ elle craquera, elle s’all'aissera,elle pourrira et s’évanouira, et la lumière immortelle, jeune et joyeuse, aux millions d’orbes et aux millions de couleurs, brillera sur l’univers comme au premier jour.

CONFIANCE EN SOI

C'est grâce :’i ce manque de cultiii’C individuelle que l'idoliUric des voyages et les idoles de l'Italio, de l’AngleteiTC et de l’Égypte subsistent encore pour les Américains instruits. Ceux qui ont rendu l’Angleterre, l'italie ou la Grèce vénérables à notre imagination n’ont pas accompli cette tâche en rôdant autour de la création comme un papillon autour d'une lampe, mais en s’attachant fortement à la place où ils se trouvaient et en s’y tenant comme l’axe de la terre. Dans nos heures viriles, nous sentons que notre devoir se trouve bà où nous sommes, et que nos joyeux compagnons de circonstance nous suivront comme ils pourront. L’âme n’est pas voyageuse ; l’homme sage reste chez lui en compagnie de son âme, et lorsque l’occasion, la nécessité, le devoir l’apjællent hors de sa demeure et l’entraînent dans des contrées lointaines, il est encore chez lui à l’étranger, il ne se dépouille pas de son individualité; mais, par l'expression de sa contenance, il fait sentir aux hommes qu’il est un missionnaire de la sagesse et de la vertu, et qu’il visite les cités et les hommes non comme un valet ou un chevalier d’aventure, mais comme un souverain.

Je n’ai aucune objection à faire aux voyages entrepris pour un but d’art, d’étude et d’éducation, pourvu que t'h(»mme ait été d’aliord localisé ' et n’aille pas chercher au loin des choses plus grandes que celles qu’il connaît. Celui qui voyage pour s’amuser ou |K)ur voir des choses qu’il ne j)eut emporter avec lui, voyage hors de lui-même, et, parmi les vieilles choses, devient vieux môme dans sa jeunesse; sa volonté et son esprit sont devenus aussi vieux et aussi ruinés que Thèbes et Palmyre : il est une ruine qu’il promène à travers des ruines.

' Le texte porte domeniieated, admirable expreuion qui étrnd et élargit le foyer domestique jusqu'aux frontières de la patrie, et d’un autre côté condense la patrie et la fait entrer tout entière dans le foyir domctllque.

. l'HILOSOl'HIË AMÉRICAINE.

Ivcs voyaffcs sont le paradis des fous. Nous devons à nos premiers voyages la déeouverte que les lieux ne sont rien. Chez moi, je rêve qu’à Naples et à Home je serai enivré de iK'auté, et que je perdrai ma tristesse. Je fais mes paquets, j’embrasse mes amis, je m’embarque ^ à la fin je me réveille à Naples, et à mes côtés se tient le même fait sévère, le même moi triste et infiexible que j’avais cherché à fuir. Je cherche le Vatican et les palais; j’aiïectc d’être enivré par la vue de toutes ces choses et les réflexions qu’elle me suggèrent ; mais je ne suis |)as enivré. Partout où je vais, ce même moi m’accompagne.

Mais la rage dos voyages n’est qu'un symptôme d'une c-omiption plus profonde qui affecte toutes nos actions intellectuelles. L’intelligence est vagabonde, et notre système d’éducation 1a fouette encore sans relâche. Nos esprits voyagent lorsque nos corps sont obligés de rester à la maison. Nous imitons alors ; car qu’est-ce que l'imitation sinon le voyage de l’esprit? Nos maisons sont bâties dans le goût étranger ; nos tables sont garnies d’ornements étrangers ; nos opinions, nos goûts, nos esprits tout entiers suivent les leçons du passé et des nations lointaines, comme une servante qui suit des yeux sa maîtresse. C’est l’âme qui a créé les arts partout où ils ont fleuri, (^e fut dans son propre esprit que l’artiste chercha son modèle. Ce fut une application de sa pensée à la tâche qu’il avait à accomplir et aux conditions qu'il avait à observer. Pourquoi copier les modèles doriques ou gothiques? La beauté, la commodité, la grandeur de la pensée, le charme de l’expression , toutes ces choses sont aussi possibles à atteindre chez nous que chez les autres nations ; et si l'artiste américain étudiait avec amour et espoir l’œuvre précise qu’il doit accomplir, s’il savait obsener le climat, le sol, la longueur du jour, les besoins du peuple, la forme et les habitudes du gouvernement , et s'il savait tenir compte de toutes ces

CONFIANCE EN SOI. 33

choses, il saurait élever une construction dans laquelle non-seulement entreraient toutes ses observations, mais où le goût et le sentiment trouveraient aussi leur satisfaction.

Insistez sur vous-même , n’imitez jamais. A chaque instant vous pouvez présenter le don qui vous-est propre avec toute la force accumulée de toute une vie de culture; 4nais vous n’avez qu’une possession momentanée, qu’une demi-possession du talent que vous avez adopté. I.a tâche que chaque homme peut le mieux remplir, personne, excepté celui qui l’a créé, ne peut la lui enseigner. Où est le maître qui enseigna Shakspeare? Où est le maître qui aurait pu instruire Franklin ou Washington , Bacon ou Newton ? Chaque grand homme est l’unique exemplaire de son originalité. Le scipionisme de Scipion est précisément la partie de lui-même que nous ne pouvons pas emprunter. Si quelqu’un m’enseigne quel modèle le grand homme imite lorsqu’il accomplit un grand acte, je lui apprendrai à mon tour quel homme autre que lui-même peut l’instruire. Shakspeare ne sera jamais créé par l’étude de Shakspeare. Accomplis ia tâche qui t’a été assignée, et alors tu ne pourras ni Irop espérer, ni trop oser. Lorsque je me mets à cette tâche, alors je rencontre pour l’exécuter une manière de la rendre, qui est aussi grande que la sculpture de Phidias, que l’architecture des Égyptiens, que les écrits de Moïse et de Dante, bien que différente de toutes celles-ci. Il n’est pas possible que l’âme toute riche, tout éloquente et aux mille langages, consente à se répéter elle-même; mais si j’ai pu entendre ce que disent ces patriarches de la pensée, assurément je puis leur répondre avec la même force de voix. Habite dans les simples et nobles régions de ta vie , obéis à ton cœur, et une fois encore lu reproduiras les mondes évanouis.

De même que noire religion, notre éducation, notre

PHILOSOI'HIE AMEBICAIXE.

art errent dans le va^ue; ainsi l'ait l’esprit de notre société. Tous les honnnes se font gloire du progrès de la société et aucun n'avance.

La société n'avance jamais : elle recule d’un côté, tandis qu’elle gagne de l’autre. Son progrès n’est qu'apparent. Elle entreprend de perpétuels changements : elle est baibare, elle est civilisée, elle est chrétienne, elle est riche, scientifique -, mais ces changements ne sont pas des améliorations. Chaque acquisition entraîne quelque |)crte. La sixîiété acquiert de nouveaux arts et perd de vieux instincts. Quel contraste entre l’Américain bien vêtu, lisant, écrivant, pensant, j)ortant dans sa ]K)che une montre, un crayon, un billet de banque, et l'habitant de la Nouvelle-Zélande, qui va tout nu, dont la propriété consiste en une massue, une lance et une natte, et (|ui sommeille dans le coin étroit d’un hangar commun ! Mais comparez la santé de ces deux hommes, et vous verrez quelle force originelle l'homme blanc a jKjrdue. Si les voyageurs disent la vérité, la chair d’un sauvage frapi>é d’un coup de hache reprendra et guérira au bout d’un jour ou deux, tandis que le môme coup enverra l'homme blanc au tombeau.

L’homme civilisé a consU’uil des voitures, mais il a perdu l’usage de ses pieds. Il est soutenu par des bé- (piilles, mais il perd la force musculaire qui am ait pu le soutenir. Il a de bonnes montres de Cenève, mais il ne sait plus reconnaître l'hexire à la marche du soleil. 11 a un almanach nautique de Greenwich, et étant ainsi certain d’ètre informé lorsqu’il en sera besoin, il ne sait plus reconnaître une étoile au ciel. Il ne sait pas observer le solstice, ni l’équinoxe, et tout le brillant calendrier de l'année n'a pas de cadran dans son esprit. Ses livres de notes diminuent sa mémoire, ses biblio- Ihèxpies surchargent son esprit, ses sociétés d'assurance accroissent le nombre des accidents. G’est une

■ conkiance en soi.

(fueslion de savoir si le grand nombre de machines n’est pas un encombrement , si par le raffinement nous n'avons pas perdu quelque énergie, si, par un christianisme trop condensé dans des institutions et des formes, nous n’avons pas perdu quelque ferme vertu-, car chaque stoïcien était un stoïcien ; mais dans la chrétienté où est le chrétien?

Mais, dans l’ordre moral, il n’y a pas plus de déviation qu’il n’y en a, dans les lois physiques de lu pesanteur et de la vitesse, il n’y a pas de plus grands hommes aujourd'hui qu’aulrefois. Une singulière égalité jMiut être observée entre les grands hommes des premiers et des derniers siècles-, toute la science, tout l’art, toute la religion et toute la philosophie du dix-neuvième siècle ne pourraient pas produire de plus grands hommes que les héros de Plutarque. Ce n’est point p'ar le cours du temps que la race humaine est progressive. Phocion, Sociale, Anaxagoras, Diogène sont de grands hommes, mais ils n’ont pas laissé une classe d'hommes semblables à eux. Celui qui est réellement de la même famille ({u'eux ne s’appellera pas de leur nom , mais sera simplement lui-même, et deviendra à son tour le fondateur d'une école. Les arts et les inventions do chaque jiériode ne sont que le costume do cette période et n'augmentent pas la vigueur de l’homme. Le mal des inventions mécaniques peut compenser leur bien. Hudson et Behring, avec leurs simples bateaux de pêcheurs, étonnèrent Parry et Franklin, dont l’équipage contenait toutes les ressources dè la science et de l’art. Calilée, avec une lorgnette, découvrit une série de faits plus splendide que toutes les découvertes qui ont été fuites depuis. Colomb découvrit le nouveau monde avec un misérable vaisseau. Il est curieux de voir le discrédit et la mort périodique de tous les moyens et de toutes los machines qui hirenl inventés avec force louanges

il y il quelques années on (|uelques sièeles. Ia; grand honnnc relonrne à ce qui est essentiel dans riioimne. Nous regardions les progrès de l'art militaire comme un des triomphes de la science, et cej)endant Napoléon a conquis l'EuroïKi par cette méthode (|ui consistait à tomber sur les derrières de l’ennemi et à le séparer de tous ses soutiens. L’empereur, dit Las Cases, regardait comme impossible d’avoir une armée parhiitc si l’on n’aliolissaitnos armes, nos magasins, nos commissaires, nos bagages, et si l’on n’en revenait pas à cette coutume romaine par laquelle le soldat recevait sa part de blé, l’écrasait lui-même dans son moulin portatif et faisait lui-même son pain.

La société est une vague : c’est la vague qui marche en avant, mais non l’eau qui la compose. Son unité n'est que phénoménale. De même, les personnes qui font grande une nation aujourd’hui meurent demain, et leur expérience meurt avec elles.

I.a confiance que nous avons en la propriété reposant sur la confiance aux gouvernements qui la protègent est l’absence de confiance en soi 5 les hommes ont si longtemps vécu en dehors d’eux-mêmes, ils ont si longtemps contemplé les choses extérieures, qu’ils en sont venus ù regarder ce qu’ils appellent les progrès de l’àme humaine, c’est-à-dire les institutions religieuses , scientifiques et civiles, comme les gardiennesde la propriété, et qu'ils s’élèvent contre les assauts livrés à ces institutions, parce qu'ils sentent quece sont des assauts livrés àla propriété. Ils mesurent leur estime mutuelle par la richesse de chacun, et non par la valeur de chacun. Mais un homme cultivé est honteux de sa propriété, honteux de ce qu’il j)ossède par respect pour son être j il hait spécialement ce qu’il possède, s'il voit que cela est accidentel, si cela lui est venu par l’héritage, par le don, par le crime, car il sait qu'aloi’s il ne le possède pas, ijuc cela n a pas de racines

Digilized by Gn'

CONFIANCE EX SOI. 37

on lui, et que si c’est encore là, c’est qu'il ne s'est pas trouvé de voleur ou de révolution pour l’enlever. Mais par son être l’homme doit nécessairement acquérir, et ce que l'homme acquiert ainsi est une propriété permanente et vivante qui se soucie peu des gouvernements, des multitudes, des révolutions, du feu, de la tempête et des banqueroutes, mais qui partout où l'homme est placé se renouvelle d’elle-mème'. Ta destinée, disait le calife Ali, cherche après toi; c’est pourquoi reste en repos et ne cherche pas après elle. Notre dépendance envers les biens étrangers nous conduit à un respect servile pour la multitude. Ixs partis politiques se rencontrent dans de nombreuses réunions, et là de grandes clameurs annoncent l'arrivée de chaque parti : voilà la délégation d'Essex! les démocrates de New-IIampshire! les whigs du Maine! Lejeune patriote se sent plus fort qu’auparavant en présence de cette foule aux mille yeux et aux mille bras. Les réformateurs convoquent de la même manière leurs réunions, votent et délibèrent en multitude. Ce n'est jioint ainsi, ô mes amis ! que Dieu daignera entrer et liabiter avec vous, mais c’est précisément de la manière op|X)sée. C'est seulement lorsqu’un homme rejette loin de lui tout soutien extérieur et marche solitaire, qu’il est fort et qu'il domine; il devient plus faible par chaque recnic qu'il attire sous sa bannière. Estce qu’un homme n’est pas meilleur qu'une ville? Ne demande rien aux hommes, mais au milieu de ce changement sans fin apparais comme une ferme colonne, soutien de tout ce qui t’entoure. Celui qui sait que la puissance réside dans l’âme, qu’il n’est faible que parce qu’il a cherché le bien hors de lui-même, et qui s’en

' Ces idées pourront paraître très liardics, an fond elles ne sont ([ue Justes. Si nous n'étions pas si habitués que nous le sommes à nous mettre sous la sauvegarde des gouvernements, les attaques contre la propriété aiirnicnt bien moins de danger qu'elles n'en ont.

IMIILÜSOPHIK AMKRICAINK.

aperrovanl se jelle sans lu'sitor à la suite de sa pensée, eeliii-là se commande aussitôt à Iiii-môme, commande à sou corps et à sou esprit, marche droit, accomplit des miracles; il est semblable à l’homme qui, debout sur ses pieds, est naturcllcmeut plus fort que l’homme qui marche sur la tête *.

Afïis de même avec ce que l’on nomme la fortune; bien des hommes gambadent et courent après elle, la gagnent et la perdent à mesure que sa roue tourne. Toi, laisse là toutes ces poursuites, comme étant contraires à 1a toi, mais entretiens commerce avec la cause et l’effet, (jui sont les ministres de Dieu. Travaille et acquiers par ta volonté, et tu auras enchaîné ta roue du hasard, et tu la traîneras toujours après toi. Une victoire politique, la hausse de la rente, la guérison de votre maladie , le retour de votre ami absent ou tout autre événement extérieur anime vos esprits, et vous j>ensez que des jours heureux se préparent pour vous ; ne le croyez pas, il n’en sera jamais ainsi. Rien ne peut vous apporter la paix, si ce n’est vous-môme ; rien, si 'ce n’est le triomphe des principes.

' Il est assez facile d'opercevoir comment Emerson comprend l’idéal de la démocratie ; il voudrait rem|>lacer le suffrage universel par rtié* rcisme universel. Hélas ! pauvre Emerson !

ART

L’âme étant progressive ne se répète jamais, mais dans chacun de scs actes essaye la création d’un tout nouveau et plus beau. Ce fait se manifeste dans les œuvres à la fois des beaux-arts et des arts utiles, pour employer la distinction populaire établie entre les arts, et qui le« classe selon la fin à laquelle ils tendent. Ainsi donc, dans les beaux-arts, ce n'est pas l'imitation, c’est la création qui est le but. Dans le paysage, le peintre doit nous sug^gérer l'idée d’une création plus belle que celle que nous connaissons. 11 omettra les détails et la prose de la nature pour nous en donner seulement l’esprit et la splendeur; il saura que le paysage n’a de beauté pour son œil que parce qu'il exprime une pensée qu'en lui il reconnaît bonne, et parce qu’en retour cette puissance qui lui fait percevoir la beauté se retrouve aussi dans le spectacle qu’il a sous les yeux. Alors il appréciera l’expression de la nature et non la nature elle-même; dans son imitation, il élèvera au-dessus de tous les autres les traits qui lui plaisent; il nous donnera, pour ainsi dire, les ténèbres des ténèbres et des rayons de soleil supérieurs aux rayons du soleil. Dans un portrait il peindra, non les traits, mais le caractère; il estimera que l'horarae qui pose devant lui n’est qu'une imparfaite peinture et une lointain^ ressemblance de l'original auquel cet homme aspire inlérieuremenl.

• PHILOSOI’HIK AMEIUCAINE.

Qu'csl-ce donc que ce résumé et ce choix t|iic nous ol)servons dans toute activité spirituelle, sinon l'impulsion créatrice? C’est l’initiation à cette haute inspiration qui nous enseigne à exprimer les données les plus larges au moyen des plus simples syinl)oles. Qu’esU-eque l'homme, sinon le plus l)cau succès de la nature dans l’explication d'elle-mémc? Qu’est-ce que l’homme, sinon un paysage plus compacte et plus l)eau (jue les figures de l'horizon ; sinon l’éclectisme de la nature? Et qu’est-ce maintenant que le discours d'un homme, son amour de la peinture, son amour de la nature, sinon un succès encore plus beau ? Toutes les distances et tout le poids de l’espace et de la masse se sont cthicés et anéantis, et l’esprit ou la pensée morale de cet espace et de cette masse de matière SC sont condensés dans un mot musical, dans un habile coup de pinceau.

Mais l’artiste doit employer les symboles en usage dans son temps et dans son pays jxiur pénétrer de sa pensée l’Ame de ses contemporains. Le nouveau dans l’art est toujours formé en dehors du vieux ; le génie de l’heure présente pose sur l’œuvre de l'artiste un inclfaçable sceau et lui donne un inexprimable charme pour l’imagination. Plus le caractère spirituel du siècle domine l’artiste et se réfléchit dans son œuvre, plus cette œuvre gardera une sorte de grandeur et représentera aux contemplateurs futurs l’inconnu, l’inévitahle, le divin. Aucun homme ne peut se soustraire dans son travail à cet élément de la nécessité ; aucun homme ne jicut SC sousti-aire à son siècle et à son pays ou produire un modèle dans lequel l’éducation, la religion, la politique, les usages et les arts de son temps n’aient point de part. Fùt-il cent fois plus original encore, cent fois plus capricieux et fantasque, il ne pourrait effacer de son œuvre toutes les traces des pensées parmi lesquelles il a grandi. Ses soins à éviter toutes les influences trahissent l’usage

ART

qu’il évite. Malgré sa volonté et sans qu'il s’en a[)cr- (,'oivc, l’air même qu’il respire et l'idée au moyen de la- (|uelle ses contemporains vivent et travaillent le forcent à partager les mœurs de son temps sans savoir quelles sont ces mœurs. Mais ce fait, qui est inévitable, donne à l’œuvre un charme que le talent individuel ne lui aurait jamais donné, car alors il semble que la plume ou le ciseau de l’artiste aient été soutenus et conduits par une main gigantesque dans le dessein d’écrire quelques lignes (le riiistoire de la race humaine. C’est cette circonstance qui donne une si grande valeur aux hiéroglyphes égyptiens, aux idoles chinoises, indiennes et mexicaines, bien (pie grossières et sans forme ; elles révèlent la hauteur à laquelle était arrivée l’éme humaine à l’heure où elles furent créées;elles nous disent (pi’elles ne furent pas des œuvres nées d’un cerveau fantastique, mais des œuvres sorties d’une nécessité profonde comme le monde. Ajouterai-je que la plus haute valeur de tous les arts plastiques, c’est d’être Âï.s/orï 5 f«cetd’êtrecomme le jiortrait de cette destinée de perfection et de lieauté vers laquelle marchent tous les êtres.

Au point de vue historique l’oflice de l’art a donc été de faire l’éducation de notre faculté à percevoir la beauté. Nous sommes comme plongés dans la beauté, mais nos yeux n'ont pas la vue nette. 11 est nécessaire d’assister et de conduire le goût endormi en lui montrant des couleurs et des lignes. Nous sculptons et nous jieignons, et, élèves du mystère de la forme, nous contemplons ce qui est sculpté et ce qui est peint. La vertu de l’art consiste à détacher cl à séparer un objet de l’embarrassante variété. Jusqu’à ce qu’une chose soit débarrassée de scs rapports avec les autres choses, elle peut nous procurer la joie et la contemplation, mais non pas la (icnsée. Notix; bonheur et notre malheur sont improductifs. L’enfant est plein de transpoi Is charmants,

HIILOSOIMIIE AMKItICAIXE.

mais sou caractère iiitli\ iiliiel et son |>ouvoir pratique déjMindent du progrès journalier qu'il lait dans l'analyse des choses et dans l'étude de chacune d'entre elles séparément. L’amour et les [>assions rassemblent toute l'existence autour d'une seule forme. C’est l’habitude de certains esprits de donner une plénitude exclusive à l’objet, à la pensée, au mot sur lequel ils jettent la lumière et de faire i)onr un moment de cet objet et de cette pensée les représentants du inonde entier. Ces esprits sont les artistes, les orateurs, les guides de la société. Le jiouvoir de détacher et de rendre splendide un objet, en le séparant des autres, est l'essence de la rbétoriipie des orateurs et des poètes. Cette rhétorique, cette puissance de fixer rimportance momentanée d'un objet, si remarquable dans Burke, dans Byron, dans Carlyle, le peintre et le sculpteur la manifestent au moyen de la couleur et de la pierre. Cette puissance dé-' I)end de la profondeur du regard que l'artiste jette sur l’objet (ju'il contenqile. Car chaque objet a ses racines dans le centre de la nature et peut jKuir un moment nous être montré comme le type du monde entier. Et c’est pourquoi chaque œuvre de génie est la dominatrice de l'heure présente ‘ et concentre l’attention sur elle-même. Pendant un moment cette œuvre est la seule chose qui nous semble digne d’un nom, que xette chose soit un sonnet, un opéra, un paysage, une statue, un discours, le plan d’un temple, d’une campagne ou d’un voyage de découvertes. Puis, nous passons à quelque autre objet qui, comme le premier, nous semble la chose la plus importante de toutes et s’arrondit pour nous en un petit univers, par exemple un beau jardin, et rien ne nous semble digne de nous occuper, si ce n’est d’aligner

' Le texte plus énergique porte : lhe tyraiu of the hour, le tyran de l'heure.

ART

des jardins. Je t)eiiserais que le feu est la meilleure chose qu'il y ait au monde si je ne connaissais pas l'air, l'eau et la terre. Car c'est le droit et la propriété de tous les objets naturels, de tous les talents naïfs, de toutes les facultés natives quelles qu'elles soient, d'avoir leur quart d'heure pendant lequel ils sont le sommet du monde. Un écureuil, sautant de branche en branche et par scs jeux ne faisant ainsi de la forêt qu'un seul arbre immens^, remplit l'œil non moins qu'un lion, est læau et pose comme type de la nature à cette place et pour cette minute présente. Une bonne ballade remplit mon oreille et mon cœur aussi bien qu’une épopée l'a pu faire auparavant. Un ebien dessiné par un maître ou une portée de [Kjtits cochons satisfont et ne sont pas moins une réalité que les fresques de Michel-Ange. Par cette succession d'objets excellents, nous apprenons à la fin l’immensité du monde, l'opulence de la nature humaine qui marche à l'infini par tjuelque chemiu que ce soit. J’apprends aussi par là que ce qui m’étonnait et me fascinait dans la première de ces œuvres est ce qui m'a étonné aussi dans la seconde, et que, par con^fiucnt, l'excellence de toutes les choses est une.

1/oflice de la peinture et de la sculpture semble être simplement de nous initier. Les meilleures (teintures arrivent vite à nous dire leur dernier mot. Les meilleures peintures sont de rudes dessins de quelques points, de quelques lignes et de quelques teintes merveilleuses, qui forment les figures du paysage sans cesse mouvant au milieu duquel nous habitons. I.a jK'inture semble être j)our l’œil ce que la danse est pour les jambes. Lorsque la danse a fait l’éducation du corps et l'a mis en possession de lui-même, lui a donné l'agilité et la grâce, les pas du maître à danser sont bientôt oubliés; de même la peinture m’enseigne la splendeur de la couleur et l’expression de la forme, et plus je vois de pcin-

A\ PHILOSOPHIE AMEKICAINE.

turcs cl (le yraiuls yciiies dans l’arl, plus je iu'a|>ci(;ois de ropulcncc infinie du pinceau, plus je comprends ijue tous les sujets sont indiflërcnls à l’artiste, par suite de la liberté qu’il a de choisir entre toutes les formes possibles. S'il peut dessiner toute chose, pourquoi en dessiner quelqu’une? Et alors mon œil s’ouvre à rélerncllc peinture que la nature iwint dans la rue au moyen des hommes qui passent, des enfants, des mendiants, des belles dames vêtues de rouge, de vert, de bleu, de gris ; de tous les êtres à longue chevelure, grisonnants, à face pâle, au teint brun, ridés, gigantesques, h stature de nain, au corps élancé, à la taille de sylphe, soutenus, environnés et dominés par la terre, la mer et le ciel.

Une galerie de sculpture m’enseigne avec plus d'austérité la même leçon. De même que la i)cinlurc enseigne la couleur, la sculpture enseigne ranatomic de la forme. Lorsque j’ai vu de belles statues et qu’ensuile j’entre dans une assemblée publique, je comprends parfaitement ce qu’entendait celui qui a dit : « I.orsque je viens de lire Homère, tous les hommes me semblent des géants. » Je comprends aussi que la peinture et la scul[>lure sont les gymnastiques de l’œil qui le préparent aux douceurs ' et aux curiosités des fonctions qui lui sont propres. 11 n’y a pas de statue comparable à cet homme vivant qui a sur toute sculpture idéale cet avantage infini d’une perpétuelle variété. Quelle galerie je possède autour de moi ! Ce n’est pas un manier isle qui a fait ces groupes variés et ces diverses, originales et simples figures. C’est l’artiste lui-même qui improvise devant son bloc, dans la joie ou la tristesse. Maintenant une pensée le frappe, maintenant une autre, et à chaque instant il

' Niceiies, mot charmant que nous avons perdu et qui se retrouve dans nos anciens auteurs. Itabclais dit dans l'aniagruel : « bliie en mourut, la noble Badcbcc, du mal d’amour ijui tant lui semblait iiice. >

ART

modifie l'air, l’attitude et l’expression de son argile. Arrière avec vos huiles et vos chevalets, votre marbre et vos ciseaux, tout cela, si ce n’est dans le but d’ouvrir vos yeux à la magie de l’art éternel, n’est qu’une hypocrite défroque.

Le rapport que toutes les œuvres d’art ont en fin de compte avec un pouvoir originel, explique les traits communs à toutes les œuvres de l’art élevé, explique comment elles sont universellement comprises, comment elles nous ramènent aux plus simples états de l’esprit, comment elles sont religieuses. Car, puisque le talent qui nous est ainsi montré est la manifestation d’une âme originale, un jet de la pure lumière, ce talent, grâce à ces conditions, produira sur nous une impression semblable à celle que nous font éprouver les objets naturels. Dans nos heures heureuses la nature ne nous paraît faire qu’une avec l’art. Et l’individu dans lequel les simples goûts et la susceptibilité à recevoir toutes les grandes influences humaines dominent les accidents d’une culture locale et spéciale est le meilleur critique d’art. Bien que nous voyagions à travers le monde pour trouver la beauté, nous devons la porter en nous, sans cela nous ne la trouverons pas. Le meilleur de la beauté consiste dans un charme que l’habileté à tracer des surfaces et des lignes ou les règles de l’art ne pourraient pas nous enseigner; c’est, à proprement parler, un rayonnement dans l’œuvre d’art, du caractère humain ; une merveilleuse expression par la toile et la pierre, et le son des plus profonds et des plus simples attributs de notre nature, et qui, par conséquent, sont à la fin intelligibles pour les âmes qui ont en elles ces attributs. Dans les sculptures des Grecs, dans l’architecture des Romains, dans les peintures des maîtres toscans et vénitiens, le plus grand charme est le langage universel qu’elles parlent. Une confession, un aveu

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l'HILOSOI’llIK AMKIl k:\i.\k.

iü

(lu lu iiuluru iiiuralu, du lu |uirulu, de l'aiiiuur, de l'e&- |M}rance, respire à travers elles toutes. Les pensées et les sentiments que nous leur apportons, nous les remportons identiques mais plus brillamment illuslré$ dans le souvenir. Le voyageur qui visite le Vatican, et qui passe de chambi'e en chambre à travers les galeries de statues, les vases, les candélabres, les sarcophages, au milieu de toutes les formes de la beauté taillées dans la plus riche matière, est en danger d’oublier la simplicité des princi|K!s d'où sont sortis tous ces objets, et qu’ils ont leur origine dans les |>ensées et lus lois de sa propre vie. Sur ces restes mencilleux il étudie les règles techniques de l’art, mais il oublie que toutes ces œuvres n’ont pas toujours été ainsi rassemblées eu pléiades; qu’elles sont le produit do siècles et de contrées sans nombre, que chaque œuvre est sortie d'abord du solitaire atelier d'un artiste qui travailla peut-être dans l’ignorance de toute autre sculpture, qui créa son œuvre sans autre modèle que la vie, 1a vie domestique, sans autre modèle que les (loidcurs et les joies qui résultent des relations personnelles, les douleurs et les joies des cœurs (pii battent, des regards qui se cberchcnl, de la pauvreté, de la nécessité, de l'espérance et de la crainte. Telles furent scs inspirations, et tels sont les elfets (pi'il imprime dans notre cœur et dans notre âme. L’artiste, en proportion de sa force, trouve dans son œuvre un sanctuaire où il peut déposer son caractère. Il ne doit, en aucune manière, être embarrassé et empêché par la matière destinée à son œuvre ; mais, gnice à la nécessité de se traduire extérieurement lui-même, le diamant deviendra comme de la cire entre ses mains, cl reproduira une image de sa personne avec sa stature et toutes ses pro- {K)rtions. Il n’a pas besoin de s'embarrasser d’une culture et d’une nature arliticielles, ni de se demander quelle est la manière de Paris ou de Koiue, mais celte

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maison, ce climat, cette manière de vivre que la pauvreté et la fatalité de son berceau lui ont rendu <\ la fois si odieuse et si chère dans cette cabane en planches nues, b:\tie dans un coin d'une ferme du iVcw-Hampshire, ou dans cette hutte en bois, construite à la lisière de la forêt, ou dans cet étroit logement dans lequel il a souffert les privations et tout ce qui entre de prudence hypocrite dans la pauvreté des villes, lui serviront aussi bien que d’autres éléments comme symboles d’une pensée qui rayonne indifféremment à travers toutes choses.

Il me souvient que, dans mes jeunes années, lorsque j’entendais parler des merveilles de la peinture italienne, je me ligurais les grandes peintures pareilles à de gigantesques étrangers; j'imaginais quelque surprenante combinaison de couleur et de forme, une merveille lointaine, les perles et l’or unis ensemble. Tout cela agissait sur mon esprit comme les étendards et les drapeaux de la milice qui agitent et secouent tant de folles imaginations sous les yeux des enfants. Je partis donc pour voir et a(tquérir je ne sais trop quoi. Lorsqu'à la fin je vins à Home, et que je vis ces peintures de mes > propres yeux, je trouvai que le génie laissait aux novices le gai, le fantasque et le prétentieux, et que ses tendances allaient directement au simple et au vrai; qu'il était familier et sincère; qu'il était le vieux, l’éternel fait que j’avais déjà rencontré sous tant de formes, avec lequel j’avais vécu, qu’il était pour ainsi dire le simple voua et moi que je connaissais si bien,etque j’avaislaissé chez moi dans tant de conversations. J'avais déjà fait la même expérience dans une église de Naples. Là je visqu'autoiir de moi rien n’était change si ce n’est le lieu, et je dis en moi-même : ô toi, fol enfant, es-tu venu de si loin, as-tu donc traversé mille lieues d’eau salée pour t’a]>ercevoir que ce qui, |X)ur toi, est parfait dans ces lieux est la même chose parfaite (juc tu as laissée dans ton

48 PHILOSOPHIK AMÉRICAINR.

pays. Cn (ait, jp l’expérimpiitais encorn dans les chamhros de sndi)tnre de l'Académie de Naples, et lorsque je revins à Itoine, et que je vis les peintures de Raphaël, de Michel-Ange, de Sacchi, de Titien et de Léonard de Vinci. Ce fait, qui me suivait partout, je pouvais lui dire comme llamlet, à l’omhre de son |)ère : « Quelle vieille taupe ! comme tu marches promptement sous la terre. » Il avait voyagé à mes côtés; j'imaginais que je l’avais laissé à Boston, et je le retrouvais au Vatican, à Milan, à Paris, qui rendait tous mes voyages aussi ridicules que le mouvement d'un moulin. C’est I>ourquoi maintenant je demande aux peintures qu’elles me ramènent à mon pays et qu'elles me replacent dans ma vie domestique *, et non qu’elles m’éhlouissent. Les peintures ne doivent pas être trop pittoresques. Rien n’étonne plus les hommes que le sens commun et les simples actions. Toutes les grandes actions ont été simples, toutes les grandes peintures le sont aussi.

La transfiguration de Raphaël est un exemple éminent de ce mérite particulier. Une calme et hienfaisante l)eauté brille sur toute celte peinture et va directement au cœur; il semble presque qu’elle vous appelle par votre nom. La douce et sublime physionomie de Jésus est au-dessus de toute espèce de louanges, et cependant combien elle désappointe toutes les suppositions fleuries que nous avions formées d’avance. Cette physionomie est si familière, si simple, si domestique, qu’en la voyant il semble que nous rencontrions un ami. La science des amateurs de peinture a son prix ; mais ne prêles pas l’oreille à leurs critiques lorsque ton cœur est ému. Ce tableau n’a pas été peint pour eux, il a été peint pour toi et pour tous ceux qui ont des yeux capables d’être touchés par la simplicité et le cœur capable d'émotions élevées.

' Dometticaie, mol que j'ai déjà signalé dan» l'Es$ai tur la cotifiancr tn ici.

AHT.

Cependant, lorsque nous avons dit sur les arts toutes sortes de bel les choses, nous devons terminer par une franche confession , et avouer que les arts tels que nous les connaissons ne sont qu’une initiation. Nous devons nos meilleures louanges au but qu’ils ont poursuivi, au résultat qu’ils ont promis, et non pas au résultat actuel qu’ils ont atteint. Celui-là a faiblement compris les ressources de l'homme qui peut penser que le meilleur âge de la production est passé. La valeur réelle de VIliade et de la Transjiguration, c'est surtout le signe de la puissance que ces œuvres laissent apercevoir -, c’est que ces œuvres sont les vagues et les ondes du grand courant qui mène les arts à leur destination, des marques d’un effort inlini j)our produire que l’àme trahit même dans son pire état. L'art n’est pas encore arrivé à sa maturité, s’il ne s’est pas mis en rapport avec les puissantes inllucnces du monde, s'il n’est pas pratique et moral, s'il ne s’est pas étroitement uni à la conscience, s’il n’a pas encore fait sentir aux hommes pauvres et sans culture qu’il s’adresse à eux avec une voix pleine d’une gaieté élevée. La tâche de Vart est plus élevée que les arts; ceux-là sont les enfants avortés d’un instinct imparfait ou vicié. L’art est le besoin de créera mais par la fatalité de son essence immense et universelle, il est impatient de travailler, môme avec les mains engourdies ou enchaînées, et de faire des perclus et des monstres, tels que le sont toutes les statues et toutes les j>eintures. La fin de l’art n’est rien moins que la création de la nature et de l'homme. Un homme peut trouver ainsi en lui une issue pour son v^nergie entière; tandis qu’il ne peut peindre et sculpter que dans une certaine mesure. Alors l’art se dilatant, renverse les murailles des circonstances du côté des spcctateuis comme du côté de l’artiste, réveille dans le contemplateur le même sens de puissance et d’universelle relation que l’œuvre a montré chez l'artiste, et ainsi, par

50 PHII.OSOPHIK AMKUlCAIXK.

l’effet le phià élevé (ju'il puisse produire, forme de nouveaux artistes.

Déjà l’histoire est assez vieille pour témoigner de lâ décrépitude et de la disparition des arts particuliers. L’art de la sculpture a depuis longtemps perdu tout effet réel ; ce fut à l'origine un art utile, une manière d’écrire,' un registre sauvage de gratitude et de dévotion; puis cette sculpture enfantine fut élevée à sa plus haute splendeur chez un peuple doué d'une merxeilleiise perception de la forme. Mais la Sculpture est le jeu d’un peuple sensuel et jeune et non pas le travail viril d’une sage et spirituelle nation. 8ous un arbre chargé de feuilles et de fruits, sous un ciel plein d’yeujt éternels, je me sens au milieu dé la vie universelle; mais dans les arts de nos œuvres plastiques,et spécialement de la sculpture, la création est mise au rebut dans un coKt. Je ne puis me cacher à moi-même qu’il y a dans la sculpture une certaine apparence de bassesSe, qu’elle participe de la puérilité des joujoua d’enfants, et qu’elle a je ne sais quoi des trompe-l’Oeii de théâtre. La nature dépasse et domine tous nos modes de penser, et nous ne lui avons pas encore arraché son secret. Mais la galerie est à la disposition de nos modes de penser, et il y a pourtant un moment où tout cela semMe frivole. Je ne m’étonne pas si ^cwton, dont l’attention était ordinairement attachée à observer la marche des planètes et des soleils, se demandait ce que le comte de Pembroke trouvait à admirer dans ces poupées de pierre, La sculpture peut servir à enseigner à l’élève combien est profond 1e secret de la forme, et combien purement l'esprit peut traduire sa pensée dans ce dialecte éloquent. Mais la statue semblera froide et fausse en face de cette activité instantanée, impétueuse à se précipiter à travers toutes choses, et impatiente devant les contrefaçons et les choses sans vie. La peinture et la sculpture sont les célébrations et

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les fêtes de la Ibriiic. Mais le véritable art u'est jamais lixé, il est toujours llottant. La plus douce musique n’est pas dans l'oratorio, elle est dans la voix humaine, lorsque celle-ci exprime la vie du moment en des tons de tendresse, de vérité ou de courage. L’oratorio a déjà perdu ses rapports avec le matin , le soleil et la terre ; mais cette voix persuasive de l’homme est en accord avec toutes cc*s choses. Toutes les œuvres de l’art devraient être des exécutions instantanées et non pas détachées. Par chacune de scs attitudes et de ses actions un grand homme est une statue toujours nouvelle. Une belle iemme est une peinture qui reml noblement fous ceux qui la contemplent. La vie peut être épique ou lyrique aussi bien qu'un poème ou un roman.

Une véritable révélation do la loi de création, s’il se trouvait un homme digne de la dénoncer, ce serait de trans])arter l'art dans le royaume de la nature, et de détruire les op|K)sitions et les séparations qui ont été établies dans son existence. Les fontaines de l'invention et de la beauté dans la société moderne sont toutes desséchées'. Une nouvelle |X)pulaire, un théâtre, une salle de bal nous font sentir que nous sommes comme des indigents dans leshùpitatix de ce monde, sans dignité, sans iiabileté, sans industrie. L'art est pauvre et vil. La vieille Nécessité tragique, qui s'abaisse même sur les sourcils des Vénus et des Cupidons de l’art antique, et qui nous donne la seule explication apologétique possible pour l’introduction de telles ligures anormales dans 1a nature, en nous faisant sentir qu’elles étaient inévitables, que l'artiste était ivre d’une passion pour la forme à laquelle il ne pouvait résister, et qui se faisait jour d'elle-même dans ces belles extravagances, a cesse d’ennoblir le ci-

* Cela est trè« vrai ; l’ai'l ne crée plus qu'en vertu d’une formule 4'école yt n'est |ila« l'image de la vie.

52 l>HII.OSOI>HIË AMKItICAINt;.

seau ou le piiioeau. I/artisIe, le coniiaisscui', cherelicnt mainlenanl dans l'art une exliihilion de leur talent ou un asile contre les maux de la vie. l,es liommes ne sont plus contents des figures que se forme leur imagination, alors ils ont recours à l’art et placent le meilleur de leurs sentiments dans un oratorio, dans une statue, dans une peinture. I.’art fait le même ciïort que la prospérité sensuelle, c’est-à-dire qu'il sépare le l)eau de l’utile, qu’il se dépêche d’accomplir son œuvre, comme si elle était inévitable, et la haïssant se tourne du côté de la jouissance. Mais ces consolations et ces compensations, cett« division de la beauté et de l’utilité, les lois de la nature ne les permettent pas. Aussitôt que la beauté n’est plus poursuivie par religion et par amour, mais en vue du plaisir, elle dégrade l’homme qui la poursuit ; il ne peut pas plus longtemps atteindre la haute beauté sur la toile, ou dans la pierre, ou dans le son, ou dans la construction lyrique ; une beauté elTéminée, prudente, maladive, qui n’est pas la beauté, est tout ce qu’il peut former, car la main ne peut exécuter une chose plus haute que celle que le caractère peut inspirer.

L’art qui sépare et rejette est lui-même d’abord rejeté. L’art ne doit pas être un talent superficiel, mais doit avoir ses origines plus avant dans l’homme. Aujourd'hui les hommes ne trouvent plus la nature belle, et ils vont à leur atelier ix)ur exécuter une statue qui le sera. Ils abhorrent les hommes, les déclarant sans goût, stupides, entêtés, et ils se consolent au moyen de sacs à couleurs et de blocs de marbre ; ils rejettent la vie comme prosaïque, et ils créent une mort qu'ils appellent poétique ; ils se hâtent d’accomplir les travaux de la journée pour fuir vers des rêveries voluptueuses. Ils mangent et boivent afin d’exécuter ensuite l'idéal. Ainsi l’art est avili ; ce mot ne rappelle à l’esprit que sou secondaire et mauvais sens ; il estregardé par notre imagination comme

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quelque chose de contraire à la nature, et il est ainsi frappé do mort dès l’origine. Est-ce qu’il ne serait pas meilleur de partir de plus haut, de servir l’idéal en mangeant et en buvant, en respirant et dans toutes les fonctions de la vie. La beauté doit rayonner sur les arts utiles, et la distinction établie entre les arts utiles et les beaux-arts doit être oubliée. Si l’histoire était raconlée véridiquement,, si la vie était noblement dé|)ensée, lu distinction entre les arts utiles et les beaux-arts ne serait pas plus longtemps aisée et possible '. Dans la nature tout est utile, tout est beau : tout est beau, parce (jue tout est vivant, plein de mouvement, capable de sc reproduire ; tout est utile, parce que tout est symétrique et beau. La beauté, ne le croyez pas, ne viendra pas et n’obéira pas à la sommation d’une législature 5 elle ne répétera pas en Angleterre ou en Amérique son histoire de la Grèce; elle viendra, comme toujours, sans s’annoncer, et jaillira entre les pieds des hommes braves et ardents. C’est en vain que nous demandons au génie de réj)étcr les miracles qu’il a accomplis dans les vieux arts; c’est son instinct, au contraire, de trouver la beauté dans les faits nouveaux et nécessaires, dans le champ et sur le bord de la route, dans la boutique et le moulin. I-Æ génie sortant d’un cœur religieux élèvera à une utilité divine le chemin de fer, l’office des assurances, les compagnies de la Bourse, nos lois, nos assemblées primaires, notre commerce, les batteries galvaniques, labouteille électrique, le prisme, tous les instruments du chimiste et toutes les choses dans lesquelles nous cherchons simplement aujourd'hui un usage économicpie. Est-ce que l’aspect égoïste et meme cruel qui appartient

' Ceci est fort juste. Je remarque, en effet, que chci le peuple où la beauté s est le plus alliée à l'utile, où la grandeur et 1a noblesse ont eiislé le plus naturellement, chez les Grecs, cette distinction n'a jamais cxialé.

64 l'HII-OSOPHIE AMEIUOAIXE. '

à nos grands ouvrages mécaniques, aux moulins, aux railways, à toutes nos ina( liiues, n’est pas 1 effet des impulsions mertr.naires auxquelles tous ces ouvrages obéissent? Lorsque son message a un but noble, le bateau à vapeur qui franchit l’Atlantique et établit comme un pont entre la vieille et la nouvelle Angleterre, qui arrive au port avec la iKuictualité d'une planète, est un pas fait |)ar l'homme dans la voie de l'harmonie avec la nature; le bateau qui, à Saint-l’éUîrsbourg, marche sur la Newa par l’attraction du magnétisnte, a besoin de peu de chose pour devenir sublime. Lorsque la science sera enseignée par l’amour, lorsque ses pouvoirs seront réglés et dirigés |)ar l'amour, alors toutes nos œuvres, aujour 7 d'hui ai pauvres, apiuiraitront comme les suppléments et les continuations de la création matérielle.

Dir)i'l,’pd hy

HISTOIRE

4e suiï le propriéiuire de (a pléinde et de l’anuée solaire, de la main de César, du cerveau de Platon, du cœur de Jésus cl de l'iiispiralion de Sliakspearc

11 y a un esprit commun à tous les individus. Chaquti homme est pour ainsi dire un terrain neutre commun à tous les autres hommes. Celui qui a été une fois admis aux droits de la raison est un homme libre, dégagé de toute sujétion envers les autres hommes. Ce que Platon a pensé, il peut le penser; ce qu’un saint a senti, il jKîut le sentir; ce qui, à une époque quelconque, est arrivé à un homme, il peut le comprendre. Celui qui a accès auprès de cet esprit universel fait partie intégrante de tout ce qui est ou de tout ce qui peut être accompli, car cet esprit seul est l’agent souverain.

L’histoire est le mémorial des œuvres de cet agent universel. Son génie est expliqué par la complète série des temps. L’homme n’est explicable par rien moins que par toute son histoire. Sans hâte et sans repos, l’esprit humain depuis le commencement des âges travaille à réaliser chaque faculté, chaque pensée, chaque émotion dans des événements adéquats; mais toujours la pensée devance le fait, et tous les faits de l'histoire préexistent comme lois dans l'esprit. Les circonstances donnent à chacune de ces lois la prédominance à son tour, et les

l•IIILOSUI>HIE AMLUIC.VIMK.

limiles de la iiuturc ne donnent la puissance qu'à une seule à la fois. Un homme est une complète encyclo- |)cdie des faits. La création de mille forêts est dans un chêne, et l'Égypte, la Urèce, Home, la Gaule, la Grande- Bretagne, l’Amérique gisent enveloppées déjàdans le premier homme. Éjxique après époque, camps, royaumes, einpires,républiques, démocraties, sont simplement l’ai)plication de cet esprit multiple à un monde multiple.

L’esprit humain écrit son histoire et doit la lire. Le s[)hinx doit résoudre sa propre énigme. Si toute l'histoire est dans un homme, elle peut être toute expli- (piée par l’expérience individuelle. Il y a une relation entre les heures de notre vie et les siècles du temps. De même que l’air que je respire est tiré des grands réservoirs de la nature , de même cpie la lumière qui tombe sur mon livre part d’une étoile éloignée de cent millions de milles, de même que le poids de mon corps dépend de l’équilibre des forces centrifuges et centripètes; ainsi les heures devraient être instruites par les siècles et les siècles expliqués par les heures. Chaque homme est une incarnation de cet esprit individuel. Toutes les propriétés de cet esprit existent en lui. Chaque pas dans son existence privée jette la lumière sur ce qu’ont accompli les grandes cori^rations d'hommes, et les crises de sa vie se rapportent aux crises nationales. Chaque révolution fut d’abord une {xuisée dans l’esprit d’un seul homme, et lorsque la même pensée se rencontrera plus tard dans un autre homme, celui-là aura trouvé la clef de c«t événement. Chaque réforme fut d’abord une opinion particulière, et lorsqu’elle deviendra de nouveau une opinion particulière, le problème d’un siècle sera résolu. Le fait raconté doit correspondre à quelque chose qui est en n»oi iK)ur qu'il soit croyable ou seulement intelligible. Loi'sque nous lisons, nous devons devenir (Jrccs, Homains. Turcs, piêlies, rois, martyrs et lx)umuiux; nous

HISTOIRE

devons rattacher ces images à quelque réalité cachée dans notre expérience secrète; autrement nous ne verrons rien, nous n’apprendrons rien, nous ne nous souviendrons de rien. Ce qui est arrivé à Asdrubal ou à (;ésar Borgia est une illustration des puissances et des dépravations de l’esprit, aussi bien que ce qui nous est arrivé. Chaque nouvelle loi, chaque mouvement politique a son sens en vous. Asseyez-vous devant chacun de ces bulletins, et dites ; Ici est une de mes pensées; sous ce masque fantastique, odieux ou gracieux, ma nature de Prolée se cache. Cela remédie à la trop grande proximité de nos actions et les jette dans la perspective; et de même que l’écrevisse, le bélier, le scorpion, la balance et le verseau perdent toute bassesse quand ils nous apparaissent comme signes du zodiaque, ainsi je puis voir mes propres vices sans colèiedans les [Mîrsonnes éloignées de Salomon , d’Alcibiade et de Catilina.

C’est cette universelle nature qui imprime la dignité aux individus et aux choses. La vie humaine est mystérieuse et inviolable, parce qu’elle est le sanctuaire de cette universelle nature, et c’est pourquoi nous l’entourons afin de la protéger, de lois et de pénalités. Toutes les lois tirent de là leur dernière raison, toutes au moins expriment le respect pour cette inlinie et suprême essence. La propriété aussi tient de l’Ame, couvre de grands faits spirituels, et instinctivement nous la protégeons par l’épée et par la loi, par de larges et complexes combinaisons. Notre obscure consciencedecefait est la lumière qui luit sur tous nos jours, la réclamation des réclamations, le plaidoyer en faveur de l’éducation, de la justice, de la charité; le fondement de l'amitié et de l'amour, de l’héroïsme et de la grandeur, et de tous les actes qui dérivent de la conflance en soi-même. Il est remarquable (prinvolontaircment nous lisons tou-

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Ô8 PHILOSOPHIB AMKIUCAINB.

jouet) comme si nous étions dus éleus su|)éeieues. |/hisloire imivcesonc, lus po<*lus, lus rumuneiurs, dans leurs plus superbes peinlurus, dans les palais impériaux, dans les temples, nu nous rurmeiit jamais rouie, nu nous font nulle part sentir que nous |ténétrons indiscrètement dans leurs sanctuaires réservés pour de inuilluurs que nous. Mais, au contraire, il est vrai de dire que p'est dans leurs plus éclatants paysages que nous nous sentons les plus familiers. Tout ce que Sliaks{)uare dit des rois, cet enfant qui lit là-bas dans un coin sait que les paroles du itoëte lui sont personnelles. Nous sympathisons avec les grands moments de riiistoiru, avec les grandes découvertes, les grandes résistances, les grandes prospérités dos honunes, ]iareA) que la loi fut rendue, que la mer fut fouillée, (pie la terre fut dér-i couverte ou que le coup fut fra]ipé pour nous, conune noqs-mêmes nous aurions agi à la môme époipie.

Il en est de môme à l'égard de la condition et du ca-« ractère. Nous honorons hîs riehcis, parce (pie nous sentons qu'ils ont extérieurement la liberté, la puissance et la grâce ipic nous sentons propres à riionnne, propres à noiis-mêincs. Ainsi tout ce qui est dit de l'Iiominu sage par les faiseurs d'essais philosophi(pies,(pi'ils soient stoïciens on modernes, dijcrit à clia(]iie lioiinne sa propie idée, lui décrit le moi ipi il n'a pas atteint, mais (pi'il peut atteindre. Toute littérature raconte le caractère de l'homme sage. Tous les livres, les monuments, les ]>eintur(^s, les conversations sont des portraits dans lesquels riiomme sage trouve les traits qu'il dessine en lui-même. Les silencieux et les iiarleurs l'accostent, le louent, cl partout où il va, il est comme stimulé par des allusions personnelles. Une âme sage et bonne n'a pas besoin, par conséquent, de chercher dans les discours d'autrui des allusions personnelles ci louangeuses. Elle entend la louange nond’ellc-mème, mais, ce qui est

HISTOIIIK.

bien plus doux, (lu caractère qu'elle poursuit dans chaque mot des conversations roulant sur ce sujet du caractère , dans chaque fait qui s'offre à ses yeux , dans le ruisseau qui court cl dans la moisson qui murmure sous le veut. La louange , l’hommage et l'amour sortent et coulent à son approche de la muette nature, des montagnes et des lumû'^rcs du firmament.

Ces avis obscurs, qui semblent comme venus de la nuit et du sommeil, utilisons-les en plein midi. lAi disciple doit lire riiistoire activement et non passivement, estimer que sa propre vie est le texte dont l'iiistoire !)'est que le commentaire. Ainsi pressée, la muse de l'iiistoire rendra des oracles comme elle n'en rendra jamais jiour ceux qui ne se respectent pas eux-mêmes. Je n'attends pas que celui-là (|ui pense que les actions accomplies dans les Ages reculés par des hommes dont le nom a retenti au loin ont un sens plus profond que ses actions d'aujourd'hui, puisse lire avec rectitude d’esprit.

Le monde existe |X)ur l’éducation de chaque homme. Il n'y a pas d'Age ou d'état de société, de mode d'action dans l'histoire, (pii ne corresponde à quelque chose dans la vie individuelle. Chaque fait tend d’une manière merveilleus<! à s'abréger et à céder à cluupie homme la vertu qui est en lui. L'Iiomme doit voir qu’il peut vivre de la vie entière de l'hisloire. Il doit rester tranquillement à sa demeure avec force et virilité, ne pas souffrir d'être ennuyé par les rois et par les empires, savoir qu'il est plus grand que toute la géographie et tout les gouvernements du inonde ; il doit changer le point de vue duquel on lit ordinairement l'histoire, et transporter l'histoire de Home, d'Athènes et de Londres à liii-inême, ne pas se nier à lui-même qu'il est le supn'me tribunal devant lequel les nations comparaissent-, et ainsi si l'Angleterre et l'Égypte ont à lui exposer quelque chose, il examinera le procès, sinon qu'elles demeurent silencieuses pour

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jamais. Il doit atteindre et doit se maintenir à cette élévation où les faits révèlent leur sens secret, où la ()oésie et les faits historiques se confondent. L’instinct de l’esprit, le dessein do la natim’, se trahit dans l’usage que nous faisons des plus célèbres récits de l'histoire. Le temps dissipe et fond par son éternelle lumière la solide précision des faits. Il n’y a ni ancres, ni câhlcs, ni remparts, qui puissent faire qu’un fait garde sa qualité de fait. Babvlone, Troie et Tyr, et même la Rome primitive, sont déjà passées dans le domaine de la fiction. 1^ jardin d’Éden, le soleil arrêté sur la vallée de Gibéon, sont désormais de la poésie pour toutes les nations. Qui s’inquiète de savoir ce que fut le fait, lorsque . nous en avons fait ainsi une constellation et que nous l’avons suspendu au ciel comme un signe immortel? Ixindres, Paris et New-York auront la même destinée. Qu’est-cc que l'iiistoire? disait Napoléon, sinon une fable sur laquelle tout le monde est d'accord. Notre vie est entourée par l’Égypte, la Grèce, la Gaule, l’Angleterre, la guerre, la colonisation, l’Église, la cour et le commerc-e, comme par autant de Heurs et d’ornements graves ou gais. Je ne puis pas les estimer d’une valeur supérieure. Je crois à l’éternité. Je puis trouver dans mon propre esprit la Grèce, la Palestine, l’Italie, l’Espagne, le principe créateur et le génie de tous les siècles.

Dans notre expérience privée, nous arrivons toujours à rencontrer les faits cpii nous ont émus en lisant l’histoire et à les vérifier ainsi. Toute histoire devient sul>jective; en d’autres termes il n’y a pas d’histoire, à pro prement parler, il n’y a que la biographie. Chaqùé'â'me doit avoir appris toute la leçon de l'histoire, doit avoir parcouru toute la terre. Ce que l’homme n’a pas vu, ce qu'il n’a pas vécu, pour ainsi dire, il ne le sait pas. Les choses que les premiers âges ont abrégé et réduit à une

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HISTOlUK.

formule ou a une règle pour sa commodité et pour abréger le temps, lui feront perdre, grâce à cette règle, la science qu’il aurait acquise en les vérifiant parlui-même. Aujotird'hui ou demain, dans ce lieu ou dans cet autre, cette porte de science trouvera sa compensation en le forçant à accomplir par lui-même le travail de ses devanciers. Ferguson découvrit beaucoup de choses en astronomie qui étaient connues depuis longtemps. Dans ce fait tout l'avantage était pour lui.

L’histoire doit être cela ou elle n’est rien. Chaque loi que rend l’État indique un fait dans la nature humaine 5 voilà tout. Nous devons voir dans notre propre nature la raison nécessaire de chaque fait, voir comment il doit et peut être. Telle est l'attitude que nous devons prendre devant tout public, toute œuvre particulière, devant un discours de Biirkc, devant une victoire de Napoléon, devant le martyre de Thomas Morus et de Sidney, devant le règne de la terreur en France, devant une pendaison de sorcières, devant un fanatique revioal', o»i devant les expériences du magnétisme animal à Paris ou à Providence*. Nous .acquérons la certitude que sous une pareille influence nous aurions été également atîectés, que nous aurions accompli les mômes choses; nous arrivons à monter intellectuellement les mêmes échelons et nous atteignons la môme hauteur ou la même dégradation qu’ont atteinte nos compagnons et nos mandataires.

Toute recherche sur l’antiquité, toute curiosité tou-

* Les revivais ou ravivements de la foi sont des cérémonies religieuses, si le nom de cérémonie peut s’appliquer à des actes et à des faits aussi étranges. On se rassemble au nombre de mille ou de dcui mille ou même davantage ; on s'établit en pleine campagne dans quelqu’une des savanes immenses de l’Amérique et là, pour fouetter leur foi, les puritains et les sectaires fanatiques se livrent à mille contorsions qui rappellent les scènes des Albigeois et des convulsionnaires; parfois même l'obscène s’en mêle.

* Providence, ville des États-Unis dans l’État de Rhodes-Lland.

G2 l'IlILOSOPlIIK AMÉItICAINE.

cliniit los pyramides, les cités enfouies, Stoneliengc' , Mexico, Memphis, sont le désir irelfacer ces sauvages et insensées expressions, là bas et alors, j)Our leur suhstiluerles mots ici cimaintenant. Elles expriment le désir de bannir le non moi et de le remplacer par \cmoi, pour abolir la différence et rétablir l'unité. Belzoni creuse et mesure les tombeaux des momies et les pyramides deTbèl)cs, jusqu'à ce qu'il ait pu trouver la fin de la dilférence qui existeeiitrc ces œuvres monstrueuses et lui-méme. Eoi'squ'il s'est convaincu par l’examen de l'ensemble et du détail que ces onivres furent faites par une j)ersonue semblable à lui, armée des mêmes armes, avec des motifs pareils aux siens et pour une fin à laqiudle lui-même aurait travaillé, les circonstances étant données, le problème est résolu -, sa propre pensée vit dans cette longue succès-: siou de temples, de sphinx et de catacoml)es, passe à travers (mix tous comme une âme créatrice, avec satisfaction, et toutes ces choses revivent encore pour l'esprit et existent actuellement.

Une cathédrale gothique nous affirme qu’elle fut et qu’elle ne fut pas faite par nous. Assurément elle fut bâtie par l'homme, mais nous n'en trouvons pas le ty|)e dans notre humanité à nous. Cependant nous nous appliquons à rechercher I histoirc de sa création, nous nous transportons dans le pays et nous nous mettons à la place des constructeurs; nous nous rappelons les habitants des forêts, les premiers temples, l'approbation universelle donnée au premier type, son emliellissement à mesure que la richesse de la nation s'est accrue; 1a valeur qui est ajonlée an bois par la sculpture conduit à l'idée de sculpter tonte une montagne de pierre sous la forme d'une cathédrale. Lorsque nous avons traversé

' Sionelienge, vaste amas de pierres et de rocliers qui se trouve en Angleterre dans la plaine de iiulisburj. C'est une tradition établie qu'elles ont ébi apportées d'Irlande par Merlin lui-nifcme.

HISTOIRE. 63

tous ces progrès et que nous y avons ajoute I Kglise a«tholique, ses croix, sa musique, ses processions, ses fêles des saints et son culte des images, nous avons, l>our ainsi dire, été riiommc qui a bâti la ealliédrale; nous voyons comment elle a pu et comment elle a dù s'élever-, nous avons découvert la raison suflisanle de son existence.

La dill'érenee entre les Iiommcs consiste dans leur métliode de classilication. Quelques-uns classent les objets d'après leur grandeur et leur couleur, d'autres d'ajirès leur ressemblance intrinsèque ou d’après les rapports de la cause et de l'ellet. Le progrès de l’intelligence consiste dans celte lucide vue des causes qui dédaigne et glisse par-dessus les superficielles apparences. Pour le poète, pour le pbilosophc, pour le saint, toutes les choses sont intimes et sacrées, tous les événements iirofitablcs, tous les jours saints, tous les hommes divins-, car leur œil est dirigé vers les sources de la vie et méprise les circonstances. Chaque substance chimique, chaque plante, clia(|ue animal dans sa croissance nous enseigne runitc de la cause, la variété de rapparence.

Pourquoi étant, comme nous le sommes, entourés par la nature qui crée tout, douce et fluide comme un nuage ou comme l'air, serions- nous de stériles pédants et n'exalteriüus-nous que quoh|ues formes? Pourquoi tenir compte du temps, de la grandeur ou de la forme? L’iime • ne les counaît pas , et le génie , obéissant à sa foi , joue avec le temps et les formes, comme les enfants jouent dans les églises et folâtrent avec les barbes grises. Le génie étudie la pensée née de l'occasion, fouille dans la tombe des choses, voit les rayons partis d’un orbe unique, divergents jusqu’à ce qu'ils forment, en tombant,

' On peut s'étonner de voir si souvent revenir le mot âme pris dans un sens général ; il faut avoir toujours présent à la pensée ce (ju’Einerson dit de l'âme dan» VEsiai sur la confiance en soi.

Diniîi. jy = '.ongle

des clianièlrcs infinis. Le génie observe la monade* à travers tous .'es masques lorsqu'il étudie la métempsycose de la nature. Le génie découvre dans la mouebe, dans la chenille, dans le ver, dans l’œuf le type constant de l’individuel 5 il découvre à travers les individus sans nombre les espèces déterminées; à travers les esi)èces le genre; au milieu de tous les genres il découvre le type constant et immuable, et au milieu de tous les royaumes de la vie organisée l’unité éternelle. La nature est un nuage changeant qui est toujours et n'est jamais le même. Elle jette la môme pensée dans des multitudes de formes, comme un poète compose vingt fables avec une seule idée morale. L’esprit brille avec splendeur à travers la rudesse et la grossièreté de la matière. Seul tout puissant, il dirige toutes choses vers sa propre fin. Le diamant se fond en une douce mais précise forme devant lui, et pourtant tandis que je le contemple, sa forme et sa surface ont déjà changé. Rien n’est aussi fuyant que la forme ; cependant il ne faut pas la dédaigner complètement. Dans l’homme nous retrouvons les rudiments et les essais de tout ce que nous regardons comme signes de senitude dans les races d’êtres inférieurs ; mais en lui ils ne font que rehausser encore sa noblesse et sa grâce. Ainsi dans Eschyle, lo transformée on génisse offense l’imagination ; mais comme elle est changée lorsque sous le nom d'isis elle rencontre Jupiter en Égypte! f.à elle n’est plus qu’une belle femme, n’ayant rien conservé de la métamorphose si ce n’est les cornes lunaires qui brillent sur son front comme un splendide ornement.

Dans l'histoire, il en est comme dans la nature : l'iden-

' Monade est un mol qui appartient au vocabulaire de Leibnitz; ta monade est ta force primordiale incréée et créatrice qui donne la vin à chaque ol'Jet, dont l'Être est la simplicité et l'attribut suprême t'acli> vité.

HISTOIRE

lité de riiisloiro est éj^alcment intrinsèque, sa diversité également extérieure. Sa surface est couverte d’une inliiiie variété de choses; au centre il y a simplicité et unité de cause. Combien sont nombreux les actes d’un homme dans lesquels nous reconnaissons un caractère identique. Voyez la variété de nos sources d’information à l’égard du génie grec. Nous avons d'abord V histoire civile de ce peuple telle que nous l’ont donnée Hérodote, Thucydide, Xé iiopbon, Plutarque, récits qui nous disent suflisamment quels hommes étaient les Grecs et ce qu’ils firent. Puis nous avons la meme âme s’exprimant de nouveau dans leur littérature^ dans leurs poèmes, leurs drames, leur philosophie, autre forme très-complète de leur génie. Puis nous avons encore leur architecture^ la pure beauté sensuelle, le milieu parfait qui ne dépasse jamais la limite de la propriété et de la grâce. Enfin nous avons la sculpture; une collection de formes dans toutes les attitudes, dans tous les âges de la vie, comprenant toute l’échelle des conditions universelles, depuis le dieu jusqu’à la hôte, mais ne dépassant jamais l’idéale sérénité et souveraines maîtresses de l’ordre et de la loi même au milieu des plus convulsifs exercices. Ainsi nous avons quatre expressions du génie d’un grand peuple ; c'est l’expression la plus variée d’une chose morale unique, et cependant qu’y a-t-il pour les sens de plus différent et de moins ressemblant qu’une ode de Pindare, un centaure en marbre, le péristyle du Parthénon et les derniers actes de Phocion ? Cependant toutes ces diverses expressions extérieures dérivent d’un môme esprit national.

Chacun peut avoir obsené que certaines figures et certaines formes, sans ressembler en rien aux formes et aux figures que nous connaissons, font sur nous la même im|>rcssion (pie si nous les avions déjà vues. Une {teinture, une {lièce de vers, bien ({u'elles ne réveillent pas

IMIILOSÜPIIIE AMEIUCAINE.

Cil nous la incine série d'iinagcs , jirovoquerunl en nous cepeiulunt le inènie sciitiinenl (jirdlcs c.\|u'inienl, bien que la ressemblance ne soit pas appréciable aux sens cl qu’elle soit occulte et dépassant la portée de rentendement. La nature est une combinaison inünie et une perpétuelle ré|)étiliou de ({uelques lois. Avec d'iimombrables variations, elle cliante le vieil air si connu.

Une sublime ressemblance de famille brille à travers toutes les œuvres de la nature. Elle se plaît à nous élonuer par celle ressemblance <lans les lieux les plus inattendus. J’ai vu la tête d'un vieux sacbem de la forêt qui rapiiclait à l'esprit le sommet d'une montagne escarpée, et dont les rides qui couvraient le front ressemblaient aux fentes des rochers. Il y a des bommes dont les manières ont cette même essentielle splendeur que nous admirons dans les simples et adorables sculptures des frises du Parlbénon et dans les œuvres de l'art grec primitif. L’on iMîut trouver dans les livres do tous les âges des compositions de même nature. Qu’est-cc tpie l'aurore aux doigts de rose du Guide, sinon une pensée du matin, de même que les chevaux de celte peinture ne sont qu'un nuage du matin. Si nous voulons prendre la [Mjine d’observer les actions auxquelles nous sommes ]>ortés dans certains moments et par certaines humeurs «le pensée , et les actions pour lesquelles nous avons de l'aversion, nous comprendrons combien profonde est la chaîne de l'aflinité qui réunit toutes choses.

Un jieintre me disait qu'il était impossible de dessiner un arbre sans devenir soi-inème en quelque sorte un arbre. Il me disait encore qu il était inq>ossible de dessiner un enfant en étudiant simplement les lignes de son corps; mais qu'en observant pendant un certain temps ses inouvemeuls et ses jeux, alors ou pénétrait dans les secrets de sa nature, et on |K)uvait à volonté le peindre dans toute espèce d'attitudes. J'ai connu un dessinateur

uisroiRË. 67

employé à l'arpentage public qui ne pouvait dessiner les rochers ipie lorsqu’on lui en avait expliqué la structure géologique.

La conclusion qu’il faut tirer de tous ces faits est celleci ; Que la commune origine d’œuvres complètement dilférentes consiste dans un certain état de l’esprit. C’est l'esprit qui est identique et non pas le fait. C’est en descendant bien bas dans les profondeurs de l’àme et non pas en acquérant péniblement quelques habiletés de métier que l’artiste peut arriver à imprimer à d’autres âmes une activité déterininée.

11 a été dit que ^les âmes communes payent avec ce qu’elles font, les âmes nobles avec ce qu’elles sont. Et pourquoi cela ? parce qu’une âme vivant au sein des profondeurs de l’être réveille eu nous, par ses actions et ses paroles , par sa physionomie et ses manières , la puissance et la beauté qu'une galerie de sculpture ou de peinture a coutume d'enflammer en nous.

L'histoire civile, I histoirc naturelle, l'histoire de l'art, riiistoii e de la littérature, toutes doivent être expliquées par l'histoire individuelle ou demeurer des mots. 11 n’y a rien qui ne se rapporte à nous, rien qui ne nous intéresse j le royaume, le collège , l’arbre , le cheval , les racines de toutes ces choses sont dans l'homme. C'est dans l’àme que l’architecture existe. Santa Croce et le dôme de Saint-Pierre sont de faibles copies d'un idéal divin. La cathédrale de Strasbourg est la contre-partie matérielle de l’àme d’Erwin Steinbach. Le vrai poème est l’esprit du poète ; le véritable vaisseau est le constructeur du vaisseau. Si nous pouvions voir dans l’intérieur de l’homme, nous y trouverions comme la raison suflisante des plus petites libres et des deiniers muscles de son œuvre, de même que chaque épine et chaque couleur de la coquille marine préexistent dans les organes de sécrétion du poisson. Tout le blason et toute

PHILOSOI’HIE .VNëUICAINE:.

la chevalerie consistent dans la courtoisie. Un homme de belles manières, en prononçant votre nom, lui donnera tous les orneineiits qu'aucun titre de noblesse n’aurait jamais jm lui donner.

La triviale expérience de chaque jour réalise sans cesse quelque vieille prédiction, et change en objets concrets les mots et les signes q»ic nous avions écoutés et regardés étourdiment. Laissez-nioi ajouter quelques exemples de rcs|)cce de ceux qui tombent sous l’obsei'vation de chaque homme, et me servir de faits vulgaires ix)ur mettre en lumière des faits grands et solennels.

Une dame, en compagnie de laquelle j’allais à cheval dans une forêt, me disait qu’il semblait que les bois étaient toujours dans l’attente, comme si les génies qui les habitent eussent suspendu leurs actions jusqu’après le départ du voyageur. Cette pensée est précisément celle que les iwëtes ont célébrée dans la danse des fées, qui cesse à l’approche d’un pied humain, l.'homme qui a vu la lune sortir des nuages à minuit, a été comme un archange présent cà la création de la lumière et du monde. Je me rappelle que, me promenant un jour d’été, mon compagnon me montra un grand nuage qui, pendant un quart de mille, pouvait s’étendre parallèle à l’horizon, et qui avait tout à fait la forme d’un archange, tel que nous les voyons peints dans les églises; au centre il y avait une masse ronde qu’il était aisé d'animer avec des yeux et une bouche, soutenue de chaque côté par de larges ailes symétriquement étendues. Ce qui apparaît une fois dans l’atmosphère peut reparaître souvent, et sans doute ce fut là l’archétype de cet ornement familier à nos peintures. J’ai vu, dans le ciel, une chaîne de lumière divine qui me révéla que les Grecs s’étaient inspirés de la nature lorsqu’ils ont jicint le tonnerre dans les mains de Jiq)iter. J’ai vu, le long d’un mur, un monceau de neige (pii donnait Irès-claireincnt l'idée de

Din.

HISTOIRE

rarchiteclure de la volute qui doit terminer une tour.

En nous jetant au milieu de nouvelles circonstances, nous inventons continuellement sur de nouveaux frais les ordres et les ornements de l’architecture , et nous surprenons les méthodes suivies par chaque peuple pour décorer ses primitives habitations. Le temple dorien présente quelque ressemblance avec les cabanes de bois dans lesquelles vivaient les Doriens. La pagode chinoise n’est qu’une tente tartare. Les temples indiens et égyptiens trahissent les formidables remparts et les demeures souterraines des anciens habitants de ces pays. « La cou- « tume de creuser des tombeaux et des maisons dans le « roc, dit Heeren dans ses Recherches sur les Éthiopievs « détermina naturellement le principal caractère de « l’architecture nubienne et égyptienne, c’est-à-<lire les « formes colossales que revêtit cette architecture. Dans « ces cavernes déjà préparées par la nature, l’œil était « accoutumé à se reposer sur de larges formes et sur « des masses, si bien que, lorsque l’art vint pour assister « la nature, il ne put pas se mouvoir sur une petite « échelle sans se dégrader. Quelle ligure auraient faite « les statues de grandeur habituelle et les pratiques or- « dinaires dans ces salles dont des colosses seulement « pouvaient garder l’entrée ou soutenir les piliers iii- « térieui*s. »

L’origine de l’église gothique consiste dans la représentation d'une forêt oi’uée de tous ses bourgeons au moyen d’une arcade en pierre, solennelle ou joyeuse. On ne i>eut se promener sur une route ouverte dans un bois de pins sans être frappé de l'apparence architecturale du bosquet, surtout en hiver, alors que la stérilité des autres arbres laisse apercevoir l’arche basse des Saxon». Dans les bois, pendant une après-midi, on surprend l'origine des fenêtres coloriées dont sont ornées les églises gothiipies, dans les couleurs du ciel occidental aperçues

70 l'IlILOSOPHIE AMÉiUCAINE.

à Iravfi’s les branches mies el eulrecruisées de la forêt. Aucim amant de la nature ne {lent entrer dans les vieux édiliccs d'Oxfurd et dans les cathédrales anglaises sans sentir que l'idée de la forêt a tellement dominé l'esprit du constructeur, ({ue son ciseau, sa scie et son rabot en reproduisent encore les fougères, les tètes des Heurs, les sautei'elles, les pins, les chênes, les sapins.

J^a cathédrale gothique est une lloraison en pierre, ordonnée avec cet insatiable besoin de riiarinonie qui est dans riiomme. Cette montagne de granit s'ouvre en une fleur éternelle avec la légèreté et le iini délicat, aussi bien qu’avec les proportions aériennes et la j)erspeclivc de la lieauté végétale.

De la même façon, tous les faits publies doivent être individualisés, et tous les faits privés doivent être généralisés. Lliistoire devient ainsi fluide et vraie, la biogi'aplnc profonde et sublime. Par la même raison ponr laquelle les Persans imitaient, dans les tiédies légères et dans les chapiteaux de leur architecture, 1a tige el la fleur du lotus et du palmier, la cour de Perse, dans son ère la plus magnilique, n'oublia jamais l'état nomade de ses tribus barbares, mais voyageait d'Ccbatane, où elle passait le printemps, à Suze, où elle habitait l'été, et à Babylone, où elle séjournait riiiver '.

Dans riiistoire primitive de l’Asie et de l’Alrique, l’état nomade et l'agricnlturc sont les deux faits antagonistes. La géographie de l’Asie et de l’Afrique nécessitait une vie nomade. Mais les nomades étaient la terreur de tous ceux (|ue le sol et les avantages d’un marché portaient

' Il est assez dillleile de saisir le rapport de celte dernière phrase avec les pi écédcnlcs el même de la première partie de lu phrase et de la aecoiide. Cela arrive quel(]ucrois arec Emerson; sa lo;;ii)iie est si latente, |>our ainsi dire, el les transilions si subtiles que souvent on |ierd le fil des idées et qu'elles s'éparpillent toutes comme les perles d'un collier.

HrSTOIRE.'

à bAlirdes villes. C'est pourquoi ragriculture <^tait une sorte d'injonction religieuse contre les dangers de la vie nomade. Dans ces nouvelles contrées civilisées de l’Angleterre et de l’Amérique, la lutte de ces penchants se continue encore dans chaque individu. Nous sommes, tour i\ tour, et très-rapidement, des coureurs et des casaniers. I^s nomades de l’Afrique sont contraints d'errer à cause des attaques du taon, (jui rendent les bestiaux malades, et forcent ainsi la tribu à émigrer dans la saison pluvieuse , et à chasser ses bestiaux vers les hautes régions sablonneuses. Les nomades de l’Asie suivent les pâturages de mois en mois. Certes, il y a progrès entre le taon d’Astaboras et la manie voyageuse de Boston. I.a différence entre les hommes, à cet égard, est une prompte domestication, la puissance de trouver partout son fauteuil et son lit, facultés qu'un homme possède et qu’un autre ne possède pas. Quelques hommes ont encore en eux tant de parties du vieil Indien primitif, ils ont, par leur constitution, tant d'habitude de s’accommoder facilement de ce qui les entoure, que, sur la mer, dans les forêts ou dans la neige, ils dorment aussi chaudement, dinciit d'un aussi bon appétit,et sont aussi sociables (pic dans leur propre demeure. Et, pour jwusser ce faità un d(;gré plus haut, nous trouvons qu'il est le tyj)e d'un fait permanent dans la nature humaine. Le nomadisme intellectuel est cette objectivité qui rend les gens heureux di’s spectacles qui les entourent. Celui qui a de tels yeux noue facilement partout des relations avec ses semblables. Chaque homme, chaque chose ont une valeur, sont un objet d'étude, ont une propriété pour lui, et celte sympathie l’afraichit son front, l’imit aux hommes et le fait apparaître à leurs regards beau et digue d'amour. Sa maison est un wagon, et, sous toutes les lati. Indes, il voyage aussi facilement qu’un Kalmouck. Chaque chose que voit l'individu correspond à quelque

D by v,i;ogIc

72 ^ f>HILOSOI>HIE AM^.RICAINE.

état de son esprit, et, on retour, loute chose est intelligible pour lui lorsque sa pens^ l’a conduit à la vérité A laquelle ce fait ou ces séries de faits se rattachent.

lAi monde primitif, le monde antérieur, comme disent les Allemands, je puis le creuser et le fouiller en moi-même, aussi bien que si je tâtonnais pour en retrouver des traces dans les catacombes, dans les bibliothèques, et que si je cherchais les bas-reliefs et les statues brisées des villas anéanties.

Quel est le fondement de l’intérêt que les hommes prennent à l’histoire, aux lettres, à l'art et A la ix>ésie de la Grèce, dans toutes ses périodes, depuis l’âge héroïque et homérique jusqu’à la vie domestique des Athéniens et des Spartiates, quatre ou cinq siècles plus tard ? Cette époque de l'histoire nous attire parcè que nous sommes Grecs. Elle nous révèle un état par lequel passe en quelque sorte tout homme. La période grecque est l’ère de la nature corporelle, de la perfection des sens, de l’union intime de la nature spirituelle avec le corps. Dans cette période existaient ces formes humaines qui fournissaient au sculpteur ses modèles d'Horcule, de Phœhus et de Jupiter, non pas ces formes qui abondent dans les rues de nos modernes cités, non pas ces hommes dont la figure est un amas confus de ratures, mais des formes corporelles composées de traits purs, symétriques , nettement définis, et dont les orbites des yeux, parexemple, sont si bien formés qu’il serait impossible A de tels yeux de loucher ou de jeter des regards furtifs A droite et A gauche, mais que, pour regarder de côté, ils obligeraient la tête A se tourner tout entière.

Ixs manières de cette période sont simples et fières. Leur respect est réserxé aux qualités personnelles, au courage, A l’adresse, à la domination de soi-même, A la justice, A la force, A l'agilité, A une large ix)itrine et A une forte voix. Ni le luxe, ni l’élégance ne sont connus.

histoire. 73

Une faible population cl la nécessité font de chaque homme son propi-e domestique, son cuisinier, son bouchci, son soldat, et 1 habitude de suffire ainsi tous ses besoins fait l'éducation du corps et le dispose à des actions merveilleuses. Tels sont rAgamemnon cl le Diomède d'Homère et la iieinlure que Xénophon nous a li acée de lui-mème et de ses compagnons dans la retraite des dix mille. « Après que l’armée eut traversé la rivière « Téléboas en Arménie, il tomba beaucoup de neige, et, « couvertes par elle, les troupes gisaient misérableineiil « étendues à terre. Mais Xénophon se leva tout nu, et « prenant une hache, il commença à fendre du bois • « aussitôt tous les autres se levèrent et l’imitèrent. » 11 semble qu’il y eût dans son armée une excessive liberté de parole. Iæs soldats se disputent pour le pillage, ils luttent avec les généraux lorsriue ces derniers donnent un nouvel ordres Xénophon a la langue aussi bien pendue qu’aucun et même beaucoup mieux, et leur rend ainsi autant de senices qu’il en reçoit. Qui ne voit (jue c’est là une troupe de grands enfants avec le code de l’honneur et la discipline relâchée que les adolescents ont ordinairement?

Ij: grand charme de l’ancienne tragédie et de toute la vieille littérature est la simplicité du discours; cette littérature s’exprime simplement, comme le font, sans le savoir, les iwrsounes d’un grand sens avant que l’habitude de rclléchir soit devenue rhahilude prédominante de l’esprit. Notre admiration de l’antique n’est pas l’admiration du vieux, mais du naturel. lx>s Hrecs ne sont pas des gens qui rélléchissenl, mais des Jiommes possédant des sens parfaits, une santé parfaite et la plus belle organisation physique (ju’il y ail eue au monde. Ce sont des adultes qui agissent avec la simplicité et la grâce des enfants. Ils ont fait des vases, des tragédies et des statues tels que peuvent les faire des sens très sains,

PHII.Of;OI>HIB AMÉRICAINE.

c'c*sl-à-dirc qir'ils ont l'uil ilos (iuivres de bon goùl. Dans tons les âges, partout où a existé une saine nature, elle a créé des œuvres analogues \ mais comme nation, les Grecs surpassent toutes les autres par leur organisation supérieure. Ils combinent en eux l'énergie de la virilité et le magnilhpic instinct des enfants. Notre respect pour eux est semblable au respect i|ue nous avons ixiur les enfants. Personne ne peut réllécbir sur un acte instinctif sans regi’et et sans mépris de soi-même. Iaî barde et le héros ne peuvent voir indifféremment les mots et les gestes d'un enfant; ces mots et ces gestes sont aussi grands (pie les leurs. L’attraction de ces manières vieil l de ce qu'elles apparticnnenlà l'homme, de ce qu’elles appartiennent à chacun de nous qui fut autrefois un enfant, et enlin de ce qu’il y a des hommes ipii consei-vent toujours leurcaraclèred’enfant. Un homme d'un génie enfantin et d’une énergie innée est toujours un Grec et fait revivre notre amour pour la muse de l'ilellénie. Un garçon, une jeune lille pleins de bon sens sont Grecs. Gerles, admirable est l’amour de la nature tel que nous le trouvons dans le Philoctète ; mais en lisantces belles apostrophes au sommeil, aux étoiles, aux rochers, aux montagnes et aux vagues, je sens le temps couler comme le rellux de la mer; je sens l’éternité de l'homme, l’identité de sa jiensée. Le Grec, à ce qu’il semble, avait pour compagnons les mêmes êtres que moi. Le soleil et la lune, l’eau et le feu touchaient son cœur absolument comme ils touchent le mien. Aussi la distinction si vantée entre les Grecs et les Anglais, entre l’école romantique et l'école classique, me semble sujicrUciclle et pédantesque. Ijorsqu’une pensée de Platon devient une pensée qui m’est propre; lorsqu’une vérité qui cnllamma l’àme de Pindare cnlbumne la mienne, le temps s’évanouit. Lorsque je sens (pie nos deux âmes se rencontrent dans une même iiorception, (pi'elles rellèteiit les mêmes couleurs

! by Gijogle

'HISTOIRE

et que pour ainsi dire elles se confondent l’nne dans l’autre, pourquoi irais-je mesurer les degrés de latitude et compter les années.

Le disciple interprète l’âge de la chevalerie par son propre âge chevaleresque et les éjwques de navigation et d’aventures maritimes par ses expériences, miniatures tout à fait parallèles à ces grandes actions. 11 a la même clef |mir ouvrir l’histoire sacrée du monde, lorsque la voix d’un prophète, sortant des profondeurs de l’antiquité, lui renvoie l'écho d’un sentiment de son enfance^ d’une prière de sa jeunesse, alors il va droit à la vérité à travers toutes les confusions de la tradition et toutes les caricatures des institutions.

De rares et extravagants esprits viennent par intervalles, qui nous découvrent de nouveaux faits dans la nature. Je vois que les hommes de Dieu ont toujours de temps à autre apparu parmi les hommes et accompli leur mission qui était écrite dans le cœur et dans l’àme du plus vulgaire de leurs auditeurs. De là éNidcmment le prêtre et la prêtresse inspirés par un souflle divin.

Jésusétonne et dépasse la portée des hommes sensuels. Us no peuvent l’unir à l'iiistoire et le concilier avec leur nature. Mais qu’ils viennent à respecter leurs intuitions et qu’ils aspirent à vivre saintement, alors leur propre piété leur expliquera chacune de scs actions, chacune de ses paroles.

Avec quelle facilité notre esprit se familiarise avec ces vieilles religions de Moïse, de Zoroastre, de Manou et do Socrate. Je ne puis leur trouver aucune antiquité; elles m’appartiennent heaucoup plus qu’à leurs fondateurs.

J’ai connu aussi les premiers moines et les anachorètes sans traverser les mers et les siècles. Plus d’une fois, des individus se sont présentés à moi, hommes d’une telle négligence de travail et d’un si impériiMix besoin de contemplation cpie, hautains, siqipliants et

mendiants au nom de Dieu, ils me rendaient au dixncuviùmc siècle Simeon Stylite, la Thébaïde et les pre-* iniers capucins

Les ruses des prêtres de l'Orient et de l'Occident, des mages, des brahmes, des druides et des incas sont ex-, pliipices par la vie privée de rindividu. La gênante iniluence d'un dur formaliste, qui comprimant cbez le jeune enraiit l’esprit et le courage, paralysant son entendement, n’excite cependant pas son indignation, mais seulement sa crainte et son olnnssance, et (jui, même par cette tyrannie, éveille en lui plus d'une syinpatbie, est un fait babituel que l’enlimt s’explicpie lorsqu’il devient bomme, en s’aiiercevant que le tyran de sa jeunesse était lui-même un enfant tyrannisé [)ar les noms, les mots et les formules dont il n’était que l’organe. Ce fait lui enseigne comment Bélus fut adoré et comment les pyramides furent bâties Itcaucoup mieux que la découverte par Cbampollion des noms de tous les maçons et du prix de cbaipie brique. Il trouve â sa porte l’Assyrie et les remparts de Cbobila, et c’est lui-même qui en donne les mesures et en dirige les constructions.

Grâce à celte protestation que chaque personne considérable dirige contre les superstitions de son temps, l’individu remonte pas à pas le sentier des vieux réformateurs, et dans sa recberebe de la vérité il rencontre comme eux de nouveaux périls pour sa vertu. Il apprend de nouveau avec eux combien il faut de force morale |K)ur s’arracber au giron de la superstition, et qu’une grande licence marche toujours sur les pas d’uiui réformalion. Combien de fois dans l’instoire du monde le Luther de chaque jour n'a-t-il pas eu à se lamenter sur la décadence de la piété, qui pénétrait même jusqu’à

' Emcrÿon, on le voit, parle ici des moines avec une impuriialilé légéi'tnienl railleuse et qui sent son protestant.

HISTOIRE

son foyer domestique ! Docteur, disait,ré|X)use de Martin Luther, comment se fait-H que tous fussiez si souvent en prières et si fervent lorsque vous étiez soumis à la papauté, et qu’aujourd’hui nous priionsavec tant de froideur et si rarement?

En avançant, l’homme découvre que ses droits de propriété sur toute littérature , sur toute fable , ne sont pas moins profonds que sur toute histoire. Il découvre que le poète ne fut pas un excentrique décrivant des situations étranges et impossibles, mais que ce fut l'homme universel qui emprunta sa plume pour écrire une confession qui est vraie pour chacun de nous. II trouve sa propre biographie dans des lignes qui sont pour lui complètement intelligibles, bien qu'elles aient été écrites longtemps avant sa naissance. L’une après l’autre, il rencontre ses propres aventures dans chaque fable d’Ésope, d'Homère, d’Hafiz, d’Arioste,de Chaucer, de Scott, et en vérifie l’exactitude avec sa tête et avec ses mains.

I.ÆS belles fables des Grecs, étant des créations de l’imagination et non du caprice, sont des vérités universelles. Quelle foule de pensées et quelle perpétuelle justesse se rencontrent dans la fable de Prométhée! Outre sa valeur primitive comme premier chapitre de l’histoire européenne (car la mythologie voile à peine ici des faits authentiques, l’invention des arts mécaniques et l’émigration des colonies), cette fable nous raconte l’histoire de la religion et de quelques-uns de ses rapports avec la foi des premiers âges. Prométhée est le Jésus de la vieille mythologie; U est l’ami de l'homme ; il s’interpose entre l’injuste justice du Père étemel et la race des mortels, et souffre toutes sortes de tourments à cause de cela. Mais lâ où cette fable se sépare du christianisme et montre Prométhée défiant Jupiter, elle représente un état de ràmc, qui arrive bien vite toutes les

PHILOSOPHIE AMÉiUCAIXE.

fois que la doolrinc du tiiéismc est enseignée d’une manière iirutale el objective, et (|ui seini>Ie être alors la défense de l'Iioinmecontre le mensonge, (lot état de l àme («nsisle dans le dépit de croire qu'il y a un Dieu et dans le sentiment que l’obligation du res|)ect est accablante. L'Iiomme alors volerait, s'il jxuivait, le feu du Créateur jK)ur vivre séparé de lui el indéjicndaut. \j& Proinélbéo cncbainé est le poème «lu scepticisme. Iaîs détails de cette fable ne sont pas moins vrais. Apollon gardait les trou|>eaux d’Admète, disent les jx)ètes; chaque homme aussi est un dieu déguisé qui contrefait le fou. 11 sendile que le ciel ait envoyé ses anges insensés dans notre monde, et là par moments ils laissent aj>er<Ævoir leur nature native, jettent quelques notes de leur musi- <pie, murmurent par intervalles les mots qu'ils oui a|>pris au ciel; puis l’accès de folie revient el alors ils aboient comme des chiens. l.ors<|ue les dieux viennent parmi les hommes ils ne sont pas connus; Jésus ne le fut pas, Socrate et Shakespeare non plus. Antée était sulfoqué par l'étreinte d'Hercule, mais chaque fois qu’il touchait la ten-e sa force était renouvelée. L’homme est le géant fatigué, mais dont, malgré toute sa faiblesse, l’esprit et le (orps sont rafraîchis, par ses habitudes de wnvi'rsation avec la nature. l.a puissance que possèdent la musique et lajxiésie de communiquer le mouvement et de donner des ailes à toute la nature matérielle explique la fable d'Orphée, qui, dans notre enfance, n’était pour nous qu'un conledenoiirrice.l.a’perceplion philoso|)hiquc de l'identité à travers les inlinis changements des formes nous fait comprendre l'rolée. Que suis-je de plus, moi qui hier pleurais et riais, qui ai sommeillé toute la nuit comme un corps inerte, et qui ce malin me tiens deltoul el cours? El de ({uelque côté (pie je me tourne, «pie \oisje, sinon les transmigrations de l*rolé<^? Je puis symlioliscr ma [lensée en me servant des noms de toute créu-

HISTOIRE

tinv, de tout fait, car riiomine, qu’il soit actif ou passif, œnfient en lui toute créature. Tantale n’est (pi'un mot Itour vous et moi; Tantale signilie rimpossibililc de boire les eaux de la |>ensce (|ui brillent et coulent sans cesse sous la vue de l’ilmc. La transmigration des âmes n’est pas non plus une fable. Je voudrais qu'elle fût une fable ; mais les hommes et les femmes ne sont qu’à demi humains. Chaque animal de la basse-cour, du champ, de la forêt, de la terre et des eaux, a contribué à laisser l'empreinte de ses traits et de sa forme sur quelqu'un de ces êtres élevés, à la face divine. Ah ! frère, tiens-toi ferme à l’homme et crains la bête ; arrête le cours de ton ûme, qui fuit vers des formes dans lesquelles tu t’es laissé glisser depuis bien des années. La vieille fable du sphinx qui s'assoyait sur les bords de la roule et posait des énigmes à tous- les passants nous touche aussi de bien près. Si riiommc ne pouvait pas deviner l'énigme, le sphinx le dévorait; si au contraire il pouvait la résoudre, le sphinx mourait. Qu’est-ce que notre vie, sinon une fuite sans fin d’événements et de faits ailés? ces changements se succèdent avec une splendide variété et |K>sent tous des questions à l’esprit humain. Les hommes qui ne peuvent répondre à ces questions par une sagesse supérieure sont les esclaves des faits ; les faits les embarrassent, les tyrannisent, en font les hommes de la routine, les hommes des sens, chez qui cette ol)éissancc aux faits a fini par éteindre toute étincelle de celte lumière par laquelle l’homme est véritablement l'homme. Mais si l'homme est sincère envers ses meilleurs instincts et ses sentiments ; s’il rejette la domination des faits en revendiquant une plus noble origine que la leur; s'il demeure enchainé à l’ame et aux princii»es, alors les faits s'en retournent soumis à la place qui leur est propre, ils connaissent leur mailre, et le moindre d'entro eux le glorifie.

l>HIL0S0T>fnE AMÉRICAINE.

Nous obsonons dnns l’Hélène de Goethe ce même désir que chaque mol soit une chose. Ces ligures, ces Chirons, ces Griffons, Phorkyas, Hélène et Léda ne sont pas sinqtlement des ligures, car elles exercent sur l'esprit une influence si>écifique, dirait Goethe. Il s’en faut de beaucoup cejicndanl qu’elles soient aujourd'hui des entités réelles comme auxjours de la première olympiade ; 'mais les soumettant à sa fantaisie, le poète exprime librement scs caprices et les fait servir de corps à ses imaginalions; cl bien que ce jioème soit vague et fantastique comme un rêve, il est cependant plus attrayant que les pièces dramatiques les plus régulières du même auteur, par la raison qu’il airache l’esprit h la routine des images accoutumées, réveille riuvention et l'imagination du lecteur par l’étrange lilierlé du dessein de l’auteur et par l’incessante succession de violentes surprises.

L’universelle nature, trop forte [lour la pauvre nature du poète, s’assied sur scs genoux et écrit avec sa main; aussi il semble au poète qu’il écrit un simple caprice et un roman , et à la fin il se trouve qu’il n’a composé qu’une exacte allégorie. C’est pourquoi Platon disait que les poètes expriment de grandes et sages choses qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Toutes les fictions du moyen âge s’expliquent comme expressions joyeuses et masquées de ce qui travaillait à s'accomplir et à se former dans les graves et ardents esprits de celte période. La magie et tout ce qui s’y rapporte n’est qu’un profond pressentiment des pouvoirs de la science. Les souliers de vitesse, les épées au tranchant si meurtrier, le pouvoir de subjuguer les éléments, de se servir des vertus secrètes des minéraux , de comprendre la voix des oiseaux, sont les efforts obscurs de l’esprit dans une droite voie. La prouesse surnaturelle du héros, le don delà perpétuelle jeunesse et autres choses semblables, sont

HISTOIRE

cgalemonl les efforts de l'esprit humain pour plier cl soumettre les apparences des choses aux désirs de IVune.

Dans Perc^orest et Amadis de Gaule, une guirlande de roses fleurit sur la tète de celle qui est Adèle et se fane sur la tête de l'inconstante. Dans l’iiistoire de l'Knl'ant et du Manteau, un lecteur même d’un Age mûr peut surprendre en lui un éclair de plaisir vertueux en lisant le triomphe du charmant Génélas; et, en vérité, toutes les suppositions des Annales du Monde invisible, par exemple : que les fées n’aiment pas à s’entendre appeler par leur nom , que leurs dons sont capricieux et qu’il ne faut pas s’y lier, que celui qui cherche un trésor ne doit pas parler, je les trouve vraies à Concord ', quoiiiu’elles aient été émises en Cornouailles ou en Bretagne.

est-il autrement dans le roman le plus nouveau? Je lis la Fiancée de Lammermoor. Sir William Ashton est un masque qui cache la tentation vulgaire, le château de Ravenswood est un beau nom pour désigner la pauvreté orgueilleuse, la mission d’État à l’étranger est un déguisement pour une honnête industrie. Tous nous jwuvons tuer un taureau sauvage qui menace le hon et le beau, en combattant en nous ce qui est injuste et sensuel. Lucy Ashton est un autre nom qui signifle fldélité, laquelle est toujours belle et toujours exposée à la calamité dans ce monde.

Mais une autre histoire, celle du monde extérieur, dans laquelle l’homme ne se rencontre pas moins que dans les autres, marche de pair avec les histoires civiles ou métaphysiques et avance chaque jour. L’homme est l’abrégé du temps, il est le corrélatif de la nature. La puissance de l’homme consiste dans la multitude de ses affinités , dans ce fait que sa vie est entrelacée dans la

' Concord, ville du Massachuscis où habile Emervon.

82 PHrLOSOPHIE AMÉRICAINE.

( haine entière de l'être organique et inorganique. Dans l’àge des Césars, partaient du forum de Home les grands chemins du nord, du sud, de l’est, de l’ouest qui conduisaient au centre de chaque province de l’empire et rendaient acc-essible aux soldats de la capitale chaque ville de la Perse, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne; ainsi partent pour ainsi dire du cœur humain de grandes routes qui vont au cœur de chaque objet dans la nature pour le réduire sous la domination de riiomme. Un homme est pour ainsi dire un faisceau de relations et un nœud de racines dont le monde est la Heur et le fruit. Toutes les facultés de l’homme se rapportent à des propriétés naturelles qui sont en dehors de lui. Toutes ses facultés prédisent quel est le monde qu'il doit habiter, comme les nageoires du poisson démontrent que l'eau existe, et comme les ailes de l’aigle pn;supposent un médium semblable à l'air. Isolez riiomme et vous le détruisez. Il ne peut vivre sans un monde. Placez ^apol<•on dans une prison insidaire, emiwchez ses facultés de trouver sur qui agir, qu'il n’ait ni Alpes à ûanchir, ni enjeux à tenir, et il combattra avec l'air et paraîtra stupide. Transiiortez-le dans de larges contrées, au milieu d’épaiss(‘s |K)pulations, de complcx(\s intér('tsetd’un |)ouvoir rival, et vous verrez que l'homme Na|ioléon, borné ou empêché par des limites, n’est pas le virtuel Naixiléon, mais n'en est que l'ombre.

Colomb a besoin d’une sphère pour déterminer son voyage. Newton et Uaplace ont liesoin pour leur génie de myriades d'années et d’inünis espaces célestes. On |)eut dire que le système de la gravitation est déjà prédit par la nature de l'esprit de N(‘w lon. La pensée de Davy et de Gay-Uussac, observant depuis l’enfance les affinités et les r(!piilsions des particules, anticipe sur les lois de rorganisalioii. Est-('e que l’œil de l’embryon humain ne pivdit pas 1a lumière ? Est-('e que l’oreille de Hændel

H^OIRE.

ne prédit pas la magie des sons? Est-ce que les doigts constructeurs de VVatI, de F uUon, de Wliiltemore, d’Arkwrigiit, ne révèlent pas les qualités fusibles, dures ou tempérées des métaux , les pro{)riétcs de la pierre , de l’eau et du bois? Est-coque les charmants attributs do la ptAite fille ne prédisent pas par avance les raffinements et les décorations de la société civile? Là aussi dans la société nous rencontrons l’action de l’homme surriiomme.

Un homme pourrait méditer pendant des siècles sans acquérir autant de connaissance de lui-même cpie la passion de l’amour lui en donnera en un seul jour. Sait-il c-e qu'il est avant d’avoir frémi d'indignation en face d'un outrage, avant d’avoir écouté une voix éloquente, avant d’avoir partagé la palpitation de milliers de cœurs dans une alarme ou dans un enthousiasme national? Personne ne |MiUt antidater son exjwrience et chercher quelle faculté ou quel sentiment un nouvel objet ouvrira en lui, pas plus que nous ne |K)uvons dessiner aujourd’hui les traits de la |)orsoime (|ue nous verrons demain (M>ur la ' première fois.

Je ne dépasserai pas les généralités |)our explorer lu raison de cette correspondance entre l’homme et la nature. Qu’il suflise de savoir que c’est à lu lumière de ces deux faits, à savoir que l’esprit est un, et que la nature est corrélative de l'esprit, que riiisfoire doit être lue et écrite.

Ainsi dans tous ses domaines l’âme concentre et reproduit ses trésors pour chaque disciple, i>our chu(|ue homme nouvellement né. I.ui aussi passera à travers le cycle entier de l’expérience. L'histoire ne sera pas pins longtemps un livre stérile. Elle marchera incarnée dans chaque homme sage et juste. Vous ne viendrez pas me réciter les titres et le catalogue des livres que vous avez lus; vous me ferez sentir quelles ptuiodes vous avez vécues. Un hointne sera le temple de la renommée. Il

by ( -■ KJgU:

marchera velu comme les poêles ont décrit celle déesse, d’une robe rcpréscnlanl les événemenls el les expériences les plus merveilleuses ; — sa propre forme el ses traits, gi’Ace à leur intelligence élevée, seront c-elte robe variée. Je trouverai en lui le monde antérieur, dans son enfance l’Age d’or, puis les pommes de la science, l’expédition dc‘s Argonautes, la vocation d’Abraham, la construction du temple, l’avénemenl du Christ, le moyen Age, la renaissance des lettres, la réformation, la découverte de nouvelles terres , l’éclosion dans l’Ame humaine de nouvelles sciences et de nouvelles nations. 11 sera le prêtre de Pan, el |K)rlera avec lui dans les plus humbles demeures les bénédictions des étoiles du matin et tons les bienfaits de la terre et du ciel.

Y a-t-il quelque chose de trop présomptueux dans celle prétention? Alors je rejetterai tout ce que j’ai écrit; car où est l’utilité de prétendre savoir ce que nous ne savons pas? C’est là le défaut de notre rhétorique; nous ne pouvons affirmer fortement un fait sans paraître à l’instant en nier quelque autre. Je tiens notre science actuelle |)our |)cn de chose. Écoutez les rats dans le mur, voyez le lézard sur la plate-forme, le champignon sous vos pieds, le lierre autour de l’arbre. Qu’est-ce que je connais moralement, sympathiquement de cliacun de ces mondes de vie? Aussi vieilles que l’homme, plus vieilles ixiut-êlre, ces créatures ont tenu conseil en dehors de lui, el il n’y a pas souvenir d’un mot, d’un signe qui ait passé de la langue de l’un dans celle de l’autre. Kl bien plus, qu’esl-ce que l’iiisloire raconte des annales métaphysiques de l’homme? Quelle lumière jette-t-elle sur ces mystères tjue nous cachons sous les noms de mort et d’immortalité? El cependant toute histoire devrait être écrite avec une sagesse qui établit l’ordre de nos affinités et regardAt les faits comme des symboles. Je suis honteux de voir quel conte de village est ce que

UiSTOIRS. 85

nous appelons noire histoire. Combien de temps encore dirons-nous Rome et Paris, et Constantinople ? Qu'est-cc que Rome m'apprend du rat et du lézard ? et que sont les consulats et les olympiades pour les systèmes d'existence qui nous entourent? Quelle nourriture, quelle expérience, quel secours peuvent donner toutes ces choses au chasseur esquimau, au sauvage du Canada dans son canot, au pêcheur, à notre jwrtier, à notre porteur d’eau ?

Nous devons écrire nos annales plus largement cl plus profondément, d’après une réformalion morale, d’après l’inspiration d’une conscience toujours nouvelle et toujours saine, si nous voulons exprimer avec vérité notre nature centrale et scs relations multiples au lieu de cette vieille chronologie de l’égoïsme et de l’orgueil à laquelle nojis avons trop longtemps prêté nos yeux. Déjà ce jour existe pour nous ; déjà cette lumière brille sur nous à l’improviste ; mais sachons bien que la route des sciences et des lettres n’est pas la route qui conduit vers la nature, mais qui au contraire part de la nature et en sort. L’idiot, l’Indien, l’enfant et le garçon illettré de la ferme sont plus près de la nature et comprennent mieux ses symboles que les disséqueurs d’antiquités.

AMOUR

Chaque âme est une céleste Vénus pour une autre âme. Le cœur a ses sabbats et ses jubilés pendant lesquels le monde appareil comme une fête d’byménée dont les odes érotiques et les danses sont tous les bruits naturels et le cercle des saisons. L’amour est partout présent dans la nature comme motif et récompense. L’amour est notre mol le plus élevé, c’est le synonyme de Dieu. Chaque promesse de l’âme a d’innombrables accomplissements ; chacune de scs joies se cueille sur un l)esoin nouveau. La nature iniinie, flottante, propliétique, dès le premier mouvement de tendresse, atteint à une bienveillance universelle qui noie tous les motifs particuliers dans une lueur généjale. L’introduction à cette félicité se rencontre dans les tendres et individuelles relations des créatures entre elles, relations qui sont l'enchantement de la vie humaine, qui, à certaines j)ériodes, saisissent l’homme comme une rage et un enthousiasme divins, accomplissent une révolution dans son esprit et dans son corps , l’unissent à sa race , le plient aux relations domestiques et civiles , le remplissent d’une nouvelle sympathie pour la nature, doublent le pouvoir de ses sens , ouvrent son imagination , ajoutent à son caractère des attributs héroïques et sacrés , établissent le mariage, et donnent la permanence à la so» ciété humaine.

AMOUR. ' 87

L'association naturelle de ce sentiment de raniour avec la chaleur du sang semble requérir de celui qui veut peindre cette passion avec de vives couleurs une qualité que ne désavouera pas la palpitante expériem e de tout jeune homme et de toute jeune fdle ; c’est que le peintre ne soit pas trop vieux. Les délicieuses imaginations de la jeunesse rejettent la mesquine saveur d'une mûre philosophie, et l'accusent de refroidir par Tige et le pédantisme le sang pourpré des jeunes cœurs. Aussi je sais bien que j’encours, de la part des personnes qui composent la cour et le parlement de l’amour, une accusation de stoïcisme et d'inutile dureté. Mais j'en appelle de ces formidables censeurs à mes aînés. Car il est à considérer que cette passion, bien qu’elle commence avec la jeunesse, n’oublie cependant pas la vieillesse, ou plutôt qu’elle ne souffre pas que ses véritables sei’viteurs vieillissent, mais fait participer à ses feux les personnes âgées, non moins que les tendres jeunes lilles, quoique d’une manière diflérenle et plus noble. Car l'amour est un feu qui, allumé par une étincelle errante, sorti d’un cœur individuel, brûle d’abord scs premiènss cendres dans le coin étroit d’un autre cœur, puis brille et s’élargit jusqu’à ce qu'il rayonne sur les multitudes des boinmes et des femmes, écbanfl'e leur cœur et illumine ainsi le monde entier et la nature par ses flammes généreuses. C’est jwurquoi il importe jam que nous essayions de décrire cette passion à vingt, à trente ou à «]uatre-viugts ans. Celui qui la peint dans sa liremière ou dans sa dernière période perdra quelques-uns de ses premiers ou de ses derniers traits. Seulement nous devons espérer qu’avec de la patience et l’aide de la musc nous pénétrerons dans le sanctuaire même de sa loi (|ui nous montrera une vérité toujours jeune, toujours belle, et qui est tellement le centre du monde, qu elle frup|Ki l'œil à cjiiebjue angle qu'on soit placé.

Dk; - ■

I.a première condition pour allcimlrc à ce but, c'est de sti débarrasser d’une trop timide et trop étroite adhésion à l’actuel, aux faits, et d’étudier le sentiment de l’amour tel qu’il apparaît dans ses espérances et non dans son histoire. Car chaque homme voit dans son imagination sa propre vie effacée et déligurée comme ne l’est pas la vie de riiomme ; chacpie homme voit son expérience couverte par la boue de l’erreur, tandis que l’existence des autres semble belle et idéale. Qu’un homme retourne par le souvenir à ces délicieuses relations cpii font la iM'auté de la vie, il frissonnera et frissonnera encore. Hélas! je ne sais pourquoi, mais d’infinis remords remplissent d’^amertume pendant la maturité de la vie tous les souvenirs du sentiment dans sa Heur et comTent de deuil tout nom hièn-aimé. Toute chose est l>elle considérée du jx)int de vue de l’intelligence, considén'*e comme vérité; mais tout est amer, vu par l’expérience. Les détails sont toujours pleins de mélancolie ; l’ensemble, au contraire, est décent et noble. 11 est étrange de dire combien notre monde est un monde de douleurs, un pénible royaume de l’espace et du temps. I.à habitent la crainte et le souci, vers rongeurs. Là, grâce à l’idéal et à la pensée, habitent l’immortelle hilarité, la rose de la joie autour de laquelle chantent toutes les muses; mais aussi par l’elfet des noms, des personnes et des intérêts partiels d’aujourd'hui et d'hier, là aussi habite le chagrin.

Nous pouvons juger de cette puissante inclination de la nature par la place qu’occupe dans les conversations de la société le sujet des relations personnelles. Que souhaitons-nous plus savoir dans la vie de chaque homme honorable que l’histoire de ses sentiments? Quels livres circulent le plus dans les cabinets de lecture? Comme nous tressaillons à la lecture de ces livres lorsque leurs histoires sont racontées avec quelque

Digitiz-r : : , Coogle

AMOUR

vérité et quelque naturel ! Qu'est-cc qui atiire rattentiou dans le cours de la vie, comme un incident qui trahit l’aflcction mutuelle de deux personnes? Peut-être nous ne les avons plus vus, ijcut-ètre ne les rencontreronsnous jamais plus; mais ils ont échangé un regard, ils ont trahi une profonde émotion et ils ne nous sont pas étrangers plus longtemps. Nous les comprenons et nous prenons le plus vif intérêt au dévelop|ienjent de leur roman. Le genre humain tout entier aime un amant. Les premières marques de tendresse et de complaisance de l'amour sont les plus triomphantes peintures de la nature. C’est l’aurore de la politesse et de la grâce chez le bourru et le rustique. Le turbulent petit garçon du village taquine les petites filles à la ]>ortc de l’école ; mais aujourd’hui il arrive en courant vers l’entrée de l'école, et là il rencontre une belle enfant arrangeant son jietit sac; il tient ses livres afin de l'aider, et aussitôt il lui semble qu'elle est d'une nature bien éloignée de la sienne et comme habitant dans une enceinte sacrée. 11 court rudement à travers la foule des petites filles ; une seule le tient à distance, et ces deux petits voisins qui tout à l'heure étaient si familiers ont appris à respecter mutuellement leur jiersonnalité. Et encore, qui peut détourner les yeux des manières engageantes, à demi artificieuses, à demi naïves de ces petites filles qui vont dans les boutiques de leur bourgade acheter un écheveau de soie ou une feuille de papier, et qui pendant une demi-heure restent à causer sur des riens avec le garçon de boutique, à la large face et au bon naturel. Dans les villages où tous sont sur le pied de cette égalité parfaite que l’amour chérit, l’heureuse et alfeetneuse nature do la femme s’épanche sans coquetterie aucune dans ce charmant babillage. I.es filles iieuvent mampier de liouutê, et uêauiuoius elles établissent sim|ilcment entre elles et ce Ixm garçon îles relations agiéableset pleines

90 PHILOSOPHIB AMÉRICAINE.

de confiance, jasent avec ardeur et gaieté sur Jonas, Edgar, Almira, sur les personnes invitées à telle partie déplaisir, demandent quels sont ceux qui ont dansé à l'école de danse, quand s’ouvrira l’école de chant. Sur ces riens et d’autres pareils le couple habille. Mais de jouren jour ce garçon aiira besoin d’une femme, et il saura où trouver une douce et sincère compagne, sans courir aucun de ces dangers dont Milton déplore riiabituelle rencontre dans le ménage des savants et des gi-ands hommes.

On m’a dit que la base de ma philosophie était l’insoi'iabilité, et que dans mes discours publics mon resjKîct pour l’intelligence me rendait injuste et froid pour les relations personnelles. Mais aujourd'hui je tremble jiresque au souvenir de ces accusai ions, car les |>ersonnes sont le monde de l’amour, et le jilus froid philosophe en exposant les obligations de la jeune âme erranledansla nalurc,en proieàla puissance de l’amour, est tenté de dénoncer comme une trahison envers la nature toutechoscquis'écartedesinstincts sociaux. En eiïet, bien que cet te extase divine qui nous vient du ciel s’abatte surtout sur les jiersonnes d’un âge tendre, et que passé trente ans nous rencontrions difficilement une beauté qui surpasse poumons toute analyse, toute comparaison, et qui soit capable de nous mettre hors de nous-mômes, cependant le souvenir de ces visions surpass<i toutes nos autres réminiscences et tresse une couronne de (leurs sur les fronts les plus vieux. Mais néanmoins voici un fait étrange; il semble à certains hommes, lorsqu'ils se remémorent leurs expériences, qu'il n’y a pas de plus belle page dans le livre de leurx ie que le délicieux souvenir de certaines heures durant lesquelles l’affection s’efforcait de donner à un détail de circonstances accidentelles ou triviales une magie qui dépassait l’attraction naturelle de ce détail. En regardant en arrière, ils trouvent que bien des choses qui n'étaient pas la passion otit dans cette vague me-

AMOUn.

moire où ils marchent à tâtons, plus He réalité que la passionct le charme qui les parfumaient autrefois. Toutefois, quel le que puisse être son expérience des chostîs particulières, aucun homme n’ouhlie jamais les visites que cette puissance rendit à son cœur et à sa pensée, qui rciirent pour lui la création, qui furent jx»ur lui l'aurore de laMunsique, de la poésie et de l’art, (jui illuminèrent la face de la nature d'une lumière cmiwurprée et remplirent la nuit et le matin d’enchantements variés. Aiicuii homme n'a oublié l'épo<jue où le simple son d'une voix |H)Uvnit faire battre son cœur, où la plus triviale circonstance, quand elle était associée avec la forme aimée, était déposée dans l'ambre de la mémoire ; le temps où nous étions tout yeux quand elle était présente, tout souvenir quand elle était partie 5 le temps où le jeune homme se fait le surveillant d'une fenêtre, l'amant d'un gant, d’un voile, d'un ruban, des roues d’un équipage; où il n'y a aucune place trop solitaire et aucune trop silencieuse pour celui qui, dans ses nouvelles pensées, possède une plus riche compagnie et une plus douce conversation que celles de ses vieux amis, même les meil- Ictii’s et les plus])urs; car les formes, les mouvements, les [laroles de l’objet bicn-aimé ne sont pas comme les autres ituages trachées dans l'eau, mais, comme ledit Plutarque, peintes dans le feu, et fout l’objet des pensées de minuit.

Dans le midi et dans l'après-midi de la vie, nous tressaillons encore au souvenir de ce temps où le bonheur n’était pas assez le l)onheur, mais avait besoin d’être aiguillonné par la soudrance et la crainte , car il avait touché le vrai secret de cette passion, celui qui a dit : Tous les autres plaisirs ne sont pas dignes de scs peines; — où le jour u'élail pas assez long et où 1a nuit au.ssi était consommée eu souvenirs pénétrants, où la tète bouillonnait toute la nuit sur l’oreiller, pleine des

généreuses actions qu'elle méditait, où le clair de lune nous apportait une fièvre charmante, où les étoiles étaient des lettres, les (leurs des chiffres, où l’air était imprégné de chants, où toutes les afi’aires semblaient une impertinence, où les hommes et les femmes errants çà et là dans les mes paraissaient de simples |ieintures.

La passion refait le monde pour le jeune homme. Elle donne à toutes choses la vie et une signification. La nature prend jwiir lui conscience d'elle-même. Chaque oiseau qui cliante sur les rameaux de l’arbre parle à son cœur et à son âme. Ses notes sont presque articulées, ix^s nuages, quand ils le contemplent, ont une figure. lAis arbres de la forêt, le gazon ondoyant, les (leurs qui poinhnit sont devenues intelligentes, et il craint presque de leur dire le secret que tous ces objets semblent l’inviter à leur confier. I.a nature le caresse et sympathise avec lui. Dans les vertes solitudes il trouve une demeure plus chère que parmi les hommes.

« Les sources des fontaines, les bosquets immaculés, « les lieux que chérit la pâle passion 5 les promenades « au clair de lune alors que tous les oiseaux sont en sù- « reté dans leurs demeures, excepté les chauve-souris « et les hiboux, les sons de la cloche à minuit, un mur- « mure fugitif, tels sont les choses et les sons qui nous « sont chers '. »

Contemplez le licau fou dans les bois, il se dilate; il est deux fois un homme ; il se promène les bras étendus, il fait des soliloques; il accoste le gazon et les arbres; il sent comme couler dans scs veines le sang de la violette, du trèfle et du lis; il babille avec le ruisseau qui mouille ses pieds.

Les causes qui ont aiguisé ses ix!rce|)lions de la lieauté

' Ccâ vci'â sont cxlruils d'une ode à la mélancolie de Fletcher, vieux poète contcm|)oraiu de Shakspcarc.

AMOUR

naturelle lui .ont fait aimer la musique et les vers. C’est un fait souvent observé, que les liommes ont écrit de lx)us vers sous l'inspiration de la passion , ce qu’ils n’ont pu faire dans toute autre. circonstance.

L’amour a le même pouvoir sur tout le reste de sa nature. Il élargit le sentiment, il rend le boufibn gracieux et donne du coeur au lâche. Il infusera le courage et la bravoure dans le cœur des plus abjects et des plus lâches, de manière à les rendre capables de défier le monde cnlier,iK)ur peu qu’ils soient encouragés par l’objet bienaimé. Pm le donnant à un autre, l’amour unit encore davantage l’homme à Ini-mêine. Maintenant il est un nouvel homme, avec de nouveaux sens, de nouveaux et plus pénétrants desseins, avec un caractère et des élans pleins d’une religieuse solennité. 11 n’appartient pas plus longtemps à sa famille et à la société. Il est quelqtie chose maintenant; il est une personne, il est une âme.

Et ici examinons d’un peu plus près la nature de cette infinence qui est si puissante sur la jeunesse de rhomtne. Approchons, pour l’admirer, de cette beauté dont nous célébrons maintenant la révélation aux yeux de l'homme, beauté bienvenue comme le soleil partout où il lui plaît de briller. Merveilleux est son charme. Elle semble se suffire à elle-même. L’amant ne peut se représenter en imagination sa maîtresse pauvre et solitaire. Douce et remplie de boutons comme un arbre en Heur, animant toutes choses, la tendresse tire sa société d’elle-même, et enseigne à l’amant pourquoi la beauté fut toujours représentée accompagnée des grâces et des amours. L existence de la beauté remplit le monde de richesses. Quoiqu’elle défende à l’amant de donner son attention à toutes les autres personnes, les déclarant indignes cl viles, cependant elle l’indemnise en le transportant dans un élément impersonnel, large, nniversel,ou sa maîtresse se présente à lui comme l’exemplaiie de toutes

les vertus et de toutes les choses choisies. C'est pour cette raison que l'amant ne trouve jamais aucune ressemblance entre sa maîtresse et ses parents ou les autres femmes. Ses amis trouvent en elle quelques traits de sa mère ou de ses sœurs, ou même de personnes qui ne sont pas de son sang. L'amant ne lui trouve de ressemblance qu’avec les soirs d'été, les matins étincelants comme le diamant, les arcs-en-ciel et le chant des oiseaux.

IjSl beauté est toujours la chose que les anciens estimaient divine. C'est, disaient-ils, la lloraison de la vertu. Qui peut analyser le charme sans nom , qui , sorti de celte forme, de cette ligure ou de cette autre, vient nous frapper comme un trait de lumière? Nous sommes mus j)ar un sentiment de tendresse et de plaisir, mais nous ne pouvons savoir d'où sortent cette délicate émotion et ce rayon errant. L'imagination nous interdit absolument de les rapporter à l'organisation; ils n'ont pas davantage leur source dans les relations de l’amitié et de l'amour, que la société connaît et possède; mais ils proviennent, à ce qu'il me semble, de relations d'une douceur et d’une délicatesse transcendantes. Ils appartiennent à une sphère tout à fait différente de la nôtre et inaccessible, à une vraie terre des fées que les roses et les violettes symbolisent pour nous et semblent nous faire pressentir. Nous ne pouvons faire la beauté captive ; sa nature est semblable à l’éclat que jette la gorge de la colombe, elle se penche vers nous et s’évanouit aussitôt; par là elle ressemble aux choses les plus excellentes qui ont toutes ce caractère d'arc-en-ciel , et défient tous les efforts de l’homme pour se les approprier et les rendre propres à son usage. Que voulait donner à entendre Jean- Paul Richter, lorsqu’il s'exprimait ainsi en s’adressant à la musique : « Arrière , arrière , tu me parles de choses que jo n'ai jamais trouvées dans ma vie, que je ne trou-

AMOUR

verai jamais, » si ce n’est ce que nous venons de dire. On |)eut observer le môme fait dans les œuvres de l’art plastiiiuc. statue est belle lorsqu’elle commence à ôtre incompréhensible, lorsqu’elle a pour ainsi dire épuisé toute critique , et que ne pouvant plus ôtre mesurée par le mètre et le compas, elle demande une forte imagination pour la comprendre et exprimer l'action qu’elle est près d’accomplir. I.e dieu ou le héros du sculpteur est toujours représenté dans un jjoint de transition entre ce qui est visible aux sens et ce qui ne l’est pas ; c’est alors que la statue commence à cesser d’être une pierre. La même remarque s’applique à la peinture. Quant à la ix)ésie, son succès n’est pas certain lors<ju’elle se contente de Ijercer et de satisfaire, mais il est assuré loi*squ’elle nous étonne et nous enilamme, et nous remplit d’aspirations vers V inaccessible. S. ce sujet, Landor ' demande si ce fait ne se rapporte pas à quelque plus pur état de sensation et d’expérience.

Telle doit être aussi la beauté j)ersonnelle que l’amour adore \ aussi est-elle charmante lorsque d’abord elle se fait inaccessible et reste elle-même, lorsqu’elle nous détache de tout but déterininé et commence iH)ur nous une liisloire sans lin, lorsqu’au lieu des satisfactions terrestres elle réveille en nous les rayons et les visions, lorsqu'elle nous semble « trop bonne et trop brillante pour la nourriture journalière de rhotniue; » lorsqu’elle fait sentir son indignité à radorateur, lors<|u’elle le rend incapable de se reconnaître aucun droit sur elle, fùt-il César, non plus que sur le firmament ou sur les splendeurs du coucher du soleil.

De là est né le proverbe : « Si je vous aime, en quoi cela vous touche-t-il ? » Nous parlons ainsi parce que

' NüU 8 présumuiH que le Lumlor dont il est ici question esl Suvage I.andor, poCle distingué et très reniarquolile prusateur, auteur dea Çoiivermmt imayinairti.

Digilized by Guoglc

nous sentons bien que ce que nous aimons n'est pas soumis à votre volonté, mais domine votre volonté ; que c’est le rayon sorti de vous et non pas vous, ce quelque chose que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais.

Cela s’accorde bien avec cette haute philosophie de la beauté dans laquelle se complaisaient les anciens écrivains. L’âme de l’homme, disent-ils, revêtue d’un corps sur cette terre, allait errant çà et là à la recherche de cet autre mondé sa patrie, id’où elle était descendue |K)ur venir dans celui-ci ; mais éblouie par la lumière du st)leil naturel, elle ne pouvait voir d’autres objets que ceux de ce monde, lesquels sont les ombres des choses réelles. C’est pourquoi la Divinité envoie au devant de l’âme la belle jeunesse, afin qu’elle se serve des beaux corps comme d’aides, pour se ressouvenir du bon et du beau céleste, et c’est pourquoi aussi l’homme qui contemple une belle personne du sexe féminin accourt vers elle, et goûte la* joie la plus haute en considérant la forme, le mouvement et l’intelligence de cette personne, parce qu’elle lui fait supposer la présence de ce qui est intrinsèquement la beauté et de la cause de la beauté.

Toutefois , si par une trop longue fréquentation du corps l’âme devient grossière, et place exclusivement sa satisfaction dans la matière, elle ne recueille rien que le chagrin, le corps étant incapable d’accomplir la promesse de la beauté. Mais si acceptant l’aide des visions et des suggestions que lui apporte la beauté, l’àme traverse le corps et va droit admirer les traits du caractère, si les amants se contemplent l’un l’autre dans leurs discours et dans leurs actions, alors ils entrent dans le palais de la véritable beauté, sentent leur amour pour elle s’enflammer de plus en plus, et de même que le soleil fait paraître le feu obscur en brillant sur le foyer, ainsi au moyen de cet amour ils éteignent en eux les basses alTec-

AMODR. ^

lions et deviennent purs et saints. Par une conversation ^ continuelle avec cequi est excellent, magnunime, élevé et juste, l’amant arrive à une appréciation plus pénétrante de ces nobles choses et les aime d’un amour plus chaud. Alors, au lieu de les aimer dans un seul objet, il arrive .à les aimer dans tous les objets, et la belle âme qu'il adorait n’est plus que la porte par laquelle il pénètre dans le sanctuaire où vivent rassemblées les Ames pures et vraies. Dans la société particulière de sa compagne, il a acquis maintenant une |)erspicacité qui lui fait ajMTcevoir les taches et les corruptions que le monde lui a imprimées-, mais c’est avec une joie mutuelle et sans qu’aucune pensée d’offense leur vienne à l’esprit qu’ils s’indiquent récipro(piement les llélrissures et les torts qu’ils ont observé en eux, et qu’ils se prêtent aide et secours [jour se guérir. Puis, contemplant dans bien des Ames les traits de la beauté divine, séparant dans chacune d'elles ce qui est divin des corruptions qu’elles ont contracté dans ce monde, l'ainant s’élève jusqu'aux sommets de l’amour, de la beauté, de la science divine, au moyen des degrés de cette échelle des Ames créées.

Les hommes vraiment sages de tous les temps nous ont toujours enseigné sur l’amour une doctrine analogue ; cette doctrine n’est ni ancienne, ni nouvelle. Platon, Plutarque et Apulée l’ont enseigné ; ainsi ont fait Pétrarque, Michel-Ange ‘ et Milton. De nos jours elle attend d’être développée pour être mise en opposition avec cette prudence souterraine qui préside aujourd'hui au mariage, dont les mots sont tous terrestres et sans aucun rapport avec le monde supérieur, et dont l’œil est

' Michel-Ange est ici cité évidemment à cause de ses magniflqiies sonnets où la doctrine de l’amour platonique est prècliée, et dans lesquels cette doctrine perd son vague mystérieux pour revêtir une furine solide comme la pierre, pleine d'intensité et de concentration.

98 PHILOSOPHIE AHÉIUCAINE.

()pr|M^liicllen)ent uttuclié sur le luéuage, si bien que ses |i|ii8 graves discours respirent toujours une légère odeur de cuisine. C’est bien pire encore lors<|ue ce sensualisme bidcnx ‘ s'introduit dans l’éducation des jeunes fenitncs et dessèche les espérances et les all'ections de riiumaine nature, en lui enseignant que le mariage ne signifie rien autre chose qu’un ménage bien tenu et que toute la vie de la femme n’a pas d’autre but*.

Mais ce rêve de l’amour, quoique beau, n’est qu’une scène du drame. Dans sa marche du dedans au dehors, l’àine élargit toujours ses cercles, comme le caillou jeté dans l’eau ou la lumière partant d’un orl>e céleste. Les rayons de l’âine illuminent d’abord les choses les plus proches, chaque ustensile et chaque jouet, les nourrices et les valets, la maison, la cour, les passants, le cercle entier des choses domestiques; puis toute politique, toute géographie, toute histoire. Mais par la nécessité de notre constitution, les choses se groupent d'elles-mèmes selon des lois plus élevées et plus intimes. Voisinage, nombres, étendue, habitudes, personnes, perdent par degré leur pouvoir sur nous. La cause et l’eilet, les alïinités réelles, le désir de riiarmonic entre l’âme et les circonstances, l'instinct élevé, progressif, qui idéalise toutes choses, tout cela prédomine plus tard; et faire un pas en arrière pour redescendre de ces relations élevées à des relations plus basses est inqiossible. Ainsi l’amour lui-même, qui est la déification des personnes, devient plus impersonnel cha(|ue jour. Pourtant il n’en fait rien paraître d’abord. Les jeunes gens et les jeunes filles, qui se jettent des regards si pleins d’une mutuelle intelligence d’un liout à l'autre du salon rempli de monde, ne

' H ; a ici une expreasion inlradui«ible : ihe siioul of iltia seiuua/iime, mol à mol : loraque le groin (le ce aeuauuliaue, etc.

^ Ëineoon, on le vuit, peiue à |>ei> prèa »ur le mariage cominq Jean-Paul Ricliler.

AMOUR

pensent puère au fruit précieux qui plus tard sortira de ce désir actuel et qui s'atlaclie presque eulièrernent au dehors, l/œuvrede la végétation commence d'abord par V irritabilité de l’écorce et par le jet des feuilles. Par l'aide de l'échange de leurs regards ils arrivent à des actes de courtoisie, de galanterie, et enün à la passion qui les unit par le mariage. La passion considère son objet comme la parfaite unité dans laquelle Tàme est entièrement corporelle et le corps entièrement spirituel. « Son sang pur et éloquent parlait sur ses joues si distinctement qu’on eût dit presque que son corps pensait. » Si Hotnéo était mort, Juliette voudrait que son corps fût découpé en petites étoiles j)our illuminer lescieux. D’alK^nl, |M»ur ce couple, la vie n’a pas d'autre lait, ne deniaude pas autre chose que Juliette, — que Itoinéo. I.a nuit, le jour, l’étude, le talent, les royaumes, la religion, tout est contenu dans cette forme pleine d’àmc, dans celte âme qui est toute forme. Les amants se plaisent aux caresses, aux aveux d’amour, aux égards. Lorsqu’ils sont seuls, ils se consolent par le souvenir de l’image adorée. L’autre voit-il la même étoile , le même doux nuage? lit-il le même livre? ressent-il la même émotion qui maintenant nous comble de plaisir? Ils rénéchissent sur leur alTection, la raisonnent, la mesuntiil et entassant en pensée tous les avantages les plus brillants, les amis, la fortune, la projH’iélé, ils tre.ssaillent de joie en découvrant que tous ces biens ils les donneraient joyeusement, volontairement, pour la rançon de la tête bien aimée dont ils ne souffriraient pas qu'on arrachât un seul cheveu. Mais ces enfants ont le même lot que le reste de riuimanité. Le danger, le chagrin, la peine, les visitent comme nous tous. Alors l’amour prie, et dans scs prières il fait des conventions avec les puissances éternelles pour (pj’cllcs continuent leur faveur à l’être chéri. L'union qui est .ainsi accomplie, et qui

ajoute une nouvelle valeur à chaque atome de la nature , (car elle change en un rayon d’or chaque fil de la toile entière des relations et baigne l'ànie dans un clément nouveau et plus doux) u’est encore qu’un état lcmj)orairc. Ix)s fleurs, les perles, la {xiésie, les protestations d’amour, et même le sanctuaire que nous avons dans un autre cœur ne peuvent contenter pour toujours l’iimc auguste (jiii habite dans notre argile; elle se réveille entin,sc débarrasse de ces caresses qui lui semblent frivoles , revêt son armure, et aspire à de vastes et universelles tins. Les âmes des époux, altérées de béatitude et de perfection, découvrent mutuellement des défauts, des singularités, de la désharmonie dans chacun d’eux. Alors arrivent la surprise, les querelles, la soull'rance. Toutefois, ce qui les attirait autrefois l’un vers l’autre, c’étaient des indices de tendresse, de vertu, et ces vertus existent toujours bien (pi’obscurcies ; elles apparaissent, reparaissent, et continuent de les attirer; mais l’attention change, quille le signe et s’attache à la substance. Cela guérit l’atTection blessée. Pendant ce temps, la vie, qui s’écoule toujours, amène un va-et-vient de changements et de combinaisons dans toutes les positions |K)ssibles des deux époux, épuise toutes leurs ressources, et leur fait connaitre leur force et leur faiblesse mutuelles; car c’est la nature et la fin du mariage de faire ipie chacun des deux époux arrive à représenter à l'autre la race humaine tout entière. Tout ce qui est dans le inondé est ou doit être connu, car toutes choses furent habilement placées sous l’éiiiderme de rhoinmeet de la femme.

« La jMjrsonne que l’amour nous a donnée a, comme la manne, le goût de toute chose en elle. »

Le monde roule et les circonstances varient d’heure en heure. Tous les anges qui habitent ce lenqile du cor|)s a[)paraissentaux fenêtres, et aussi tous les gnomes et tous les vices. Les éixuix sont unis par leurs vertus.

AMOUR. 101

S’il y a vertu on eux, ils savent que leurs vices sont des vices, ils les confessent et s'enfuient. Leur amour autrefois enllannné est épuré par le temps, et |)erdant en violence autant qu'il gagne en expérience, il devient un bon accord mutuel. Ils se résignent l’un l’autre sans se plaindre aux bons offices que l’homme et la femme doivent se rendre chacun dans leur voie, et échangent cette passion qui autrefois ne ixmvait se détacher do la vue de son objet contre un appui joyeux et moins étroit donné aux desseins de l'un et de l’autre, qu'ils soient présents ou éloignés. A la fin ils découvrent que ces traits autrefois sacrés et ce charme magique qui les avaient entraînés l’un vers l’autre, étaient périss.1hles et avaient une fin déterminée , semblables on cela à ces échafaudages qui senent à construire la maison et disparaissent quand elle est bâtie. La purificatioiijde l’intelligence et du cœur devient ainsi le mariage réel, prévu et préparé depuis le commencement, bien qu’ils n’en eussent pas conscience. Lorsque je considère la tin pour laquelle deux personnes, un homme et une femme doués de dons si divers et si relatifs, sont unies [KHir habiter dans une même maison et pour passer là quarante ou cinquante ans dans la société du mariage, je ne m’étonne plus si le cœur prophétise dès la plus tendre enfance cette suprême crise ; je ne m’étonne plus des beautés que les instincts répandent à profusion ixnir orner la couche nuptiale; je ne m’étonne plus si l’art et l’intelligence rivalisent dans les dons et les mélodies de l'épithalame.

Ainsi donc nous sommes entraînés vers un amour qui ne connaît ni le sexe, ni les personnes, ni la partialité, mais qui cherche la sagesse et la vertu partout, à celle sende lin d’accroître la vertu et la sagesse. Nous sommes par nature des obseivateurs, et par conséquent susceptibles d’apprendre. Voilà notre état j ermanenl. Souvent

nous arrivons à sentir que nos afleclions ne sont que lés tentes d'une nuit. Quoique lentement èt péniblement, les objets des affections changent comme les objets de la pensée. Il y a des moments où les affections gouvernent et absorbent l’homme, et font déjKîndre son bonheur d’une ou de plusieurs personnes. Mais quand" nous avons recouvré la santé, l’esprit laisse apercevoir de nouveau sa voûte inflniè brillante de lumières immuables ^ alors les chaleureux amours et les craintes, qui s'étaient répandus sur nous comme des nuages perdent leur caractère terrestre et s’unissent à Dieu pour atteindre leur perfection. Nous ne'dcvons pas craindre de rien |icrdre par les progrès de l’âme : nous devons nous contier à l'âme jusqu’à la fin ; car des choses aussi lielles et aussi magnétiques que les relations de l’amour n(^ peuvent être supplantées et nmiplacées que par des choses plus lielles et d’un degré plus élevé.

Nous avons beaucoup plus de tendresse qu’on ne le dit. Malgré tout l’égoïsme qui refroidit le monde comme les vents de l’est , la lamille humaine est tout entière baignée dans l'élémentde l’amour comme dansnneatmosphère divine. Combien ne rencontrons-nous pas dans nos maisons de personnes auxquelles nous parlons à peine, que nous honorons pourtant et qui nous honorent. Combien elles sont nombreuses les personnes qui passent dans la rue ou s’asseyent dans l’église, qui nous font ressentir une joie franche quoique silencieuse, et avec lesquelles nous sommes heureux de nous trouver ! Lisez le langage de ees regards errants; le cœur le connaît.

L’effet produit par cette humaine affection est un certain épanouissement cordial. Dans la poésie comme dans la conversation habituelle, les émotions de bienveillance et de complaisance envers les autres peuvent être com|>arées aux effets matériels du feu. Aussi vifs et même plus vifs, plus actifs, plus pétillants de sympathie sont ces beaux rayonnements intérieurs qui, depuis le plus haut degré de l’amour passionné jusqu’au plus bas degré de la bonne volonté, font le charme de la vie.

Nos puissances intellectuelles s’accroissent avec nos affections. Le tcholar^ s’assied pour méditer, et toute

' Nou 8 laissons subsister le mot anglais qui est trop expressit pour pouvoir Pire linduil par aiieun synonyme et qui signifie : riiommequi a |tasiié toute sa vie à l’ombre de l’école,

104 PHILOSOPHIE AMÉniCAIXE.

sa vie de méditations est impuissante à lui fournir une l>onnc pensée ou une heureuse expression ; mais lui faul-il écrire à uu ami, aussitôt les charmantes pensées arrivent en foule et trouvent de tous côtés des mots choisis pour s’en revêtir. Voyez dans la maison où liabitcnt la vertu et le respect de soi-même, cpiellc palpitation occasionne l’approche d'un étranger. Un étranger qui nous est recommandé est-il attendu et annoncé, aussitôt une impiiétudequi tient du plaisir et de la peine euvaiiit tous les cœurs de la famille. Son arrivée apjiortc presque la jieine à tous ces hraves cœurs qui voudraient le bien recevoir, l.a maison est balayée, toutes choses remises à leur place précipitamment, le vieil habit est remplacé par l'habit neuf et le dîner est ordonné du mieux jkjssibhî. Ce sont les autres qui nous font la bonne renommée d'un étranger distingué , mais c'est nous seuls qui cüm|)rcnons les bonnes et nouvelles qualités qu’on lui prête. Alors il se dresse devant nous comme l’image de l’humanité^ il est selon nos souhaits; et, après que nous l’avons pour ainsi dire imaginé et doué de la vie, nous nous demandons comment nous entrerons en conversation et en relation avec lui, et nous sommes tourmentés par une crainte inquiète. Cette même idée nous exalte ptmdant que nous causons avec lui. Nous causons mieux que d'hahitude. Nous avons la fantaisie la plus vive et la plus riche mémoire, et nous donnons congé pour un temps à notre démon du silence. Pendant de longues heures, nous sommes capables de séries entières de riches , sincères et gracieuses communications que nous tirons de notre plus vieille et plus secrète expérience; si bien (pie ceux (pii sont assis auprès de nous, nos paleiits et nos connaissances, é|)roiivent une vive surprise à la vue de notre puissance inaccoutumée. Mais à mesure (pic l’étrauger commence à iutnKluire dans la conxersaliou ses partialités, ses défauts et scs d('iiuilions,

AKITIE.

le ciiai’inc est rompu, tout s’évauoiitt. Il a eitlcnchi le roinniencemcnl et la fin de. ce que nous lui dirons jamais d’excellent. Il n'est plus un étranger maintenunt. lia vulgarité, l'ignorance, le malentendu sont de vieilles connaissances. Maintenant, lorsqu’il viendra, il pourra obtenir de moi l'ordre et la tenue, le bel habit, le diner, mais le tressaillement du cœur, mais les confidences de l'àme, jamais plus.

(îharmants sont ces jets de l'alTection qui rallument • 'jK)ur moi un monde tout jeune. Délicieuse est la juste et ferme rencontre de deux âmes dans une pensée, dans un sentiment. Combien les pas et les formes de l'élie vi’ai et doté de dons divins résonnent agréablement et rayonnent splendidement! Comme à leur approche le cœur bat! Pendant l’instant où nous nous laissons aller à nos affections, la terre se métamorphose, il n'y a plus ni hiver, ni nuit; tonies les tragédies, tous les ennuis s’évanouissent, et même tous les devoirs aussi ; les formes brillantes des personnes aimées remplissent seules l’éternité. Si l’àine est assurée de j)ouvoir un jour et à quelque place de l’univei's rejoindre son ami, elle seia joyeuse et contente de rester seule pendant mille années.

Je me suis réveillé ce matin avec de religieux remerciements pour mes amis anciens et nouveaux. N'ap|)cllerai-je pas Dieu , qui chaque jour se manifeste à moi dans ses dons , la suprême beauté? Je boude la société, j'embrasse la solitude; mais je ne suis pas encore assez ingrat pour ne pas recevoir les sages, les hommes aimables et noblement doués, lorsque de temps en temps ils passent devant ma jX)rte. Celui qui m’écoute, qui me comprend devient mien, devient ma possession pour toujours. La nature n’est pas si pauvre qu’elle ne me donne bien celte joie quehpiefois ; et alors nous tissons une nouvelle toile sociale à notre manière, une nouvelle •

100 l'HILOSOflIIE AMÉRICAINE*.

chaîne d(! relations, et, <le même qiriiiic sncoeseion de pensées diverses s’assemblent et linissent par former d elles-memes un tout compacte; ainsi jour par jour lions nous trouverons marcher dans un monde nouveau, créé [tar nous-mêmes, et nous ne resterons pas plus longtemps des pèlerins et des étrangers dans un glolwî Irailitionnel et antérieur à nous. Mes amis viennent à moi sans que j'aie liesoin de les chercher; c'est le Dieu tout-puissant qui me les amène. Je les rencontre, gréce aux divines aflinités des vertus entre elles et aux droits anciens qu’elles ont les unes sur les autres; ou plutôt ce n'est pas moi, mais la divinité <|tii est en eux et en moi-mème, qui l'envei’se ces murailles épaisses du caractère individuel, des relations, de l'agc, du sexe, des circonstances, (pii nous séjiaraient, et qui tout à riieure \a faire que, de plusieurs que nous étions, nous ne serons jilus qii un. Je x'ous dois de grandes louanges, ù vous excellents amis qui ouvrez pour moi dans le monde de nouvelles et nobles profondeurs, et qui augmentez la jiortéc de toutes mes pens(*es. Les amis ne sont pas de sèches et de roides personnes , mais ils sont une jioésie Iraîchement créée par Dieu, poésie sans obstacle, hymne, ode, é|Hipée, jioésie toujours coulant de source, et non jias ensevelie dans des livres poudreux avec annotations et obsenalions grammaticales ; ce sont Apollon et les' Muses qui chantent en personne. Ces amis se sépareront-ils aussi de moi? Je ne le sais pas, mais je ne le redoute nullement , parce que mes relations avec eux sont si pures qu’elles ne sont établies que par la simple aftiiiité. et que le génie de ma vie étant ainsi complètement social, je suis certain qu'il exercera son énergie sur quiconque est aussi noble que ces hommes et ces femmes, et cpiel que soit le lieu où je me trouve.

Je m’accuse sur ce point d’une extrême tendresse naturelle. Il est presque dangereux pour moi de lioire

le doux poison de cette liqueur prodiguée des adectioiis. Une nouvelle personne est loujours pour moi un grand événement et chasse mon 'soinminl. J'ai eu de belles imaginations dernièrement à pro[)Os de deux ou trois personnes qui m’avaient fait passer des heures délicieuses ; mais la joie a cessé avec le jour, et n'a porté aucun fruit, n’a pas donné naissance à la pensée, et n’a que bien peu modifié ma manière d’agir. Au contraire, je dois ressentir de l’orgueil jiour les perfections de mou ami, comme si ces jierfections étaient les miennes ; je dois avoir sur ses vertus un sentiment de propriété vif, délicat, énergique, prompt à s’alarmer. Je ressens une joie aussi vive lorsqu'il est loué que l'amant lorsqu'il entend les a|)plaudissements qui accueillent Sa iiancée. Nous sur-estimons la conscience de notre ami. Sa bonté semble supérieure à notre Ixmté, sa nature plus belleque la nôtre, ses tentations moindres que les nôtres. L’imagination élève toute chose qui est sienne; .son nom, ses formes, ses vêtements, ses livres, ses instruments. Notre propre {Hinsée résonne bien mieux en sortant de sa bouche, elle est bien plus neuve ut bien plus large.

Ce[>endant la systole et la diastole du cœur ne sont pas sans analogie avec le Ilux et le reflux de l’amour. L’amitié, comme l’immortalité de l'àme, est une chose trop excellente pour qu’on puisse y croire'. L'amant, en contemplant sa fiancée, sent à demi qu'elle n'est pas l’objet qu’il adore en réalité, et, durant les heures dorées de l’amitié, nous sommes étonnés de voir s’abattre sur nous des ombres de souji^on et d'incrédulité. Nous nous doutons que nous prêtons à notre héros les vertus

' Le« per»onne« qui ont l'odorat métaphysique très fin et qui plus d'une fois déjà se sont probablement demandé à quel système iip- IMirtenait Emerson, diront, en lisant celte pensée sur l'immorlali 6 de l'àme : voilà une pensée qui sent singulièrement son Spinosa! il u «u faudrait pourtant pas conclure qu'EmariOfl soit pantliàuU,

108 PHILOSOPHIE AMÉIUCAINE.

dont il brille, et que nous adoronsla forme que nous leur avons assignée comme leur divine habitation. Dans la stricte réalité, Tâmo nc respecte pas les hommes comme elle se respecte elle-même, et en science stricte, toutes les personnes sont exposées à subir l’égale condition d’un éloignement infini. Craindrons-nous de refroidir notre amour en le regardant face à face, en sapant les fondements métaphysiques de ce temple élyséen ? Ne serai-je pas un être aussi réel que les choses que je contemple? Si je suis aussi réel, je ne craindrai pas de les connaître telles qu’elles sont. Leur essence n’est pas moins belle que leur apparence , bien qu’il soit nécessaire d'organes plus subtils pour pénétrer cette essence. Bien que nous coupions la tige très courte |X)ur la faire servir à tresser des guirlandes et des festons, la racine de la plante n’est pas jwur cela indinérente à la science. Au milieu de ces charmantes rêveries, je me hasarderai l'*ourtanl à produire ce fait hardi, quoi qu’il ressemble à la momie présente aux banquets égyptiens. L’homme qui se tien t fermement uni à sa pensée pense merv'eilleusemen t de lui-même : il a conscience d’un succès universel, bien que ce succès doive être acheté par des fautes particulières. Il n’y a pas d’avantages, de puissances, d’or ou de force qui puissent lui être comparés. Je n’ai pas la puissance de choisir ma condition, mais je dois me confier et m’appuyer sur ma pauvreté plus que sur votre richesse. Je ne puis faire que votre conscience soit ér|uivalente à la mienne. L’étoile seule éblouit ; la planète n’a que des rayons languissants semblables aux rayons de la lune. J’écoute ce que vous me dites des admirables ({ualités et du caractère choisi du parti que vous louez ; mais je sais bien que, malgré tous ses habits de [KHirpre, je ne puis l’aimer, à moins qu’il ne soit un pauvre Grec comme moi. Je vois bien, ô mon ami ! que l’ombre des phénomènes te recouvre, toi aussi, de son immensité

AMtTIÉ. 109

bigarrée cl colorée, et que lu ne peux être comparé avec l’élre bon duquel loul n'est que l’ombre. Tu ne liens pas étroitcmenl à Vèlre comme y tiennent la vérité, la justice; lu n’es pas mon âme, tu n’es que sa peinture et son effigie. Tu es venu vers moi tout récemment, et déjà voilà que lu prends pour me quitter ton chapeau et ton manteau. Est -ce qu’il ne semble pas que l’àme nous envoie les amis, ou plutôt les produit comme l’arbre produit ses feuilles, en les poussant du dedans au dehors, et puis par 1a floraison et la germination de nouveaux boutons jette à bas les vieilles feuilles. La loi de la nature est le changement incessant. Chaque état électrique cache en lui son contraire. L’àme s'environne d'amis, afin d’entrer dans une plus grande connaissance d’elleincme, dans une plus grande solitude; et elle marche seule pendant nn temps, afin de pouvoir jouir de sa conversation et de sa société. Cette méthode se trahit d’ellemême, durant toute l’iiistoire de nos relations personnelles. Perpétuellement l'instinct de raffeclion ravive en nous l’espoir de l’union avec nos amis, et perpétuellement aussi le sentiment de la solitude nous rapprdle et nous fait cesser cette poursuite. Ainsi l’iiomme passe sa vie à la recherche de l’amitié , et néanmoins quand il revient à son véritable sentiment, il pourrait écrire une lettre analogue à celle-ci et l’adresser à chaque nouveau candidat à son amour ;

« Cher ami,

« Si j’étais sûr de toi, sûr de ta capacité, sûrVj’ac- <( cord(ir mon humeur avec la tienne, je ne regarderais (c plus comme des bagatelles sans importance aucune « de tes démarches. Je ne suis véritablement pas très « sage; mon caractère est presque facile à conquérir et « je respecte ton génie que je n’ai pas encore pénétré. « Cependant je n’ose pas supposer en loi une parfaite

to

110 PHILOSOPHIE AMÉniCAINE.

(« inlclligcncc tic ma personne, et c’est pourquoi tu es « pour moi un tourment divin. A toi pour toujours ou U jamais. »

Cependant ces plaisirs difiiciles et ces belles peines sont bonnes pour la curiosité, mais non pas pour la vie. Nous ne devons pas nous y laisser aller ; ce sont des toiles d’araignée et non de solides vêtements. Nos amitiés arrivent à de pauvres et étroites conclusions, parce qu’elles sont pour nous un enivrement et un rêve et qu’elles ne touchent pas la libre virile du coeur humain. Iaîs lois de rainitié sont grandes, austères, éternelles, faites de la même étoffe (pic les lois de la nature et de la morale. Mais nous avons cherché dans l'amitié de minces et prompts bénéfices, afin de nous désaltérer aux sources d’une douceur prochaine. Nous nous élançons impétueusement vers le fruit qui mûrit le plus lentement dans le jardin de Dieu et qui ne doit être cueilli qu’après bien des étés et bien des hivers. Nous cherchons nos amis non avec un respect sacré, mais avec une passion adultère qui puisse nous les approprier en quehpic sortes mais c’est en vain. Nous sommes entourés de subtils antagonistes qui SC jouent de nous lorsque nous les approchons, et traduisent toute notre poésie dans la prose la plus plate. l'resque tous les hommes s’abaissent en se fréquentant. Toute association n’est qu’un compromis, et, ce qui est pire, la llcur et l’arome de chacune de ces belles natures qui nous environnent s’évanouissent lorsqu’elles approchent les unes des autres. Quel perpétuel désai>pointement ne nous donne pas la société actuelle, même la société des vertueux et des bien doués! D’abord, la prévoyance entourait nos entrevues comme d’un rempart de résorx'e prudente; mais, maintenant, voilà que nous souffrons et que nous sommes tourmentés par des railleries, par des froideurs soudaines, hors de saison, par des

épilepsies d'esprit et de passions qui se font jour, grdcc à la chaleur de l’amitié et de la pensée. Nos facultés mutuelles ne nous expriment pas la vérité, et alors, chacun de notre côté, nous nous soulageons par la solitude.

Dans toutes mes relations je dois trouver l’égalité. Le nombre de mes amis et le contentement que je puis trouver dans leur conversation importent peu, si parmi eux il y en a quelqu’un dont je ne sois pas l’égal. Si j’ai senti mon inégalité pendant une discussion, aussitôt toute la joie que je puis trouver dans leurs qualités devient une joie vile et lâche. Je devrais me haïr moi-même, si désormais je cherchais un asile dans l’âme de mes amis.

« Si le vaillant guerrier, renommé dans les combats, est vaincu une seule fois après cent victoires, son nom est pour toujours elfacé du livre de l’honneur et tous scs anciens exploits sont oubliés. »

Notre impatience est ainsi vivement amortie. La ré- ' serve et la froideur forment un abri sévère qui protège les délicates organisations d’une maturité prématurée. Elles seraient perdues, si elles se connaissaient et se répandaient avant que quelqu’une des excellentes âmes d’ici-has ne fût assez mûre pour les connaître et témoigner d’elles. Hespectc la lenteur de la nature ‘ qui travaille et durcit le diamant pendant mille années. Les bons génies de notre existence n’ont jioint de paradis l>our la témérité impétueuse. L’amour, qui est resseucc de Dieu , n’est pas fait pour la légèreté, mais est créé [Mjur la complète dignité de riiomme. Ne mettons pas dans nos (xiursuites un puéril entrainement, mais la plus austère dignité; approchons de notre ami, pleins d’une croyance audacieuse en la vérité de son cœur, en la profondeur de sou être, que nous ne devons [las siq>püser capable d’être bouleversé.

' Le mot Vît ca allcmaud daiia l'uriginul : Naiiirluiigsatnkcii.

il est iiii|K)ssil)lc de résister à un sujet aussi synipatliique que celui de l’amitié; je laisserai donc do côté pour un moment toute analyse de ses bienfaits sociaux et inférieurs, [)Our parler de ce. qu’il y a de sacré et de rare dans la nature de cette relation qui est une sorte d'absolu , cl dont le langage est si pur cl si divin (pi'il laisse bien loin derrière lui le langage suspect et commun de l’amour.

Je ne souhaite pas de traiter mes amitiés délicatement, mais avec un courage viril. l>orsqu'ellcssonl réelles, elles ne sont semblables à des verres fragiles ou aux fondants caprices de la gelée, mais elles sont les choses les plus solides qu’il y ait au monde. Après tant de siècles d’expériences, que savons-nous sur la nature et sur nous-mêmes? L’homme n’a pas fait un pas vers la solution du problème de sa destinée. L’univers des hommes est comme frappé d’une condamnation à la folie; mais la douce sincérité de la joie et de la paix (pie je lire de celte alliance avec l’âme de mon frère est le fruit véritable dont toute nature et toute pensée ne sont que l’enveloppe et l’écorce. Heureuse est la maison qui abrite un ami! Elle peut bien être bâtie sous la forme d’une arche sainte, ou d’un bosquet de fête pour le recevoir, quand bien même il n’y devrait séjourner qu'un seul jour. Heureux est-il lui aussi , s’il connaît la solennité de celte relation et s’il honore ses lois. L'amitié n’est pas un lien stérile. Celui qui se présente comme candidat à cette sainte alliance s’élève comme un olympien vers CCS hautes destinées que reclierchent toutes les grandes âmes ; il se destine à des luttes où figureront le temps, le liesoin, le danger, et d'où celui-là seul sort vainqueur qui a en lui assez de vérité pour préserver la délicatesse de sa beauté des ravages et des morsures que toutes ces clioses fatales lui feront souffrir. Les dons de la fortune peuvent exister ou ne pas exister pour lui, mais le résul-

tat du combat dôpcnd de sa noblesse intrinsèque et du mépris qu’il aura pour les puériles vulgarités. Deux éléments entrent dans la composition de l’amitié, deux éléments si puissants, que je ne puis découvrir en vertu de quelle supériorité et de quelle raison l’un doit être nommé avant l’autre ; l’un d’eux est la vérité. Un ami est une personne avec laquelle je puis être sincère; en sa présence je puis j)enser tout haut ; avec lui je me trouve entln en présence d'un homme si réel et si égal à moimême , que je puis déi>ouiller ces derniers masques de la dissimulation , de la politesse et de la seconde pensée que les hommes ne (juittent jamais, et que je puis me conduire avec lui avec la simplicité complète d’un atome chimique qui s’agrège à un autre atome. La sincérité , comme le diadème et l’autorité, est le luxe réservé aux personnes du plus haut rang, qui peuvènt dire la vérité, parce qu’il n’y a au-dessus d’elles personne à qui elles aient besoin de se conformer ou d’adresser des flallcrics. Chaque homme, lorsqu'il est seul, est sincère ; mais vienne à entrer une seconde personne , 1 hypocrisie commence. Nous nous gardons et nous défendons des hommes au moyen des compliments, du babillage, des amusements, des affaires. Nous enveloppons notre pensée de mille replis pour que leur vue ne puisse la pénétrer. J’ai connu un homme qui , sous l’influence d’une certaine frénésie religieuse, dépouillait toutes ces draperies dont nous couvrons notre pensée, et qui laissant de côté tout compliment et tout lieu commun, parlait à la conscience de tous ceux qu’il rencontrait avec une puissante intuition et une grande beauté; d’abord on lui résistait, et tout le monde s’accordait à dire qu il était fou; mai> lui, persistant pendant quelque temps dans cette voie, et ne ix)uvant d’ailleurs pas faire autrement que d'y persister, se trouva avoir obtenu l’avantage d’amener tous les hommes de sa connaissance dans de vraies relaüo^s

fO.

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114 PHILOSÔPHIE AMÉRICAINE.

avec lui. Personne ne i>ensail ù parler faussement de lui ou à s’amuser de lui f»ar des commérages de place publi(jue et de cabinets de lecture; mais grâce à sa grande sincérité, tout homme était obligé de le regarder face à face, et de montrer quel amour de la nature, quelle poésie, quel symbole de poésie il avait en lui. A la plupart d’entre nous la société ne montre pas sa physionomie et scs yeux, mais se détournant elle nous montre le dos. Établir entre soi-méme et les hommes de vraies relations dans un itge factice est un acte de folie, n’esl-ce pas? Nous lH)uvons à peine marcher droit ; presque tous les hommes que nous rencontrons nous demandent quelques jK)li- Icsses, nous demandent à être amusés; ils ont quelque renommée, quelque talent, quelque caprice de religion et de philanthropie dans la tête, (ju'il ne faut pas contrarier, et ainsi ils réduisent h néant toute conversation. Mais un ami est un homme en lionne santé, qui me met à répreuve, moi, et non pas ma candeur; mon ami converse avec moi sans exiger de moi aucune minauderie, aucune révérence, sans que j'aie besoin avec lui de grasseyer et de me mastjuer. C’est pourquoi un ami est dans la nature une sorte de paradoxe, car pendant que je vais seul je ne vois rien dans la nature dont je puisse aflirmer l'existence avec autant d'évidence que j'allirme la mienne; mais maintenant je contemple la ressemblance de mon être reproduit sous une forme qui m’est étrangère, avec toute son élévation, sa variété, sa curiosité. Ainsi donc on peut regarder sans crainte un ami comme le chefd’œuvre de la nature.

Le second élément de l’amitié est la tendresse. Nous sommes enchaînés aux hommes par toutes sortes do liens : par le sang, par l’orgueil, par la crainte, par l’espérance, par le lucre, par la convoitise, par la haine, |)'ar l'adinirution , |»ar toutes sortes de circonstances et de hagalcllcs, et iiourtant nous osons à [leine croire

qu’il existe un caractère qui puisse nous enchaîner par l’amour. Existe-t-il un Être assez héni pour (jue nous lui oIlHons notre tendresse, et s’il existe, sonnnes-nous assez purs pour la lui offrir. Lorsqu’un homme me devient cher, j’ai touché au but de la fortune. Je trouve dans les livres peu de choses écrites qui aillent profon- ' dément dans le cœur de ce sujet ; cependant j’ai un texte que je puis rappeler. Mon auteur dit : Je m’offre brusquement et presque à contre cœur à ceux auxipiels j'a|)partiens véritablement, et je suis moins tendre pour ceux auxquels je suis le plus dévoué. Ah ! si cette amitié- Mà avait des mains et des pieds, comme elle a pour ainsi dire des yeux et une langue éloquente, je voudrais qu’elle fût une vertu de la terre avant d’ôtre une vertu idéale, qu’elle fût la vertu des citoyens avant d'être la vertu des anges. Je blâme le citoyen parce qu’il fait de l’amour une commodité 5 il en fait un échange de dons, de bons et utiles son ices ; il en fait une relation de bon voisinage, un sentiment qui veille au chevet du malade, qui tient les cordons du poêle aux funérailles, mais il fierd entièrement de vue les délicatesses et la noblesse rie cette relation. Mais bien que nous ne trouvions pas le dieu de l’amitié sous ce déguisement du bon camarade,

' cependant nous ne devons pas davantage pardonner au |M»éte si, lorsqu’il parle de l'amitié, il tisse sa toile trop Ik'IIc, et s’il ne donne pas un corps à ce sentiment, en lui prêtant les vertus civiles de la justice, de la ponctualité, de la fidélité et de la pitié. Je hais la prostitution du nom de l’amitié, lorsqu’on emploie ce mol pour exprimer des alliances mondaines et capricieuses. Je préfère la compagnie des garçons de charrue et des chaudroilniers à celle amitié vêtue de soie et parfumée qui célèbre ses rencontres par de frivoles amusements, par des promenades en voilure, par des dîners aux meilleures tavernes. Le but de l’amitié est d'établir le commerce le

116 l'HILOSOPHIK AMÉIUCAINE.

plus Strict et le plus étroit dont les hommes aient connaissance. L’amitié est faite pour les jours sereins, pour les dons gracieux, pour les promenades à travers la campagne, comme aussi poui- les sentiers difficiles, pour les durs voyages, pour la pauvreté, les naufrages, la persécution ; elle est faite pour tenir compagnie aux saillies de l’esprit, comme pour s’associer aux tressaillements de la religion. Nous devons naturellement entourer de dignité les besoins journaliers et les fonctions de la vie de l’homme, et les embellir par le courage, la sagesse et l’unité; l’amitié ne doit jamais tomber dans le vulgaire et l’habituel , mai§ doit être au contraire alerte et inventive, alin de prêter le rhythme et la raison à ce qui n’était d’abord cpie vulgarité.

La parfaite amitié requiert, pour exister, des natures si rares et si belles, qui sc motlèrent si bien l’une par l’autre , des natures si heureusement accordées et semblables , et en même temps si dilférentes ( car même dans ce cas particulier un poète dit que l’amour exige que les amants soient d’une nature dilférente et d’un caractère divers), que ses prétentions peuvent rarement trouver à se réaliser. L’amitié ne peut exister dans toute sa |)erfection si elle comprend plus de deux personnes, disent ceux qui sont savants dans cette science chaleureuse du cœur. Je ne me sers pas de termes aussi stricts, peut-être parce que je n’ai jamais connu une amitié aussi élevée que celle des autres; mon imagination se plaît mieux dans un cercle d’hommes et de femmes sublimes, dont les relations mutuelles sont variées, et sur lesquels plane une intelligence élevée ; mais je trouve que cette loi, qui veutque l’amitié soit le rapport étroit d’wn seul et d’ww seul est parfaitement juste appliquée à la conversation, qui est la pratique et la suprême jouissance de l’amitié. Ne mélangez pas trop les eaux; dans ce mélange les bonnes deviennent mauvaises et les tneilleures

AMlTlf;.

pires. Vous pourrez trouver à dilférenles reprises, en cuusant avec deux hommes différents, des j)aroles utiles et joyeuses; mais rencontrez-vous une fois tous trois ensemble, et vous ne trouverez pas un mot nouveau et venant du cœur. Sur trois personnes rassemblées, deux peuvent causer et une écouter; mais trois ne |>ouvcnt prendre part à une conversation sincère et pénétrante. Dans la bonne compagnie il n'y a jamais de ces conversations entre deux jMîrsonnes, comparables à celles qui s’engagent dès que vous laissez seules ces deux personnes ; dans la bonne compagnie les individus doivent noyer leur égoïsme dans une sorte d'àmc sociale, qui soit exactement en rapport avec les divers caractères et les diverses consciences présentes; il n’y a là aucune partialité de l’ami pour l’ami; aucune tendresse du frère pour la sœur, de la femme pour l’époux n’est convenable, mais c'est tout le contraire qui est exigé. Celui-là seul peut parler dans ces occasions, qui navigue sur les eaux des pensées communes à la compagnie, et ne se tient |>as timidement ancré à sa pensée propre ; et cependant cette convention que le bon sens requiert détruit la liante liberté de la grande conversation, qui exige l’absolue fusion de deux âmes en une seule.

Deux hommes, mais pas davantage, laissés seuls, entrent dans des relations plus simples; cependant c’est leur alUinité qui déterminera le sujet sur lequel ils converseront. Les hommes qui n'ont aucune ressemblance et aucun rapport les uns avec les autres, se donnent mutuellement peu de joie et ne soupçonnent jamais la puissance cachée de chacun d’eux. Nous parlons souvent d’hommes qui ont un grand talent de conversation, comme si c’était un don permanent chez ces hommes. La conversation est un rapjiort passager, rien de plus. Un homme est renommé pour sa jiensée et son éloiiuence ; mais malgré tout cela il ne trouve pas un mut à dire à

PHILOSOPHIE AMÉniCAIXE.

son oncle cl à son cousin ; ils accusent son silence avec aillant île raison qu’ils blAnieraient l’absurdilé d’un cadran place à l’ombre : c’est au soleil que le cadran marquera l’iieure ; c'est parmi ceux qui se réjouissent d’entendre les pensées de l’homme éloquent, que ce dernier retrouvera sa langue.

L’amitié exige ce rare juste milieu entre la ressemblance et la dissemblance qui fait sentir à chacun des deux amis la présence de la puissance particulière et de l’approbation de son compagnon. Je préférerais aller seul jusqu’au l)out du monde, plutôt que mon ami outrepassât par un mot ou un regard sa sympathie réelle. Je suis également frustré par son antagonisme et sa complaisance. Qu’il ne cesse donc pas un instant d’ôtre luimême; la seule joie que me procure son amitié consiste en ce que le non moi devient moi. Cela enlève tout cœur cl tache la lumière de nos jours, de rencontrer des concessions là où nous espérions trouver un secours viril , ou au moins une résistance virile. Mieux vaut blesser votre ami que d'ôire son écho. La condition qu’exige de nous une haute amitié, c'est que nous possédions le pouvoir de nous jiasscr d’elle : de grands et sublimes personnages sont seuls capables de ce haut sentiment. Pour que l’union s’opère, ils doivent d’alxird être deux, séparés, avant de ne faire qn’nn. Que leur amitié soit l’alliance de deux formidables natures se contemplant mutuellement, se craignant nluluellcment, avant d’être la reconnaissance de la profonde unité qui les unit malgré CCS contrastes.

Celni-là seul est fait pour l’amitié qui est magnanime. Il doit être magnanime s'il veut conuaitre les lois de l'amitié ; il doit être un homme qui sait que la bonté et la grandeur sont toujours la meilleure économie; il ne doit pas être ardent cl (iévrcnx et mettre trop de vivacité à combattre avec la fortune; il ne doit [las oser se mêler

DIgitize '■

et s’inquiéter de ces clioses. Donnez an diamant le temps de se former, n’espérez |»as accélérer les enfantements du ciel. L'amitié demande à être traitée réfjnlièrement ; avec elle nous ne devons pas être capricieux, nous ne devons pas- être déliants. Nous parlons de choisir nos amis, mais nos amis se choisissent d’eux-mêmes en (juelque sorte. Le respect est une grande partie de l’amitié. Considérez votre ami comme un spectacle, car, apres tout, s'il est un homme, il a des mérites qui ne sont pas les vôtres, et que vous ne pouvez honorer si vous ne pouvez vous empêcher de le tenir à tout instant étroitement embrassé ; tenez-vous à part, de manière à laisser de l'air à ces mérites; laissez-les s’élargir et s'élever. Ne soyez pas tant son ami avant que vous n’ayez pu connaître scs énergies particulières; soyez comme les mères passionnées qui gardent leurs enfants dans leurs maisons jusqu'<à ce quelles soient devenues de gi’andes filles. Êtes-vous l’ami des vêtements de votre ami ou bien de sa jxînsée ? ün grand cœur le regardera comme un étranger et pendant longtemps l’appréciera comme un étranger dans mille circonstances, alîn de pouvoir s’approcher plus près de lui sur cette terre sacrée qu’il habite. Il n’y a que les adolescents et les jeunes lilles qui considèrent un ami comme une propriété et qui s’amusent à goûter un court et confus plaisir au lieu de se désaltérer au pur nectar des dieux.

Achetons notre entrée dans cette société par une longue épreuve. Pourquoi profanerions-nous le sanctuaire des nobles et belles Ames en y pénétrant sans leur ixjrinission? Pourquoi insister pour établir des relations personnelles précipitées avec notre ami? Pourquoi aller à sa maison et faire la connaissance de sa mère, de son frère et de scs sœurs? Pourquoi le forcer par vos importunités à vous visiter? est-ce que ces choses sont nécessaires matériellement à votre alliance? Laissez là toutes

ces flatteries et toutes ces instances trop sensibles et fïrossières. yue votre ami soit pour vous un esprit. Une lettre, une jicnsée, une parole sincère, un regard de lui, voilà ce dont j'ai besoin et non pas des nouvelles qu’il iwut m'apprendre ou des dîners qu’il peut m’offrir. Je puis bavarder, m'informer de la ]x>litique, jouir des agréments de la société et des bons rapjiorts du voisinage avec des compagnons d'une moindre importance. La société de mon ami ne doit-elle pas être pour moi poétique, pure, universelle, grande, comme la nature ellemême? Serai-je forcé de reconnaître que nos relations sont profanes, comparées à cette barre lointaine de nuages (|ui sommeille à l’horizon, ou à cette masse de gazon ondoyant qui divise le ruisseau? N’aVilissons pas l'amitié, mais relevons-la, et abritons-la sous l’étendard idéal. l.e grand œil plein de menaces de notre ami, la lieauté pleine de dédain de son maintien et de ses actions ne nous ordonnent pas de nous abaisser, mais au contraire nous invitent à nous fortifier et à nous élever. Ne souhaite pas qu’il soit plus petit d'une seule de ses pensées, mais reçois-les toutes et réponds-leur à toutes, (iarde ton ami comme la grande contre-pari ie de toimême; donne-lui le rang d’un prince. Honore toutes ses siqiériorités; qu’il soit pour toi une sorte de magnifique ennemi, indomptable, religieusement resj)ecté,et non un trivial compère fait pour fatiguer bien vite et jiour être promptement mis de côté. Les couleurs de l’opale, la lumière du diamant ne peuvent être vues si l’œil est trop près d'elles. J'écris une lettre à mon ami, j’en reçois une de lui; cela vous semble peu de chose; jxiiir moi, et cola me suffit. Cette lettre est un don spirituel digne de m'être offert par lui, digne d’être accepté par moi, et qui ne déshonore aucun de nous deux. En lisant CCS chaudes lignes le cœur se confiera spontanément, comme il ne se serait pas conlié à la pantle, etse répandra

en prophéties d’une existence plus divine que toutes celles ((ue l’héroïsme a faites excellentes.

Respectons donc les lois de l'amitié de façon à ne |»as nuire à sa fleur suprême par notre impatience de la voir s’ouvrir. Nous devons être à nous avant d’être aux autres. Il y a dans le crime cette satisfaction que le criminel, selon le proverbe latin, peut traiter son complice sur un pied complet d’égalité. Crimen quos inquinaty fjcqual. Mais avec ceux que nous admirons et que nous aimons nous ne pouvons pas agir ainsi. Cependant le moindre manque de possession de soi-même vicie, à mon avis, les rapports entiers de l’amitié. Il ne peut y avoir de paix profonde entre deux esprits, il ne peut y avoir (le resfMîct mutuel que lorsque dans leurs conversations chacun se présente comme le représentant du monde entier.

Agissons avec toute la grandeur d’esprit qu’il nous est possible dans une affaire aussi grande que l’amitié. Soyons silencieux afin de pouvoir entendre le chuchotement des dieux. N’intriguons pas. Qui vous force à vous jeter de tous côtés et à répandre autour de vous les pensées que vous auriez exprimées aux âmes choisies? Qui vous force à dire quelque chose même à ces dernières? Il importe peu que les paroles que vous répandez soient ingénieuses, gracieuses et affables. Il y a des degrés innombrables dans l’échelle de la sagesse et de la folie, et pour vous, dire quelque chose, c’est être frivole. Attendez, et c’est votre âme alors qui parlera; attendez jusqu’à ce que la nécessité et l’infini vous dominent, jusqu'à ce que le jour et la nuit se servent eux-mêmes de vos lèvres pour exprimer leurs mystères. La seule monnaie de Dieu, c’est Dieu lui-même; il ne paye jamais moins, jamais plus. La seule récompense de la vertu est la vertu, la seule manière d’acquérir un ami est d’être soimême un ami. Il serait absurde d’espérer nous rappro-

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clinr d’un homme parce que nous ri écpionlonssa maison. S’il esldilTérent de vous, son Ame luira loin de vous, et vous ne surprendrez jamais dans ses yeux un seuliregard sincère. Nous contem|>lons de loin les èmes nobles, et malgré cet éloignement elles nous repoussent encore^ pourquoi alors les importunerions-nous? Tard, bien tard, nous nous apercevons qu’il n’y a pas d’arrangements, d'introductions, de coutumes, d’habitudes de société qui puissent nous servir jxnir nous établir en relation d’amitié avec ceux que nous désirerions pour amis, et que la seule condition pour cela c’est d’élever notre nature il la hauteur de la leur; alors nous les rencontrerons absolument comme l’eau rencontre l’eau, et si nous ne les rencontrons pas, nous n’aurons plus besoin d’eux , car nous serons déjà devenus eux. En dernière analyse, l’amitié n’est que la réflexion de la dignité personnelle d’un homme sur d’autres hommes. Ixjs hommes ont (pielqucf’ois changé de noms avec leurs amis, comme lK)ur faire entendre par là que dans son ami chacun aimait sa propre àme.

Plus haute est la noblesse que nous exigeons de l’amitié, plus nous sentons la difliculté de la réaliser et de la faire vivre en chair et en os. Nous errons solitaires dans le monde. Les amis tels que nous les désirons sont des rêves et des fables. Mais une sublime espérance réjouit le cœur fidèle qui songe que, quelque part, dans" d’antres régions de l’infini, des âmes existent qui maintenant agissent, souffrent, osent, qui jK*uvent nous aimer et que nous pouvons aimer. Nous pouvons nous féliciter d’avoir passé dans la solitude, les péi iodes du bas âge, des folies, des étourderies, et de la honte, puisque, lorsque nous sommes des hommes accomplis nous pouvons serrer une main héroïque avec une main héroïque. Seulement, soyez avertis par tout ce que vous avez déjà observé de no pas nouer de rapports avec les personnes

vulgaires avec lesquelles aucune amitié ne peut subsister. Notre impatience nous trahit en nous jetant dans des relations folles et téméraires auxquelles aucun dieu ne faitattention. En persistant à suivre votre sentier vous pouvez oubliez les détails, mais vous gagnez l'essentiel. Votre caractère se dessine définitivement et vous vous manifestez si clairement à vous-même que vous vous trouvez placé hors de l'atteinte des fausses amitiés et que vous attirez vers vous les premiers nés du monde, ces rares pèlerins dont un ou deux*à 1a fois seulement errent dans le monde, et en présence desquels les grands hommesjdu vulgaire ne sont simplement que des si)cctres et des otnbres.

C’est folie de craindre former des nœuds trop spirituels, car nous ne pouvons perdre aucun amour naïf. Quelle que soit l’altération que notre intuition fasse subir ànosopinions ordinaires, nous pouvons être sûrs que la nature nous fera toujours avancer dans une région supérieure, et bien qu’elle semble nous dérol>er quelque joie, elle nous en dédommagera par des plaisirs plus grands. Comprenons, s’il nous est possible, l’absolue solitude de l’homme. Nous pouvons être siirs que nous l>ortons tous les hommes eu nous. Nous allons en Europe, nous cherchons des hommes, nous lisons des livres pleins ^ d’une foi instinctive et nous croyons naïvement qu’ils nous illumineront et nous révéleront à nous-mêmes. Oh! mendiants que nous sommes ! Les hommes sont semblables à nous; l’Europe est une vieille garde-robe formée d'hommes morts dont les livres sont les spectres. Rejetons loin de nous cette idolâtrie. Abandonnons ces manières de mendiants. Disons môme adieu, s’il le faut, à nos plus chers amis, et demandons-leur : qui êtes-vous? Abandonnez-moi, je ne serai pas dépendant plus longtemps*. Oh 1 mon frère, ne vois-tu pas que nous ne nous

' Dans tout cul essai, malgré les couleurs avec lesquelles il peint

l’IlILOSOPHIE AMÉRICAINE.

!>('*|)ai’ons que pour nous rencontrer sur de plus grandes hauteurs et pour être plus l’un à l’autre, parce que nous nous appartenons encore trop à nous-mêmes? Un ami est un Janus à double face, qui regarde cà la fois le passe et le futur. Il est l’enfant de tous nos jours passés, le ' prophète de tous nos jours à venir. Il est le précurseur d’amis plus grands que lui, car c’est la propriété des choses divines de se reproduire à l’inlini.

J’agis avec mes amis comme avec mes livres. Je les aurais conformes à ma jiensée que je m’en servirais à |Xîine. Nous devons faire à la société nos propres conditions, radmcltre ou l’exclure |K)ur la plus légère cause. Je ne jniis m’accorder la licence de parler beaucoup avec mon ami. S’il est grand, il m’élève si haut que je ne puis redescendre pour causer. Dans mes grandes journées, des pressentiments se manifestent et se suspendent au-dessus de moi et me font signe du fond du lirmament. C’est à eux alors que je dois me dévouer. Je sors afin de les atteindre, je rentre afin de les saisir ; je crains seulement qu’ils ne se retirent dans le ciel, car ils ne sont déjà plus à l’horizon que comme une traînée de hrillante lumière. Eh bien! dans ces moments, (juoique j’apprécie mes amis, puis-je abandonner la poursuite de mes visions pour étudier les leurs et causer avec eux? Certes, j’éprouverais une sorte de joie familière à abandonner cette haute recherche, cette astronomie spirituelle, cette étude des étoiles, pour descendre à sympathiser chaleureusement avec eux ; mais je sais bien que je pleurerais toujours la perte de mes divinités. Il est vrai aussi que la semaine prochaine j’aurai un certain nombre de jours maussades et languissants, pendant lesquels j’aimerais à m’occuper d’objets qui me

If! !!cnlimnnl de r»milié, l’idée fixe d’Emerson, l'igolement .• son senli- Inenl lixe, la solitude revienpeni à chaque ligne.

sont étrangers; alors je regretterai votre esprit littéraire et je souhaiterai de vous voir assis à mes côtés. Mais si • vous venez , peut-être ne ferez-vous que remplir mon , esprit de nouvelles visions; vous le remplirez de votre éclat et non de votre être, et je serai aussi incapahle qu’auparavant de causer avec vous. Je rendrai à mes amis des visites passagères. Je recevrai d’eux non leurs biens et leurs qualités, mais leur caractère. Ils me donneront ce qu'ils n’ont pas le pouvoir de me donner, à proprement parler, mais ce qui rayonne en eux. Mais ils ne m’enchaîneront pas par des relations moins subtiles et moins pures que celles-là. Nous nous rencontrerons ainsi sans nous rencontrer, nous nous séparerons sans nous séparer.

Je pensais dernièrement qu’il y avait plus de possibilité qu’on ne l’imagine à mener grandement une amitié, sans qu’il y eût un exact rapport entre les deux amis. Pourquoi m’embarrasser de ce triste fait, à savoir (|ue mon ami n’est pas intelligent? Le soleil ne s’inquiète pas de savoir si ses rayons tombent en vain dans l'espace stérile, ou seulement sur une petite portion de la planète qui rellète ces rayons. Que notre grandeur fasse l’éducation de notre grossier et froid compagnon. S'il reste avec son inégalité, alors qu’il disparaisse. Compagnon des êtres les plus vils, il ne s’enflammera plus et ne sera plus porté sur les ailes des dieux de l’Empyrée ; mais l’orbe de notre amour se sera élargi par cet excès de lumière répandue. On pense que l’amour sans récompense est une disgrâce, mais les grandes âmes voient que l’amour ne peut être récompensé. Le véritable amour dépasse aussitôt les objets indignes, habite dans l’éternité, se nourrit de l’Étcrnel, et lorsque les misérables masques transitoires tombent, alors il se sent délivré d’autant de cette terre et sent d’autant mieux la sûreté de son indépendance. Cependant toutes ces

choses peuvent à peine être dites sans une sorte de trahison envers les relations de l’amitié. L’essence de.l’amitié est l’intégrité, la complète magnanimité et la-conliance. L’amitié ne doit avoir ni soupçons ni défiances, mais elle doit traiter son objet comme un dieu, afin que les deux êtres humains (|ui ont établi entre eux ces rapports d’umilié puissent être, pour ainsi dire, déifiés l’un par l’autre.

PRUDENCE

Quel droit ai-je donc d’écrire sur la prudence, moi qui en ai réellement peu et qui ne |K)ssr;de qu’une prudence négative? Ma prudence consiste à éviter tes accidents et à marcher en dépit d’eux ; elle ne consiste pas dans l’invention de moyens et de méthodes particuliers. Je n’ai pas d'adroits moyens de conduite ni d’aimables manières de réparer le mal ; je m’entends médiocrement à bien dépenser mon argent; je' n’ai pas de génie dans mon économie domestique, et quiconque voit mon jardin découvre que je dois en avoir un autre. Cependant, j’aime les laits , je hais l'incertitude et les gens sans clairvoyance. J'ai donc, pour écrire sur la prudence, les memes droits que pour écrire sur la poésie ou la sainteté. Nous écrivons par aspiration et par antagonisme, aussi bien que par expérience. Nous dépeignons les qualités que nous ne possédons pas. Le poète admire l’homme d’énei gic et d’habile tactique ; le marchand élève son iils pour le barreau ou pour l’Église. Vous découvrirez .par les choses qu’il loue, les choses que ne possède pas .un homme lorsqu’il n’est pas trop vain et trop égoïste. C’est pourquoi il serait presque déshonnête de ma part de ne pas contrebalancer ces beaux mots lyriques d’amour et d'amitié par des mots d'une consonnance plus rude, et de ne pas payer à mes sens ce (juc je leur dois, puisque cette. dette est réelle et constante.

La prudence est la vertu îles sens, la science des apparences. C’est l’action la plus objective de notre vie intime. C’est Dieu qui pense pour la bête. La prudence se sert de la matière selon les lois de la matière; elle est contente de chercher la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l’esprit en se conformant aux lois de l’intelligence. Le momie des sens est un monde d’apparences ; il n’existe pas pour lui-même, mais il a un caractère symbolique, l^a vraie prudence, ou autrement dit la loi des apparences, reconnaît la coprésence des autres lois, comprend que son office est subalterne, et que c’est à la suiTucc et non au centre des choses qu’elle accomplit ses œuvres. La prudence est fausse lorsqu’elle est séparée des autres vertus. Elle est légitime tant qu’elle est l’histoire naturelle de l’âme incarnée, tant qu’elle déroule la beauté des lois sous l’étroit borizon des sens.

Il ÿ a des degrés infinis dans les progrès à accomplir pour arriver à la connaissance du monde ; il est suffisant, pour notre dessein actuel, d’en indiquer trois. Il y a une classe d'hommes qui vit en vue de l’utilité du symbole et qui estime la richesse et la santé les biens les plus importants. Une autre classe, s’élevant au-dessus de ce marché, aime la beauté du symbole ; le poète, l'artiste, le naturaliste et le savant font partie de cette catégorie d'hommes. Une troisième classe s’élève [lar sa vie audessus de la beauté du symlxile et adore la chose représentée par le symbole ; cette classe se compose des hommes sages. Les premiers ont le sens commun en partage, les seconds legoùt, les troisièmes la perception spirituelle. L’homme met longtemps à traverser l’échelle entière; mais une fois il lui arrive de voir le symliole et d’en jouir complétemenl; dès lors il a pour la beauté un t^il clairvoyant, et enlin lorsqu’il dresse sa tente sur le sommet de cette ile sacrée et volcanique de la nature, il ne

PRUDENCE

■ , s’olTre pas à y bâtir des maisons et des granges, mais U

adore la splendeur de Dieu qu’il voit rayonner à travers . chaque fente et chaque crevasse.

Le monde est rempli des actes et des proverbes d'une basse |)rudencc qui n’a d’autre religion que celh; de la matière, comme si nous ne possédions pas d’autres facultés que le palais, le nez, le toucher, l’œil et l’oreille, d’une prudence quiadore la règle de trois, qui ne souscrit jamais, ne donne jamais, prête à grand’peine et ne fait qu’une question à toute sorte de projets ; cela pétrira-t-il du [)ain'? Cette prudence est une maladie absolument comparable à cet épaississement de la peau qui continue jusqu'à ceque les organes soient détruits. Mais la culture de l’esprit révélant la haute origine de ce monde apparent, et aspirant à la perfection de l’homme comme étant sa suprême fm, réduit toutes les autres choses, la vie corporelle ou la santé, par exemple, à l'état de moyens. Elle montre que la prudence n’est pas une vertu particulière, mais n’est que le nom que la sagesse prend dans ses rapports avec le corps et ses besoins. I^s hommes cultivés pensent et parlent toujours d’après cette règle qu’une grande fortune, l’accomplissement de grandes mesures civiles ou sociales, une grande influence personnelle, une gracieuse et imposante dextérité ont une immense valeur comme preuves de l'énergie de l’esprit. .Mais s'ils voient un homme i^erdre l’équilibre, se jeter à corps perdu dans les alfaires ou dans les plaisirs pour l’amour des affaires ■et des plaisirs, ils en concluent que cet homme peut bien être une bonne roue ou une bonne cheville dans le mécanisme universel, mais qu’il n’est pas un homnjc cultivéi

La prudence bâtarde qui fait des sens sa tin est le dieu des sots et des lâches, et sert de sujet à la comédie. Comme elle est la farce de la nature, elle l’est aussi de la littérature. La vraie prudence limite ce sensualisme grâce

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à la connaissance d’un monde intérieur et réel. Cette connaissance une fois acquise, l’ordre du monde, la distribution des all'aires et du temps une fois disposés à leurs ])laccs res|Mictives, chacune des marques de notre attention recevra sa récompense. Car notre existence, siattacluie en apparence à la nature, au soleil, à la lune et aux saisons que marquent les astres, si susceptible de s’acclimater et de s’établir dans toutes les contrées, d'une vivacité si prompte pour le bien et pour le mal , si passinnnee |X)ur la splendeur, si sensilile au froid, à la faim et à l’encontre des dettes, lit toutes ses premières levons en dehors de ces livres de la nature dans le monde intérieur.

La prudence ne va pas au delà de la nature et ne se demande pas d'où elle vient : elle prend les lois de la nature |K)ur ce qu’elles sont et telles (ju’elles sont dans les conditions où l’être de l'homme les a acceptées, et se conforme à ces lois afin de jouir du bien qui leur est propre; elle respecte l’espace et le temps, le besoin, le sommeil, la loi de jiolarité ', la croissance et la mort. Le soleil et la lune, ces grands formalistes du ciel, accomplissent leurs révolutions pour limiter de tout côté, pardes bornes et des périodes, l'être llotlantdc l’homme; autour de lui se déroule la matière obstinée qui ne s’écarte jamais de sa routine chimique. Il habite dans un globe pénétré et entouré de lois naturelles, protégé par des droits particuliers et divisé extérieurement en lots et en propriétés civiles, qui imposent la contrainte à chacun do ses jeunes habitants.

Nous mangeons le pain qui croit dans les champs. Nous vivons grâce à l’air qui souffle autour de nous, et les sources de notre vie sont attaquées par ce même air,

' Cette expression, la loi de polarité se rapporte à certaines idées sur la eompensation qu'Enierson regarde comme une loi de la nature.

i 1 . Guu^Ic

PnUDENCE.

scion qu’il est trop froid ou trop chaud, trop scc ou trop humide. Le temps qui nous |)arait si vide, si invisible et si divin avant d'être tout près de nous, porte néanmoitis avec lui une foule de bagatelles importunes et s'avance revêtu d’habits en guenilles. Cette porte a besoin d'être IMÛnte, cette serrure a besoin d'être réparée; j’ai besoin de bois, d'huile, de sel, de farine; la maison fume, j'ai mal à la tête; puis vient l'impôt; puis c’est une affaire qu’il faut arranger avec un homme sans tête et sans coeur; puis vient le souvenir poignant d’un mot injurieux ou maladroit; toutes bagatelles qui dévorent les heures. Agissez comme vous voudrez, l’été aura toujours ses mouches. Si nous nous promenons dans les bois , nous avalerons en respirant d'invisibles insectes. Si nous allons à la pêche, nous devons nous attendre à mouiller nos habits. Aussi le climat cst-il un grand obstacle ix)ur les personnes paresseuses. .Souvent nous prenons la résolution de nous moquer du temps qu'il fait, mais nous n’en gardons pas moins l’œil attaché sur les nuages et sur la pluie.

Nous sommes instruits par ces mesquines expériences qui usurpent les heures et les années. Le sol infertile et les quatre mois de neige de la zone du Nord rendent l'habitant des contrées septentrionales plus sage et plus habile <pie son compagnon qui jouit de l’éternel sourire du soleil des tropiques. L'habitant des iles peut rôder tout le jour à sa fantaisie. La nuit il ])cut sommeiller sur une natte aux rayons de la lune, et partout où croît un dattier, la nature, sans se faire prier, a dressé une table pour son repas du matin. Mais l'habitant du Nord est par force obligé de garder la maison. Il est obligé de brasser, de faire cuire, de saler et de conserver sa nourriture. Il doit faire provision de bois et de charbon. Mais comme le travail ne s’e.xerce pas sans donner à l’homme quelque nouvelle connaissance de la nature et comme les

siguilicalions de lu nature sont inépuisables, l'habitant du Nord a toujours surfiassé en force Thabitant du Sud. Telle est l’importance de ces précautions, qu’un homme, qui sait même beaucoup de choses, ne |ieut jamais être assez informé de tous ces accidents qui encombrent sa vie. Qu’il ait donc une connaissance exacte de ces choses. Il a des mains, qu'il s’en serve |)our toucher; il a des yeux, qu’il s’en serve pour mesurer et discerner. Qu’il reçoive avec empressement, et qu’il arrête au passage chaque fait de chimie, d’histoire naturelle, d’économie ; plus il en possédera et moins il sera avare de ceux qu’il a déjà pénétrés. Le temps apporte toujours avec lui les occasions qui nous découvrent la valeur de ces faits. Une certaine somme de sagesse sort de chaque action naturelle et innocente. L’homme domestique, qui n’aime aucune musique autant que celle du coucou de sa cuisine, et que les airs que lui chantent les bûches en bridant dans le foyer, a des consolations auxquelles les autres hommes n’ont jamais rêvé. La juste application des moyens à la fin n’assure |ws moins la victoire dans une ferme ou dans une boutique que dans les partis politiques et dans la guerre. L'homme économe et prudent découvre que cette méthode peut s’appliquer en entassant du bois de chauffage sous un hangar ou en rangeant ses fruits dans son cellier aussi bien que dans les guerres de la Péninsule ou dans la législation du département de l'iïtat. Dans les jours pluvieux, il construit un établi et va prendre dans un coin du grenier sa boite à outils garnie de vrilles, de pointes, de tenailles, de tarauds et de ciseaux. Là il goûte ces vieilles joies de l’enfance et de la jeunesse, ces affections semblables à celles des chats pour les greniers, les pressoirs, les chambres où le blé est entassé et toutes les commodités établies par un long séjour dans une même demeure. Son jardin ou son poulailler, de médiocre apparence j>eul-êlre, lui ra-

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content bien des anecdotes charmantes. On peut trouver un argument favorable à l’optimisme dans le Ilot abondant de ce doux élément du plaisir qui se rencontre dans cliaque faubourg et dans chaque recoin de ce monde excellent. Qu’un homme soit fidèle à sa loi quelle qu elle soit, et il sera comblé de satisfactions. Il y a de plus grandes différences dans la qualité de nos plaisirs que dans la somme de ces plaisirs qui en renferme pourtant de si divers.

D’un autre côté, la nature punit toute négligence de cxîtte vertu que j’appelle prudence. Si vous pensez que , les sens aient leur fin en eux-mêmes, obéissez à leurs lois. Si vous croyez à l’àme, ne vous attachez pas à la douceur sensuelle avant qu’elle n’ait mûri sur 1 arbre tardif de la cause et de l’effet. La fréquentation des personnes d’une prévoyance relâchée et imparfaite fait sur les yeux la même impression que le vinaigre. On rapporte que le docteur Johnson disait un jour : u Si 1 en-, fant dit qu’il a regardé par cette fenêtre, tandis qu il a, au contraire, regardé par celle-là, fouettez-lc. » Notre caractère américain est surtout marqué par ce plaisir plus que calculé que nous donne 1 exacte perception des choses et qu’indique si bien l’emploi fréquent de ce dicton : « Pas d’erreur. » Mais la gêne que donne 1 absence de ponctualité, la confusion de la pensée dans le jugement des faits, l'inattention et l’imprévoyance pour les besoins de demain, ne se rencontrent dans aucune nation. Les belles lois du temps et de 1 espace, une fois bouleversées par notre manque d aptitude à les comprendre, ne laissent apercevoir que de sombres cavernes et de dangereux repaires. Si la ruche est troublée par des mains stupides et téméraires, au lieu de nous donner le miel , elle jettera sur nous les abeilles. Nos paroles et nos actions , ix)ur être belles, doivent venir à temps. Le son produit par l’aiguisement d une

r . ■' ,nr>gk

faux est charmant |>ondant les malitn^es de juin, et cependant qu’y a-t-il de plus triste et de jdiis ennuyeux que le bruit d’une pien’e à aiguiser ou le bruit produit par le travail du faucheur, lorsque la saison est trop avancée pour faire le foin ? Les hommes imprévoyants, à la cervelle légère , les hommes qui viennent toujours trop tard, gâtent bien mieux que leurs adaires, car ils giltent le caractère de ceux qui sont en affaires avec eux. J’ai lu une critique sur quelques peintures dont je me souviens toujours lorsque je vois ces hommes malheureux et sans ressources dans l’esprit, qui ne sont pas vrais dans leur perception des choses. Le dernier grand-duc de Weimar, un homme d’une intelligence supérieure, disait : «J’ai souvent remaïqué dans les |iein- ^ tiires, et surtout à Dresde, combien une certaine propriété contribue à l’efl'et qui donne la vie aux ligures et à la vie une vérité irrésistible. Cette [iropriété consiste à placer chacune des ligures que nous dessinons dans son véritable centre de gravité. J’entends par là que les personnages doivent être placés fermes sur leurs pieds, que les mains doivent fortement serrer, que les yeux (loivcnt être lixés sur l’endroit qu’ils regardent. Mémo les ligures inanimées, telles que les vases et les meubles, avec quelque jjcrfection et quelque correction qu’elles soient dessinées, manquent leur effet aussitôt (pi’elles |)erdent, môme faiblement, le repos que leur donne ce centre de gravité, et qu’elles ont une certaine apparence d’oscillation ou d’instabilité. Le Raphaël de la galerie de Dresde (la peinture la plus palhélique que j’aie vue) est le morceau le plus tranquille et le moins passionné que xous puissiez imaginer, car c’est un couple de saints qui adorent la Vierge et l’Enfant. Néanmoins cette iK'inturc réveille des impressions plus profondes que les contorsions de dix martyrs cruciliés; car, outre l'irrésistible beauté de la forme, elle ix)ssède au plus haut

PRUDENCE

degré la propriété de la perpendicularité dos figures. » C'est cette perpendicularité que nous exigeons de tous les personnages dans les peintures de la vie. Qu’ils so tiennent debout sur leurs pieds, qu’ils ne remuent pas, qu’ils ne flottent pas-, qu'ils distinguent bien entre leurs souvenirs et leurs rêves-, qu’ils appellent une piocbe, une pioche-, qu’ils se tiennent fermement accrochés au fait, et qu’ils honorent leurs sens en toute confiance.

Mais quel homme osera en taxer un autre d'imprudence? Qui est prudent? Iæs hommes que nous apijclons les plus grands sont les moins prudents de tous. 11 y a une certaine dislocation fatale dans nos relations avec 1a nature, pervertissant toutes nos manières de vivre, et faisant de chaque loi notre ennemie, qui semble exciter tous les esprits et toutes les vertus* de ce monde à post'r les questions de réforme. Nous devons appeler la plus haute jH-udence pour lui demander ses conseils et l’interroger pour savoir si la beauté, le génie et la santé, qui ne sont maintenant que l'exception, ne pourraient pas être la règle de la nature humaine. Nous ne connaissons pas les propriétés des plantes, des animaux et des lois de la nature , malgré notre sympathie pour tous ces objets 5 mais tout cela reste encore le sujet des rêves des poètes. La poésie et la prudence devraient être coïncidentes. Si cette coïncidence existait, les poètes seraient des législateurs , car la plus hardie inspiration lyrique ne serait plus alors un reproche et une insulte, mais promulguerait le code civil et serait le guide des travaux de chaque jour. Mais aujourd’hui ces deux choses semblent irréconciliablement séparées. Nous avons violé toutes les lois l’une après l’autre, et maintenant nous nous tenons debout au milieu des ruines, et lorsque par hasard nous surprenons une coïncidence entre la raison et le phénomène, nous sommes surpris.

I.a beauté devrait être le douaire de chaque homme et de chaiiue femme aussi invariablement que la sensation; mais cela est vraiment rare. La santé et une robuste organisation devraient être universels. Le génie devrait être, non pas une abstraction, mais une incarnation ; il devrait être, non le génie, mais nn enfant de génie, et chaque enfant devrait être inspiré; mais aujourd'hui nulle part le génie n’est pur et on ne peut le prédire dans aucun enfant. Nous appelons génie, par courtoisie, de demi-lumières; nous appelons génie le talent (jui se convertit en argent, le talent qui brille aujourd’hui , afin de pouvoir bien dîner et bien sommeiller demain , et la société est administrée par des hommes de parti, comme on les appelle à juste titre, et non par des hommes divins. Ils se servent de leurs dons pour raffiner encore la luxure et non pour l’aliolir. Iæ génie, au contraire, est toujours ascétique, plein de piété et d’amour. Leslielles âmes considèrent l’appétit comme une maladie, et trouvent la beauté dans les limites qui peuvent le borner et dans les con tûmes qui peuvent lui résister.

Nous avons trouvé de beaux noms pour recouvrir notre sensualité, mais aucun don ne peut rehausser l’intempérance. L’homme de talent affecte de considérer comme des trivialités les transgressions* des lois des sens et de ne les compter jiour rien en comparaison de la dévotion qu’il a pour son art; mais son art le réprimande et lui répond qu’il ne lui a jamais enseigné le liliertinage, ni l’amour du vin, ni le désir de moissonner là où il n’a pas semé. Son art s’amoindrit avec chaque réduction de sa sainteté , s’amoindrit par chaque défaut de sens commun. Le monde méprisé tire vengeance de celui qui méprise le monde. Celui qui méprise les i>etites choses périra par de plus petites encore. Le Tasse de Coethe est pour ces raisons à la fois un beau portrait

PRUDENCE. 137

ilistoriquc et une tragédie vraie. Les douleurs d’un millier de personnes opprimées et tuées par quelque tyrannique Richard III ne me semblent pas des douleurs aussi réelles que les blessures que se font mutuellement Tasse et Antonio, tous .deux en apparence si pleins de droiture : l’un vivant d’après les maximes de ce monde, avec constance et sincérité 5 l’autre cnllammé de tous les sentiments divins, et pourtant s’accrochant encore aux plaisirs des sens sans vouloir se soumettre à leurs lois. C’est là une douleur que nous sentons tous, un nœud que nous ne pouvons pas délier. Le cas du Tasse est fréquent dans la biographie moderne. Lu homme de génie, d’un ardent tempérament, insouciant à l’endroit des lois physiques, plein d’indulgence envers lui-même, devient bien vile malheureux, hargneux, mauvais coucheur', un vrai buisson plein d’épines pour lui-même et pour les autres.

Le scholar nous fait rougir par sa vie double. Lorsque quelque chose de plus haut que la prudence est actif en lui, il est admirable; quand il est besoin de sens c-ommun, il devient un embarras. Hier César n’était pas n aussi grand , aujourd’hui Job n’est pas aussi misérable que lui. Hier il était illuminé de la lumière du inonde idéal dans lequel il vit; il était le premier des hommes, et maintenant le voilà opprimé par le besoin et la maladie qui le forcent à se glorifier lui-même, car aucun homme n'est assez pauvre pour l’honorer dans ces conditions. Il ressemble aux buveurs d’opium que les voyageurs nous décrivent fréquentant les bazars de Constantinople, qui rôdent tout le jour comme de misérables idiots, et se trainent jaunes, en haillons, maigres, et puis qui, loi-sque le soir est venu et que les bazars sont

' Nous n'avons pas trouvé d’autre expression que celle lonilion populaire pour rendre l'expression toute locale et tout américaine du l’original : dUcom for table cousin.

138 PHILOSOPHIE AMÉHICAINE.

ouverts, entrent dans la boutique où se vend l’opium, avaient leur portion et deviennent tranquilles, glorieux et grands. Et qui n'a pas vu cette tragédie d’un imprudent génie, luttant pendant des années avec de misérables difficultés linancièrcs, et à la fin s’affaissant épuisé, glacé et sans avoir produit ses fruits, comme un géant tué à coups d’épingles?

N’est-il pas meilleur qu’un homme accepte les premières peines et les mortifications de ce genre que la natuie ne se lasse pas de lui envoyer pour lui apiirendre qu’il ne doit attendre d’autre bien que le juste fruit de son travail et do sa domination sur lui-même? La richesse, la nourriture, le climat, la position sociale ont leur im[)ortance, et il doit satisfaire à leurs justes exigences. Qu’il regarde la nature comme un perpétuel conseiller, et ses perfections comme l’exacte mesure de nos désobéissances. Qu'il fasse de la nuit la nuit et du jour le jour. Qu’il contrôle ses habitudes do dépenses. Qu’il sache qu’une grande sagesse i>eut naître de l’économie privée ; qu’une grande sagesse est aussi nécessaire jKiur bien diriger cette économie que iKiur gouverner un empire. Les lois du monde sont écrites sur chacune des pièces d’argent (|u’il tient dans la main. Alors il n’y aura rien qu’il ne lui soit bon de connaître, fût-ce môme la science du bonhomme Richard, ou la prudence d’acheter acre par acre de terre pour revendiiï pied par pied, ou même lu [u iidcnce qui consiste à mémigir ses outils, à économiser de courts instants, de jætites sommes d’argent, de petits gains. L’œil de la prudence ne doit jamais être fermé. Le fer, s’il reste trop longtemps chez le taillandier, se rouillera. La bière, si elle n’est pas brassée en bonne saison et en bon temps, tournera à l’aigre. Le bois des vaisseaux pourrira s’il reste sur mer 5 ou bien, si le vaisseau est tiré à sec sur le rivage, il se fendra, se gonlleru cl pourrira à l'air. L’ar-

Digiîi-'i^i b,

PRUDENCE

gcnt, si nous le gardons, ne nous rapiwrtc rien et jHiul être perdu ; si nous le plaçons, il peut encourir les dépréciations ordinaires de ce genre de capital ou de celui-là. Frappez, dit le forgeron, le fer est blanc. Tenez le rateau tout près de la faux et le chariot tout près du rateau, dit le faucheur. Le commerce américain a la renommée d’être à l’autre extrême de cette prudence; mais il se sauve par son activité. Il accepte les billets de banque, qu’ils soient bons, mauvais, salis, en lambeaux, et se sauve, grâce à la rapidité avec laquelle il s’en débarrasse. Le fer ne peut se rouiller, la bière ne l>cut s'aigrir, le vaisseau ne peut pourrir, les calicots ne peuvent passer de mode, les fonds n’ont pas le temps de baisser pendant les courts moments où tous ces objets sont en la possession du Yankee. Nous patinons, en vérité, sur une mince glace, mais notre salut est dans notre promptitude.

Que riiomme apprenne une prudence d’un ordre plus élevé que celle-là. Qu'il apprenne que toutes les choses de ce monde, même les pailles et les plumes, sont gouvernées par des lois et non par le hasard, et qu'il moissonnera ce (ju’il sèmera. Qu'il mette à sa disposition le pain qu'il mange, par .sa diligence et sa domination sur luimême, et ne se mette pas à la dis|»osition des autres, s’il veut ne pas entretenir avec les hommes d’amères relations; car le meilleur bien que procure la riclie.sse, c’est rindéjKîndance. Qu'il pratique les vertus iidérieurcs. Combien do temps dans la vie humaine ne [>erdons-nous pas à attendre ! Qu’il ne fasse pas attendre ses compagnons. Combien de mots et de promesses ne sont (pie des promes.ses de conversation ! Que ses promeswis, au contraire, soient certaines comme la destinée. Que ce morceau de pa|)icr plié et cacludé sous forme de lettre qui Hotte autour du monde dans un vai.s.s«;au, et vient au milieu d'une po[iulation l'uunnillunte, lomljcr

140 PHILOSOPHIE AMÉIUCAINE.

direcleiiieiil sous les yeux auxquels il était destiné, lui serve d'exemple. Qu’il sente que lui aussi doit maintenir l’intégrité de son être au milieu de ce conflit de forces; qu’il doit toujours garder une parole et une pensée humaines au milieu des tempêtes, des accidents qui nous jettent ici et là, et que, par sa persévérance, il force la misérable puissance des hommes à lui payer leur dette , après des mois et des années et dans les contrées les plus lointaines.

Nous ne devons pas essayer d’écrire les lois d’aucune vertu en la séparant des autres. La nature humaine est symétrique et n’aime pas les contradictions. l.a prudence qui assure un bien-être extérieur ne doit pas être étudiée par un groupe d'hommes, tandis que la sainteté et riiéroïsme seront étudiés par un autre groupe, mais ces différentes vertus doivent être réconciliées. La prudence se rapporte au temps présent, aux personnes, à la propriété, aux formes existantes. Mais comme chaque fait ayant ses racines dans l'àme cesserait d’être ou deviendrait tout autre chose si l’àme était transformée , il résulte que la véritable administration des choses extérieures repose toujours sur une juste connaissance de leur cause et de leur origine, et c’est pourquoi l’homme bon doit être l’homme sage, et l'homme au cœur simple l'homme politique. Chaque violation de la vérité est non-seulement une sorte de suicide pour l’àme de celui qui la viole, mais est aussi un coup de poignard frappé au cœur de la société humaine. Le cours des événements transforme en une sorte de taxe destructive le plus profitable mensonge; au contraire, la franchise est la meilleure politique, car elle invite à la franchise, place les partis dans une position facile et transforme leurs affaires en amitiés. Confiez-vous aux hommes, et lisseront vrais avec vous; traitez-les grandeinent, et ils se montreront grands avec, vous, bien qu'ils fassent en cela à

PRUDENCE. 141 -

votrc égard une exception contraire à toutes leurs règles habituelles.

Ainsi donc, en présence de toutes les choses désagréables, la prudence ne consiste pas dans révasion ou dans la Fuite, mais dans le cx)urage. Celui qui souhaite d’entrer dans les régions paisibles de la vie doit pour ainsi dire se visser à la résolution. Qu’il regarde en face l'objet de scs pires appréhensions, et sa vigueur ruinera toutes ses craintes. Iæ proverbe latin dit que, dans les batailles, c’est l’œil qui est le premier vaincu. L’œil est intimidé et exagère grandement les périls de l’heure présente. L’entière possession de soi-mème peut faire d’une bataille quelque chose d'aussi peu dangereux pour la vie qu’un combat au lleuretou une partie de balles. Les soldats citent des exemples d’hommes qui, ayant vu pointer le canon, l’ayant vu allumer, se sont reculés |K)ur laisser passer le boulet. Les terreurs de la tempête sont principalement reléguées dans les chambres et la cabine duvaisseau. Mais le pilote, le matelot luttentavecelle tout le jour, et leur santé se renouvelle dans le combat, et leur pouls bat aussi vigoureusement sous la tempête que sous le soleil de juin.

A la découverte de choses désagréables chez nos voisins, la crainte vient vite à notre cœur et en exagère l’importance; mais la crainte est une mauvaise conseillère. Tout homme est fort en apparence et faible intérieurement. A ses propres yeux, il est faible; aux yeux d’autrui, il est formidable. Grim vous effraie, mais lui aussi vous redoute. Vous êtes désireux de conquérir la bonne volonté des plus tristes personnes, et vous êtes mal à l’aise en face de leur mauvaise volonté. Mais l'homme qui trouble le plus grossièrement votre paix et votre voisinage devient aussi timide qu’aucun autre lorsque vous pénétrez ses prétentions, et c’est ainsi que la |)aix du iqonde est souvent préservée, parce que, comme

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(lisent Icscnfunts, l’un craint et l'autre n’ose pas. lîloignés, les lioinincs prennent des dimensions colossales, s’ellraycnt et se menacent; rapprochcz-les, et ils ne ' sont plus qu’un timide troupeau.

Il y a un proverlx; qui dit que la politesse ne coûte rien ; mais le calcul doit apprécier l’amour d’après ses avantages et son utilité. La Fable raconte que l’amour est aveugle; mais à coup sur la tendresse est nécessaire à la netteté de la jierception; l’amour n’est pas un bandeau , mais un remède jiropre à guérir nos yeux de leurs inlirmités. Si vous rencontrez un sectaire ou un partisan passionné, faites semblant de ne jamais a|)ercevoir les lignes qui vous séparent; mais place/.-voiis sur le terrain commun qui vous est laissé, par exemple, que le soleil brille et que la pluie UhuIkî pour l’un et pour l’autre , et alors, avant même (pie vous ayez eu le temps de vous en apercevoir, l’espace se sera élargi, et les montagnes ipii liornaient l’borizon et sur lesquelles votre œil était attaché se seront évanouies et fondues dans l’air. Mais s'il se mêle de discuter, saint Paul lui-niôme mentira et saint Jean haïra. Quels pauvres, vils, misérables et hyiiocrites personnages fera, des âmes pures et choisies, un seul de scs arguments sur la religion! Ils vont ruser, dissimuler, se faire mille révérences et mille compliments; ils vont feindre de se conliesstii’ mutuellement , simplement afin de pouvoir se glorifier et remiKirtcr la victoire sur huir adversaire; mais aucune pensée n’a enrichi l’un et l’autre des deux, ni aucune émotion de bravoure, de modestie et d’espérance. Mais ne vous placez pas davantage dans une fausse position à l’endroit de vos contemporains en cédant à une veine d'hostilité ou d'amertume. Quoique vos vues soient en opposition avec les leurs, attribuezvous leurs sentiments, dites-vous (pie vous exprimez ce qu'ils pensent, et alors, dans l'élan de l’esprit et de

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l’amour, élevez vos paradoxes en solides colonnes, et débarrassez-vous ainsi de l’infirmité du doute. Vous vous délivrerez ainsi, au moins tant bien (|ue mal. Les mouvements naturels de Tâme sont si supérieurs à ses mouvements volontaires, qu'il ne nous est jamais pos-‘ sible do leur rendre justice dans la cbalcur de la dispute. Dans la dispute, la pensée n’est pas justement exprimée; elle n’est pas proportionnée, et, dans ses saillies les plus vraies, elle se montre rauque et brisée, et ne témoigne qu’à demi d'elle-môme. Mais soyez de la même opinion que votre adversaire, et alors vous reconnaitrez aussitôt qu’en réalité, au-dessous de toutes leurs ditlérences extérieures, tous les boinmes n’ont qu’un mémo cœur et un même esprit.

La sagesse ne nous permettra jamais de rester avec aucun homme en état de guerre. Nous refusons notre sympathie et notre intimité, comme si nous attendions de plus grandes sympathies, de meilleures intimités. Mais d'où viendront-elles et quand viendront-elles? Demain sera semblable à aujourd'hui. La vie se passe pendant (jue nous nous préparons à vivre. Nos amis et nos compagnons meurent loin de nous. A peine pouvonsnous dire que nous voyons s’approcher de nous de nouveaux hommes et de nouvelles femmes. Nous sommes trop vieux pour avoir égard à la mode, trop vieux pour espérer le pationage de quelqu’un de plus riche et de plus puissant. C’est iKuirquoi, sachons goûter la douceur des alTections et des hahitudes qui nous entourent. Ces souliers sont aisés à nos pieds. Sans doute dans la société qui nous entoure nous pouvons surprendre plus d’un défaut ; sans doute nous pourrions prononcer des noms plus beaux et qui chatouillent mieux l’imagination. L’imagination de chaque homme a scs amis, et charmante serait la vie si on pouvait la passer avec les compagnons qu’on a désirés. Mais si vons ne pouvez

144 f>tHLOSOPIUE AMÉRICAINE,

vivre avec eux dans de Ikiiis termes, vous ne pourrez leâ obtenir. Si ce n’est pas la Divinité, mais l’ambition qui forme et noue vos nouvelles relations , toute vertu sortira d’elles, comme toute saveur disparait dans les fraises plantées dans les jardins.

Ainsi la vérité, la franchise, le courage, l’amour, l'humililé et toutes les vertus se rangent du côté de la prudence, autrement dit l’art de s’assurer le bien-être présent. Je ne sais pas si on reconnaîtra un jour que toute la matière est formée d'un seul élément, l'hydrogène ou l'oxygène, mais le monde des mo'urs et des actions est taillé dans une même étoffe, et commeiujous par où nous voudrons, nous serons bien sûrs de réciter au liout de |xm de temps nos dix commandements.

vu

héroïsme.

Le paradis est soas l’ombre des épdes.

Maromet.

Dans les vieux dramaturges anglais, et principalement dans Beaumont et Fletcher ' , il y a une si constante science de la distinction et de la noblesse, qu’il semble qu’une noble conduite fût la marque de la société de leur âge comme la couleur est la marque de notre population américaine. Lorsque quelque Rodrigo, quelque Pedro, quelque Valero entre, bien qu’il soit un étranger, le duc ou le gouverneur s’écrie aussitôt : Voilà un gentleman, et lui prodigue des politesses sans fin. Un certain jet héroïque de caractère et de dialogue qui s’harmonise avec cet amour des avantages personnels dans leurs pièces de théâtre, — par exemple dans Bonduca, Sophocle, le Fol amant, le Double mariage, — rend le personnage qui parle si ardent et si cordial, sort si profondément du fond même du caractère, qu’à la plus légère occasion, au moindre incident, le dialogue s’élève naturellement jusqu’à la poésie. Parmi un grand nombre de

passages, nous choisirons le suivant : Le Romain Mari i us

' François Beaumont et John Fletcher, Ions deux contemporains de Shakspeare et du siècle d'Kilisaheth, sont auteurs d'un grand noniiirc de tragédies et de comédies pastorales, composées en commun. L'aîiié de ces jumeaux lilléraires, John Fletcher, est’né en 1579 et mort en 1625; Beaumont, né probahiement en 1585, est mort en 1616.

146 PHII.OSOPHIF. AMÉnir.AINF.

a conquis Athènes tout entière, h l’exception des âmes invincibles de Sophocle, le duc d’Athènes, et de Dorigène, sa femme. La beauté de cette dernière enllamine Mai tius, et il cherche alors à sauver son époux ; mais Sophocle ne demandera pas grâce jxmr sa vie, bien qn’il ait l’assurance qu'un mot le sauverait, et l’exécution des deux époux est ordonnée.

Valeiuls. Dis adieu à ta femme.

Sophocle. Non, je ne prendrai pas congé d'elle. Ma Dorig(îue, va, mou esprit planera au-dessus de toi et t’environnera. Toi, je t’en prie, hâte-toi.

Dorigène. Arrètotoi, Sophocle, bande-moi les yeux; que la douce nature et la sensible humanité de mon sexe ne soient pas oll’ensées par la vue du sang de mon époux. Maintenant, tout est bien ; jamais je ne contemplerai sous le soleil un objet comparable à mon Sophocle. Adieu. Maintenant, enseigne aux Romains à mourir.

Makties. Sais-tu ce que c’est que de mourir?

Sophocle. Si tu ne le sais pas, Martius, tu ne sais pas davantage alors ce que c’est que de vivre. Mourir, c’est commencer à vivre, c’est terminer une existence vieille, décrépite et épuisée, pour en commencer une autre plus nouvelle et meilleure ; c’est laisser la société de fourbes et de co(juins pour entrer dans celle des dieux et des déesses. Toi-même, à la fin, tu de\ras abandonner tes guirlandes, tes triomphes, tes plaisirs, et le visage que tu montreras à celte heure suprême prouvera ta force d'âme.

Valèrils. Mais n’es-tu pas chagrin et aflligé d'abandonner ainsi la vie?

Sophocle. Pourquoi donc serais-je aflligé d’être envoyé vers ceux que j'aimais toujours le plus? Maintenant je vais m'agenouiller on te tournant le dos ; c'est le dernier devoir que ce corps doive remplir envers les dieux.

Martii s. Frappe, frappe, Valérius, ou le cœur de .Martius va s'élancer liors de son sein. Quel homme! quelle

HERAISME.

femme ! Emhrasse ton époux, et vivez avec toute la liberté à laquelle vous étiez accoutumés! 0 amour! tu m'as doublement aflligé, tu m’as frappé par la beauté et {>ar la vertu. Traître cœur, ma main t’arrachera de mon sein avant que tu brises le pieux lien qui unit ces deux époux.

Valérius. Qu’as4u donc, frère?

Sophocle. Marthis! Martius! tu as trouvé maintenant le véritable moyen de me vaincre.

DoricEne. O étoile de Rome! La reconnaissance a-fe elle des mots convenables pour une telle action ?

■Martius. Valérius, cet admirable duc, captif, m’a captivé moi-même par son dédain de la fortune et de la mort ; et bien que mon bras ait conquis s<m corps, son âme a subjugué l’âme de Martius. Par Romulus, il est, je crois, tout âme; il n’a pas de corps et l’esprit ne peut être enchaîné. Ainsi dœic , nous n’avons rien conquis , car il est libre et c’est Martius qui est maintenant captif.

Je ne me rappelle aucun poème, aucune pièce de théâtre, aucun discours, aucun sermon, aucune nouvelle parmi toutes les publications des dernières années qui aient le même ton. Nous avons beaucoup de flûtes et de flageolets, mais rarement le son du clairon vient frapper notre oreille^ Cependant, dans ^VOTdsworth , Laodamia et l’ode intitulée Dion ont une certaine noble musique. Scott, de temps à autre, rencontre quelques beaux traits, par exemple le portrait de lord Ëvandale, décrit par Balfour de Burley. Thomas Carlyle, grâce à son goût naturel pour les caractères virils et entreprenants, n’a pas laissé échapper un seul trait héroïque dans les peintures historiques et biographiques qu’il nous adonnées de ses favoris. Un peu avant tous ceux-là, Robert Burns nous avait laissé un chant ou deux. Dans les Mélanges harléiens, il y a un récit de la bataille de Lutzen qui mérite d’être lu. L’histoire des Sarrasins de Simon Ockley ra-

148 PHILOSOPHIH^ ANERICAINK.

conte les |>ro(ligcs de la valeur individuelle avec admiration, mais c’est Thistoire elle-même qui raconte ces prodiges, car, pour rautcur, il st'inble évident qu’il a pensé (pic sa position dans la clirélienne Oxford l’obligeait à certaines récriminations et protestations. Mais si nous explorons la littérature de l'iiéroïsine, nous irons droit à Plutarque qui est son professeur et son historien. C’est à lui que nous devons le lîrasidas, le üion^ V Kpamimndas, le Scipion, tous les vieux héros d'autrefois, et c'est pourquoi je pense que nous devons plus à Plutarque qu’à tous les autres écrivains de l'antiquité. Chacune de ses vies est une réfutation de la lâcheté et du désespoir de nos nunlernes théoriciens l'cligieux ou politiques. Un courage hardi, un stoïcisme qui sort non de l’école, mais du sang, brillent dans chaque anecdote et ont donné à ce livre son immense renommée.

Nous avons besoin de livres empreints de cette âcre et salutaire vertu plutôt que de livres traitant de science politique ou d'économie privée. La vie n'est une fête que jK)ur les hommes sages. Vue du coin du feu de la prudence, elle montre un visage menaçant et dévasté. Les violations des lois de la nature, commises par nos devanciers et nos contenqwrains, sont ex[)iées par nous aussi. Le malaise et la difiiculté qui nous entourent nous assurent de rinfraction aux lois naturelles, intellectuelles et morales, et même nous rendent certains qu’il a fallu violation sur violation pour arriver à former une telle complexité de misère. Un mal de dents qui force un homme à incliner sa tète jusqu'à ses pieds, l’hydrophobie qui le fait aboyer à sa femme et à ses enfants, la folie qui lui fait manger de l’herbe; la guerre, la peste, le choléra, la famine, indiquent une certaine férocité de la nature qui, née du crime humain, doit être expiée parla soutfrance humaine : malheureusement il n’existe presque aucun homuie qui n'ait participé au

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HlülUlSME. 149

péché el qui n’ait mérité ainsi sa part de l'expiation universelle.

Toutefois notre culture ne doit pas omettre de fournir des armes à riiomme. Qu’il apprenne, lorsque l’iieure en sera venue, qu’il est né dans l’état de guerre, que la société et son propre bien-être exigent qu’il n'aille pas folâtrer dans les marais de la paix, mais qu’il doit être prudent, recueilli, qu’il ne doit ni défier, ni craindre le tonnerre. Qu’il porte donc entre ses mains sa vie et sa réputation et qu’avec une urbanité parfaite il aflionte par l'absolue vérité de ses discours et par la rectitude de sa conduite le gibet et la populace.

L’homme au dedans de son cœur prend la résolution d’avoir contre les maux extérieurs une attitude guerrière et se donne à lui-même l’assurance qu'il est capable, lui, tout isolé qu'il soit, de combattre l’armée infinie de ses ennemis. Nous donnons le nom d'héroïsme à cette attitude militaire de l’âme. Sa forme la plus rude est ce mépris de faisance et de la sûreté qui fait l’attrait de la guerre. L'héroïsme est une confiance en soi qui, dans la plénitude de son énergie et de sa puissance à réparer les désastres qu’il peut avoir à essuyer, méprise les contraintes de la prudence. Le héros possède un esprit si exactement balancé qu'aucun tumulte ne jMîut ébranler sa volonté, mais que, grâce à cet équilibre de son esprit, il passe avec harmonie et )X)ur ainsi avec gaieté au son de la propre musique de son âme, au travers des alarmes et des effrois, et aussi de la folle joie de funiverselle corruption. 11 y a quelque chose dans l'héroïsme d’anti-philosophique, quelque chose d’anti-religieux. Le héros n’a pas l’air de se douter que toutes les âmes sont faites de la même étoffe que la sienne; il a de l’orgueil, li’héroïsmeest le [X>int extrême de la nature individuelle. Néanmoins nous devons profondément le res|iecter. Il y a, dans les grandes actions, (pielqiie chose- cpii nous

défie de les dépasser. L’héroïsme sent et ne raisonne jamais, c’est pourquoi il est toujours droit; et bien qu'une éducation différente, une relifïion différente et une plus grande activité intellectuelle eussent souvent modifié ou même comjilétement changé telle ou telle action individuelle, cependant il est à remarquer que l’acfion du héros, quelle qu’elle soit, est toujours l’action la plus haute qui se puisse imaginer et qu’elle échappe à la critique des philosophes et. des théologiens. Tout homme illettré avouera qu’il trouve en lui une qualité qui ne se soucie ni de la dépélisej ni de la santé, ni de la vie, ni du danger, ni de la haine, ni des reproches et dont il est assuré que les volontés sont |»lus liantes et plus excellentes que tous les contradicteurs actuels et possibles.

L'héroïsme marche en contradiction avec la voix dn genre humain et même pour un tein|>s en contradiction avec, les sages et les grands. L’héroïsme est une obéissance à une impulsion secrète du caractère individuel. Dans le moment, aucun homme ne peut voir la sagesse de cet acte comme le héros lui-même la voit, par cette simple raison que chaque homme voit plus clair que personne dans ses propres affaires. C’est pourquoi les hommes sages et justes prennent ombrage de ces actes, jusqu'à ce qu’au bout de quelque temps ils voient que ces actes sont en parfaite harmonie avec les leurs. Les hommes prudents voient aussi de leur côté que Vaction est le contraire le plus absolu de la prospérité sensuelle ; car tout acte héroïque se mesure par son mépris pour quelque bien extérieur. Mais à la fin, l’héroïsme rencontre aussi sa prospérité et alors les hommes prudents l’exaltent et le louent.

La confiance en soi est l’essence de l’héroïsme. L’héroïsme estl’état de guerre de l’àme; sa fin, c’est la défiance ' de la fausseté et de l’injustice, la puissance de supporter

HtoOISME. \ 151

tout ce que peuvent lui faire souü'rir les agents du mal. Il dit la vérité et il est juste. 11 est généreux, hospitalier, plein de tempérance, il méprise les calculs sordides et dédaigne les dédains. Il est plein de persistance, il est d'une hardiesse indomptable et d'une infatigable valeur. I.e sujet de ses railleries est la petitesse de la vie commune. Cette fausse pnidence qui adore la richesse et la 'santé est le but vers lequel l'héroïsme dirige ses attaques, le sujet sur lequel il répand sa gaieté. L’héroïsme, comme Plotin, est presque honteux d'avoir un corps. Que dira-t-il alors des dragées et des lits moelleux, des compliments, de la toilette, des querelles, des jeux et des douces choses qui torturent et absorbent l’esprit de toute société humaine? Oh ! quelles joies 1a temlre nature a gardées |K)urnous tous scs chers enfants! Il semble qu’il n’y ait aucun intervalle entre la grandeur et la petitesse. Lorsque l’esprit n’est pas le maitre du monde, il est sa dupe. Cependant le petit homme qui est né blond et meurt grisonnant prend si innocemment la vie, travaille avec tant d’étourderie et de contiancc, qu’en le voyant arranger sa toilette, prendre soin de sa santé, inventer des ruses et disposer des lacets et des pièges pour attraper quelque douce nourriture ou quelque enivrante liqueur, mettre toute son âme et toute sa joie dans la possession d’un cheval et d’un fusil, être heureux de quelques babillages ou de quelques petites louanges, une grande âme ne peut s’empêcher de rire et de s’amuser de toutes ces absurdités passionnées. « En vérité, CCS humbles considérations m'enlèvent à l’amour de la grandeur. Quel ennui n’est-ce pas pour moi d’être obligé de prendre note du nombre de les paires de bas de soie, de savoir combien il en est qui sont couleur de pêche, de dresseï' l’inventaire de les chemises et de les ranger les unes |K)ur le nécessaire, les autres |:)our lo supcrllu! »

Di.

152 l’HlLOSOraiE ANËniCAlNE.

Les citoyens qui pensent d’après les lois de rurilliinétiquc considèrent l’inconvénient de recevoir des étrangers à leur foyer, et calculent petitement la pci le du temps et les dépenses inaccoutumées que cette hospitalité occasionnera; une àme d’une qualité supérieure rejette au contraire dans les souterrains de la vie cette économie hors de saison, et dit : J’obéirai à Dieu; c'est lui qui fournira le feu et le sacrifice, ibn Haiikal, le géographe arabe, décrit en ces termes l'héroïsme extrême de l’hospitalité, telle que l’exerçait un habitant de Sogd, en Bukharie : « Lorsque j’étais à Sogd, je vis un grand bâtiment semblable à un palais, dont les portes étaient ouvertes et fixées au mur par des ongles de fer. J’en demandai la raison, et on me répondit que ce bâtiment n’avait été fermé ni le jour ni la nuit depuis cent ans. Les étrangers, quel que soit leur nombre, peuvent s’y présenter à toute heure; le maître a amplement fait ses provisions |X)ur la réception des hommes et de leurs animaux, et il n’est jamais plus heureux que lorsqu’ils séjournent quelque temps chez lui. Je n'ai rien vu de semblable dans aucune au tre contrée.» Les âmes magnanimes savent bien que lorsqu’elles donnent aux étrangers leur temps, leur argent, leur maison, pourvu que tout cela soit donné par amour et non par ostentation, elles mettent Dieu |K)ur ainsi dire dans l'obligation de leur rendre de semblables senices, tellement sont parfaites les compensations de l’univers. Le Uimps qu’elles semblent perdre est racheté, les peines qu'elles semblent prendre ]H>rtent leur récomj)ense avec elles-mêmes. Ces êtres magnanimes soufflent sur toute la terre la flamme de l'amour humain et élèvent l'étendard de la vertu civile sur tout le genre humain. Mais l’hospitalité doit être donnée pour rendre service, et non pour satisfaire notre orgueil ; car dans ce cas elle humilieiiiit notre hôte. L’âme héroïque s’a|)précie d'une valeur trop haute i)our

Di --I ijy Gopgt

HEROÏSME.

s’estimer d'après la splendeur de sa table ou de scs di-aperies ; elle donne ce qu’elle a et tout ce qu'elle a ; mais sa propre majesté peut prêter à de simples gâteaux d'avoine et à une eau limpide plus de grâce que n'en ont les somptueux festins des cités.

La tempérance du héros découle de ce même désir de ne pas déshonorer sa dignité. Mais il aime la tempérance pour son élégance et non pour son austérité; il ne lui semble pas digne d’employer son temps à prendre des airs solennels pour dénoncer avec amertume l'habitude de manger de la chair et de boire du vin, l’usage du tabac, de l’opium, du thé, de la soie et de l’or. Un grand homme sait à peine comment il dîne, comment il s'habille; mais sans être méthodique et précise sa vie est naturelle et poétique. John Éliot, l’apôtre indien, buvait de l'eau, et disait du vin : « C'est une noble et généreuse liqueur, et nous devons être humblement reconnaissants envers Dieu j)our nous l’avoir donnée ; mais , s'il m’en souvient, l’eau fut créée avant lui. » Plus belle enœre est la tempérance du roi David, qui renversa à terre, lK)ur en faire un sacrihee au Seigneur, l’eau que trois de scs guerriers lui avaient apportée au péril de leur vie lK)ur le désaltérer.

On raconte de Brutus, que lorsqu'il se perça de son épée, après la bataille de Philippes, il cita une ligne d’Euripide : « O vertu ! je t’ai suivie toute ma vie, et à la fin j’ai vu que tu n’étais qu’une ombre ! » Le héros, je n’en doute pas, est calomnié par ce récit; une âme héroïque ne vend pas sa justice et sa noblesse ; elle ne demande pas à dîner agréablement et à dormir chaudement. L’essence de la grandeur consiste dans la connaissance que la vertu se suffit à elle-même; la pauvreté est son ornement; elle n’a pas besoin de l’opulence, et lorsqu’après 1 avoir [Kissédée elle l'a [lerdue, elle suit s’en passer.

IM PHILOSOPHIE ARÈRICAINE.

Mais CO <|iii saisit lo plus vivement mon imagination (larmi tontes les qualités des hommes héroïques, c’est la iMume humeur et l'hilarité qu'ils manifestent. Souffrir avec solennité, entreprendre et oser avec solennité, c’est une hauteur à laquelle jicut parfaitement atteindre le devoir ordinaire. Mais les grandes âmes font si lion marché du succès, de l’opinion et de la vie, qu’elles n'essayent pas d’attendrir leurs ennemis par des pétitions, et en exposant leurs chagrins en spectacle; elles gardent leur hahituelle grandeur. Scipion , accusé de concussion, refuse de se faire à lui-méme le déshonneur de se justifier, et il met en pièces devant la tribune le relevé de ses comptes, qu’il tenait entre les mains. Socrate se condamnant lui-mème pour avoir été honoré dans le Prytanée pendant tonte sa vie, et Thomas Morus, plaisantant sur l’échafaud, sont de la même raco de héros. Dans lo Voyage sur mer de Beaumont et Fletcher, Juletta parle ainsi au brave capitaine et à son équipage :

« Juletta. Eh quoi ! esclaves, ne savez-vous pas qu’il est en notre pouvoir de vous faire pondre?

« Le Maître. Oui ! mais aussi en revanche il est en notre pouvoir d’être pendus et de vous mépriser. »

Ces réponses sont pleines et retentissantes. Ia» gaieté et la plaisanterie sont la fleur et la lumière d'une santé parfaite. Les grandes ilmes ne demanderont jamais à prendre au sérieux aucune chose; toutes les choses sont pour elles aussi gaies que le chant d'un oiseau, fût-ce la construction de nouvelles cités ou l’extirpation de vieilles nations et de vieilles églises qui auraient encombré la terre pendant des milliers d'années. Les simples cœurs jettent par derrière eux foute l’histoire et toutes les coutumes de la terre, et jouent leur jeu avec une innocente défiance des lois du monde. Si nous pouvions voir comme dans une vision le genre humain rassemblé, ces hommes héroïques nous apparaîtraient comme de jielits enfants

' - ' HÉROISMB. 165

folàliant ensemble, bic'ii qu'aux yc'ux du genre humain ils traînent après eux une belle et solennelle cargaison d'œuvres et d'inlluenees.

L’intérêt qu’excitent en nous les belles histoires, le pouvoirqu'un roman exerce sur l’imagination de l'enfant, qui retire de dessous le banc de son école le livre défendu, notre amour du héros; c'est là pour nous le fait important. Toutes ces grandes et transo-endantes propriétés sont nôtres. Si notre poitrine se dilate lorsque nous admirons l’énergie grecque, l'orgueil romain, c’est que déjà ces sentiments commencent à nous devenir familiers. ElVorgons-nous de trouver une assez grande salle dans nos petites demeures jiour recevoir cet illustre convive, l^s premiers pas que nous ferons, les premiers degrés de dignité que nous monterons nous désabuseront de nos associations sujierstitieuses avec le temps et le lieu, avec le nombre et l'étendue. Pourquoi donc ces mots Athénien, Romain, Asie, Angleterre, résonnent-ils si fortement à nos oreilles? Sentons et comprenons entin que c'est là où est le cœur vivant que séjournent les Muses et les dieux, et non dans quchpies lieux d'une grande renommée géographi(|ue. Nous pensons que le Massacliusets, la rivière du Connecticut, la baie de Boston, sont des places chétives, et notre oreille aime les noms d’une topogi'aphie étrangère et classique. Mais c'est dans ces lieux, chétifs à notre avis, que nous habitons. Voilà le fait important, et si nous attendons nn peu, nous ne tarderons pas à voir que là aussi tout est au mieux. Sachez seulement cela, que vous habitez ici, à cette place, et non à une autre; et l’art et la nature, l'espérance et la crainte, les amis, les anges, l'Ètre suprême, ne seront pas longtemps absents de la chambre où vous êtes assis. Ix brave et affectueux Épaminondas nous paraît-il avoir besoin du mont Olympe [>our rendre le dernier soupir, et du soleil de la Syrie? il est bien

156 l'UIl.OSOPHIE AMÉRICAINE.

ooiirlu; IS où il est. Iæ Jersey' ('tait ]X)iir Washington iiiïo l(MTO assez liell»*, les nies île I.omlri's un sol snflisanl pour soutenir les pieds île Millon. L'n grand homme illustre le lien on il habile, rend son pays une terre connue à l’imagination des hommes, et l’air ipi’il respire devient l’élément préféré de tons les esprits délicats. La ex)nlrée qui est habitée par les pins nobles esprits est aussi la plus belle. Les peintures qui remplissent l’iinaginalion à la lecture des actions dé Périelès, de Xénophon, de Colomb, de Bayard, de Sidney, d’IIampden, nous enseignent l'ombien nous rendons notre vie misérable sans nécessité, et comment, par la profondeur de notre vie, nous pourrions orner notre existence de splendeurs plus que royales ou plus que patriotiques, et agir d’après des principes qui toucheraient l’homme et la nature, pendant toute la durée de nos jours.

Nous avons vu ou nous avons entendu parler de jeunes hommes extraordinaires qui n’ont jamais mûri, pour ainsi dire, et dont le rôle dans la vie actuelle n’a pas été extraordinaire. l.orsque nous voyons leqr air et leur maintien, lorsque nous les écoutons parler de la religion, de la société, des livres, nous admirons leur supériorité; ils semblent jeter le mépris sur l’état actuel du monde entier; leur ton est celui d’un jeune géant qui est envoyé pour accomplir des révolutions. Mais ils entrent dans une profession et commencent une carrière active, et le géant s'abaisse jusqu’à la stature ordinaire d’un homme. I.a magie dont ils se sen'aienl, c’étaient les tendances idéales qui font toujours paraître Vactuel ridicule ; mais le monde brutal prend sa revanche aussitôt . qu’ils descendent de leurs coursiers de feu, pour tracer leur sillon sur son sein. Us n’ont pas trouvé d’exemples, pas de comiKignons, et le cœur leur a manqué. Qu’im-

Étal de l'Union amérienine.

HKR0I8MK.

f)Orlc? la le^on (jii’ils nous ont donnée dans leurs premières aspirai ions esl eneore vraie, et un plus praiid courage, un plus pur el plus véridicpie esprit cxccutei a un jour leurs volontés restées sans action, et fera honte au monde. Et pourquoi une femme s’enchaînerait-elle elle aussi à quelque autre femme renommée dans l’histoire? pourquoi penserait-elle que, puisque Sapho, madame de Sévigné, madame de Staël et toutes les âmes des cloîtres qui ont eu génie et culture ne satisfont pas l'imagination, pas même la sereine Thémis, pourquoi penseraitelle qu’elle ne le peut pas? Elle a à résoudre un problème nouveau et qui n’a pas été tenté, le problème le plus charmant peut-être qui se soit jamais présenté. Que la jeune fille, avec une àme élevée, marche sereinement dans sa voie -, qu’elle accepte l’épreuve de chaque nouvelle expérience, que tour à tour elle fasse l'essai de tous les dons que Dieu lui offre, afin qu’elle puisse acquérir le pouvoir et le charme ; que son être, toujours récréé par elle-même, soit comme une nouvelle aurore rayonnant hors de l’espace. La jeune fille qui rebute l’intrigue par le choix précis et hautain de certaines influences, qui sans souci de plaire reste volontaire et élevée, souffle que!(jue chose de sa noblesse à chacun de ses admirateurs. l.e cœur silencieux l’encourage. O amie! ne vous embarquez jamais avec crainte ; allez au port grandement, ou voyagez avec Dieu sur les mers. Ce n’est pas en vain que vous vivez, car chaque œil qui passe est réjoui et purifié par votre vue.

Le caractère d’un héroïsme naïf c’est sa persistance. Tous les hommes ont des élans errants, des accès et des tressaillements de générosité. Mais si vous avez pris la résolution d’être grand, habitez avec vous-même, et n'allez pas lâchement essayer de vous réconcilier avec le monde. L'héroïque ne peu! être le commun, ni le commun l'héroïque. Cependant nous avons la faiblesse de

lôd PHII.OSOPHIfi AMÉRICAINE.

rprhercher la sympathie des hommes dans les actions dont l’excellence consiste en ce qu’elles s'élancent audelà de la sympathie et font appel à une'tardive justice. Si vous avez résolu de rendre service à votre frère, parce que vous avez jugé convenable de lui rendre service, ne retirez pas votre parole sous prétexte que les hommes prudents ne voiis ont pas apj>rouvé. Soyez vrai dans chacun de vos actes, et félicitez-vous lorsque vous aurez fait quelque chose d’étrange et d’extravagant et brisé la monotonie d’un âge de décorum. C’était un conseil élevé que celui que j’entendis une fois donner à un jeune homme : « Fais toujoure ce que tu as j>eur de faire. » Un caractère simple et viril n’a jamais besoin de s’excuser et de se faire des apologies de lui-même; mais il regarde ses actions passées avec le calme de Phocion, lors<ju’en accordant que l’issue de la bataille était heureux, il déclara ne regretter cependant pas d’avoir voulu détourner et dissuader d’engager le combat.

Il n’y a pas de faiblesse dont je ne puisse trouver la consolation dans ma pensée; cette faiblesse fait partie de ma constitution, elle fait partie de mes relations et de mes devoirs avec les autres hommes. La nature a-telle donc passé un contrat avec moi, dans lequel elle m’ait garanti que je ne paraîtrais jamais à mon désavantage, que je ne ferais jamais une figure ridicule. Soyons prodigues de notre dignité aussi bien que de notre argent. La grandeur en finit pour toujours en une fois avec l’opinion. Nous rendons compte de nos charités, non i>our être loués, non parce que nous jwiisons qu’elles ont un grand mérite, mais pour notre justification. C'est là une faute capitale, et que nous apercevons dès qu'un autre homme vient nous réciter les litanies de ses charités.

Dire la vérité même avec quelque austérité, vivre avec rigueur, tempérance et générosité, c'est là, ce

héroïsme. 159

nous semble, l'ascélisine que la bonne nature recommande à tons les hommes qui sont dans l'aisance et dans ro|tulence, à celle seule fin qu'ils sentent leur fraternité avec la grande masse des hommes souffrants. Nonseulement cet ascétisme est nécessaire pour exercer notre àme en lui imposant les peines de rabstinence, des dettes, de la solitude, de l’impopularité, mais il est nécessaire pour habituer les hommes sages à considérer, d’un œil hardi, ces dangers plus rares qui, quelquefois, menacent les hommes, et pour les familiariser avec les formes de maladies les plus dégoûtantes, avec les cris d’exécration et la vision des morts violentes.

Les temps d'héroïsme sont généralement des tein|>s de terreur ^ mais les temps où cet élément de l’âme humaine ne i>eut s’exercer n’existent pas. Les circonstances au milieu desquelles vit l’homme sont peut-être historiquement meilleures qu’autreibis, dans tel pays ou dans tel moment. Il y a, grâce à la culture de l’esprit, plus de liberté. Les hommes ne courent plus aux armes aussitôt que se manifeste la moindre différence d'opinion. Mais quiconque est héroïque trouvera toujours à exercer son héroïsme. La vertu humaine demande ses champions et ses martyrs, et la persécution continue toujours. JN’est-ce pas hier encore (pie le brave Lovejoy exposait sa poitrine aux balles de la populace, pour maintenir les droits du libre discours et de la libre opinion, et mourait lorsqu'il était préférable pour lui de mourir que de vivre *.

Je ne vois pas que l'homme ail d’autre moyen jxiur arriver à la paix parfaite ([ue de prendre conseil de son

' Lovejoy, un des martyrs de la cause abolitionniste ; il allait de ville en ville, imprimant des journaux et répandant des brochures pour la cause de l'abolilion. Traqué partout comme une bëte fauve et forcé de s’enfuir, il fut enfin massacré par les anti-abolitioiiniales qui avaient eeroé M m»i«on.

ügilize--^ -y ■- -1 » i>(lc

1>1IIL0S0I>HIK AMEIUCAINB.

pro|)i e cœur. Qu’il laisse de côté la société des hoimnes, qu’il vive Ix^aiicoup solitaire, et qu’il marche dans le sentier qu’il a choisi. La continuelle société des sentiments simples et élevés endurcira son caractère et le fera honorablement agir, s’il est besoin , dans les tumultes ou sur l’échafaud. Tous les maux (|ui sont arrivés •aux hommes peuvent aussi lui arriver, et très aisément, surtout dans une république oii apparaissent des signes de décadence religieuse. Iæ jeune homme doit familiariser sa |)ensée avec la grossière médisance , le feu , la lK)ix bouillante, le gibet, doit méditer avec douceur de caractère, et se convaincre de la nécessité d’établir solidement son sentiment du devoir pour braver toutes ces tortures, puisqu’il jieut plaire au journal de demain ou à un nombre sufilsant de ses voisins de déclarer ses opinions incendiaires.

Mais le cœur le plus susceptible doit calmer ses appréhensions de la calamité en voyant combien vite la nature met un terme aux plus extrêmes cruautés de la malice. Nous a[>prochons rapidement d’une frontière où aucun ennemi ne peut nous suivre. Laisse-les extravaguer, dit le poète, toi tu dors tranquille dans ta tombe. Au milieu des ténèbres de notre ignorance de ce qui sera, dans les heures où nous sommes sourds pour les voix divines, qui n’a pas envié ceux qui ont vu en sûreté leurs virils efforts arrivés à bonne fin? Celui qui voit la petitesse de notre politique ne félicite-t-il pas intérieurement \\ ashington, ne le trouve-t-il pas heureux d’être depuis longtcm|)s enveloppé dans son linceul, d’avoir été couché dans la tombe avant que l’espérance de l’humanité ait succomlMÎ en lui? Qui n'a pas envié quelquefois les bons et les braves qui ne souffrent plus des tumultes du monde naturel, et <pii, dans les régions d’en haut, allendeiil avec une curieuse complaisance la lin (le la conversution et des relations de ce monde avec

HËROISMK.

la nature finie? et cependant l’amour qui disparaîtra avant que la haine disparaisse a déjà rendu la mort impossible, et affirme hautement qu’il n'est pas mortel, mais qu’il est sorti des profondeurs de l’Être absolu et inépuisable.

Vîfl

COMPENSATION

Depuis l'âge où j’étais enfant, j'ai toujours souhaité d'écrire un discours sur la compensation, car il me semblait, lorsque j'étais jeune, que la vie, sur ce sujet, était un meilleur maître que la théologie, et que le peuple en savait plus là-dessus que n’en enseignaient les prédicateurs. Les documents aussi, d’où on pouvait tirer cette doctrine, charmaient mon imagination par leur infinie variété, et étaient toujours placés sous mes yeux, même dans mon sommeil : car ces documents, ce sont les outils qui sont entre nos mains, le pain placé dans notre cor- Ixîille, les faits de la rue, la ferme, la maison domestique, les rencontres, les relations, les dettes et le crédit, l'influence du caractère, la nature et les dons de tous les hommes. Il me semblait que cette doctrine pourrait montrer aux hommes un rayon de la Divinité, l’action toujours présente de l’âme du monde pure de tous les vestiges de la tradition, et qu’elle jwurrait baigner dans une inondation d'éternel amour le cœur de l'homme et le faire converser avec l’Ètre qu’il sait avoir toujours été, devoir être toujours, parce qu'il est en réalité maintenant. Il me semblait encore que si cette doctrine était exprimée en termes qui eussent quelque ressemblance avec ces brillantes intuitions par lesquelles cette vérité se révèle souvent à nous, elle serait une étoile qui, dans bien des heures ténébreuses et des passages difliciles de notre voyage, nous enqiêchcrait do IHjrdie notre route.

COMPENSATION

Dernièrement, comme j’écontais nn sermon à l'église, je sentis mon désir s’accroître encore. Le prédicateur, homme estimé pour son orlliodoxie, exposait de la manière iiabitiielle la doctrine du jugement dernier. Il expliqua comment la justice n’a pas tout son cours en ce monde, établit que les méchants sont heureux, les bons misérables, et tira de la raison et de rÉcriture les jirciives qui forçaient à croire à une compensation dans la vie future. Cette doctrine ne parut exciter parmi les assistants aucune récrimination, et l’assemblée se dis- |>ersa, sans que j'eusse remarqué que personne fit une observ ation sur ce sermon.

Cependant quel était le sens de ce discours, que voulait dire le prédicateur en établissant que les bons sont misérables dans la vie présente. Voulait-il dire [)ar là que les maisons, les terres, les places, le vin, les cbevanx, les somptueux vêlements, le luxe sont entre les mains des hommes sans principes, tandis que les saints sont pauvres et méprisés, et qu’une compensation, qui leur donnerait plus tard les mêmes biens, les billets de banque et les doublons, le gibier et le vin de Champagne, leur est bien due. Celte compensation doit être celle dont il entendait parler, car si ce n’est pas celle-là, quelle est-elle? Consiste-t-elle en ce qu’il leur sera permis de prier et de bénir, d’aimer et de servir les hommes? mais c’est ce qu'ils font déjà maintenant. La légitime induction qu’un disciple efit pu tirer de cette doctrine était' celle-ci : « Nous aurons le même bon temps dont jouissent maintenant les pécheurs; — ou bien, pour pousser jusqu’aux dernières conséquences, — « vous |)échez maintenant, nous pécherons plus tard ; nous pécherions maintenant si nous |X)uvions; mais n'étant pas assez heureux p*Mir pouvoir pécher aujourd’hui, nous prendrons notre revanche demain. »

L’erreur de cette doctrine consiste dans celle iminenso

l’HILOSOPUIË AMERICAINE.

concession (jiie les incclianls sont toujours heureux, que la justice n’a pas son cours iininédiatcmcnt. I/aveuglement du prédicateur consistait à estimer le succès viril au vil prix des marchés, au lieu de confronter le monde avec la vérité, et de le réfuter par là, en établissant la présence éternelle de Pâme, romni|)otencedc la volonté, au lieu de distinguer ainsi les étendards du bien et du mal, du succès et du mensonge, et de sommer les morts à comparaître devant son tribunal.

Je trouve le même ton misérable dans les livres populaires sur la religion, écrits de nos jours, et tes mêmes doctrines acceptées par les hommes littéraires lorsqu’ils traitent de sujets analogues. Je pense que notre théologie i>opulaire a gagné en décorum, mais non pas en principe, sur les supersii ions (]u’elle a renversées. Mais les hommes sont meilleurs que cette théologie. Leur vie journalière lui donne un démenti. Chaque âme ingénieuse et pleine d’aspirations laisse cette doctrine derrière elle ensevelie dans les limbes de son expérience passée; et tous les hommes sentent quelquefois la fausseté qu'ils ne pourraient démontrer, car les hommes sont meilleurs qu'ils ne le i>ensent. Ce qu’ils écoutent sans arrièrejiensée, et ce qu’ils acceptent sans réflexion dans les écoles et au pied des chaires, s’ils l’entendent exprimer dans la conversation , ils l'interrogeront probablement dans le silence de leur pensée. Un homme qui dogmatise dans une compagnie mélangée, sur la Providence et les lois divines, obtient pour toute réponse un silence qui enseigne à un observateur le mécontentement de l’au- (liteur et en même temps son incapacité à établir par lui-même son opinion.

Dans cet essai et dans l’essai suivant, je rappellerai quehiues faits qui peuvent servir à indiquer la manière dont s'exerce la loi de la comjHinsation ; heureux au delà mon attciilc, si je pouvais sculcmeut dessiner avec

CONPENSATIO.N.

vigueur et exactitude le plus petit arc de ce cercle.

La polarité de l’action et la réaction se rencontrent dans chaque division de la nature : dans les ténèbres et la lumière, dans la chaleur et dans le froid, dans le flux et ie reflux des mers, dans les sexes masculins et féminins, dans l’aspiration et l’expiration des plantes et des animaux, dans la systole et la dyastole du cœur, dans les ondulations des fluides et du son, dans les forces centrifuges et centripètes, dans l’électricité, le galvanisme et l’aflinité chimique. Placez l’aimant à un bout de l’aiguille, la force magnétique opposée agit à l’autre bout ; si le sud attire, le nord repousse. Pour creuser cette place, il vous faut encombrer celle-là. Un inévitable dualisme divise toute la nature, de sorte que ebaque objet est une moitié et en suggère une autre qui doit la compléter ; comme esprit, matière; homme, femme; subjectif, ol>- Jectif; dans, au dehors; au-dessus, au-dessous; mouvement, repos; oui, non.

Le monde ainsi est double, et double est aussi chacune de ses parties. Le système entier des choses est représenté dans chaque parcelle. Il y a quelque chose qui ressemble au flux et au reflux de la mer, au jour et à la nuit, à l’homme et à la femme, dans une simple pomme de pin, dans un grain de blé, dans chaque individu du règne animal. La réaction, si grande dans les éléments principaux, se répète dans d’infiniment petites limites. Par exemple, dans le règne animal, les physiologistes ont observé qu’il n’y a pas de créatures privilégiées, mais qu’une certaine compensation balance chaque don et chaque défaut. Un surplus donné d’un côté est payé par une réduction sur quelque autre partie de la même créature. Si la tête et le cou sont plus larges, le tronc et les extrémités sont plus courts.

La théorie des forces mécaniipies est un autit; exemple. Ce que nous gagnons en puissance est |)crdu en

PHILOSOPHIE AMËKICAIMC.

(Iiiiüc, ol vice versil. Les révoliitiuns (>ériodiques ou équivalentes des planètes nous oürent encore un nouvel exemple; les inihicnces du climat et du sol dans rhistoire |K>litiqueen sont un autre. I^e climat froid fortifie. Un sol stérile n’enfante pas les lièvres, les cio(»diles, les tigres et les scorpions.

Le même dualisme se cache dans la nature et dans la condition de l’homme. Chaque excès est la cause d’un défaut; chaque défaut la cause d’un excès. Chaque douceur a son amertume; chaque mal a son bien. Cha(|ue faculté qui perçoit le plaisir |>orle en elle une |nmilion égale au plaisir, en cas d’abus. Il lui faut répondre de sa modération au prix de sa vie. l*oui cha(|ue grain d'esprit, il y a un grain de folie. Pour chaque chose que nous perdons, nous en gagnons une autre, et pour chaque chose que nous gagnons, nous en perdons en retour quelque autre. Si les richesses s’accroissent, les dépenses s’accroissent aussi. Si celui (pii récolte récolte trop, la nature prend en dehors de l’homme ce (pi’ellc place dans ses coffres, elle augmente ses biens, mais tue le propriétaire. La nature hait les monojKilcs et les exceptions. Les vagues delà mer ne sont pas plus promptes à se trouver un niveau après leur plus vive agitation, que les variétés des conditions ne sont promptes à s’égaliser. Il y a toujours quelque circonstance niveleuse qui jette le superbe, le puissant, le riche, le fortuné, sur le même terrain que les autres hommes. Un homme estil trop puissant et trop lier pour la société, ou bien estil par tempérament et par position un mauvais citoyen, un morose coquin compliqué de certaines portions do la nature du pirate, la nature lui envoie cette troupe do petits garçons et de petites filles que vous voyez se diriger vers l’école du village, et son amour et ses craintes pour eux adoucissent sa physionomie et lui enseignent la i

courtoisie. Ainsi la nature chasse le |x>rc au dehors, fait

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r.OMPEKSATION. . 167

pénélr^r l’agneau au dedans et tient la balance juste.

Le fermier s’imagine (jiie le pouvoir et les places sont de belles choses; mais le president a payé cher sa maison blanche. Ordinairement elle lui a coûté sa tranquillité et les meilleurs d’entre ses attributs virils. Pour conserver pendant un court espace de temps une position éminente en apparence, il est heureux de se coui Ixt jusqu’à terre devant ses maîtres réels qui se tiennent droits derrière le fauteuil. Ou bien encore les hommes désirent-ils la grandeur plus substantielle et plus permanente du génie? Mais là non plus il n'existe d’immunités. Celui qui par la force de sa pensée et de sa volonté est grand et domine un grand nombre de choses, porte la responsabilité de cette domination. Avec chaque Ilot de lumière arrive un nouveau danger. Possède-t-il la lumière? il doit alors rendre témoignage de la lumière et devancer cette sympathie qui lui donne de si vives satisfactions, par sa lidélité envers les nouvelles révélations que lui fait incessamment l'àme éternelle. Il lui faut haïr son père et sa mère, sa femme et son enfant. Possèd(>-t-il tout ce que le monde aime, admire et convoite, il doit rejeter ces admirations, afiliger le monde par sa fidélité envers la vérité, et se résigner à voir son nom passer en jiroverhe et devenir un sujet de railleries.

Cette loi de la compensation écrit les lois des cités et des nations. Elle ne déviera pas de sa fin du plus petit iota. Il est inutile de vouloir machiner, conspirer et combiner des moyens de défense contre elle. Les choses se refusent à êti'e longtemps mal conduites. Resnohint diu male administrari. Quoique les désastres qu’a engendrés un mal nouveau ne soient pas apparents, les désastres existent et se manifesteront. Si le gouvernement est cruel, la vie de celui qui gouverne n’est pas en sûreté. Si l'impût est trop fort, le revenu ne vous donnera rien. Si \oiis faites un code criminel sanguinaire, les jurés ne conduiu*

Diûd:.: - "'V GoOgU

168 i>RiLO<iopmE; am^.ricaine.

noront. pas. Rion d'arhitiairo, rien d'arlineiol ne peut durer. I^i vérilaido vie et les vérilaltles salisfaclioiis de riioinnic seinblenl éluder à la fois les exlnuncs rigueurs et les extrêmes félicites des conditions humaines, et s’établissent avec une grande indilférencc au milieu de toutes les variétés des circonstances. Sous tous les gouvernements, l'inlluence du caractère reste la même, absolument la même depuis la Turquie jusqu'à la nouvelle Angleterre. L’histoire confesse honnêtement (jiie sous les despotes primitifs de l'Égypte , riiomme a dû jouir d’autant de liberté que son état de culture ix)uvait lui en donner.

Ces apparences indiquent ce fait, que la nature est représentée tout entière dans chacun de ses atomes. Chaque objet naturel contient toutes les puissances de la nature. Toutes les choses sont faites d’une même élofl'c inconnue. Ainsi, le naturaliste voit un même type sous chaque métamorphose, regarde un cheval comme un homme courant, un poisson comme un homme nageant, un oiseau comme un homme volant, un arbre comme un homme qui a pris racine dans le sol. (’.haque forme nouvelle répète non-seulement le caractère principal du type, mais répète l'im après l’autre tous les détails, toutes les destinations, tous les progrès, toutes les faiblesses, toutes les énergies, eTilin le système entier de chaque autre type. Toute occupation, tout commerce, tout art, toute transaction est un abrégé du monde et correspond à quelque autre de ces choses. Chaque homme est un emblème complet de la vie humaine, de son bien et de son mal, de ses épreuves, de ses ennemis, de son cours et de sa fin. C’est pourquoi chacun doit équilibrer et façonner on lui l'homme complet et raconter la destinée entière de riiomme.

1.C monde a sa figure répétée dans une goutte d’eau. !.e microscope ne peut trouver l’animalcule dont la i»-

rOWPF.NSATIOX. 1()9

lilosso iiiiisp à la (M'i foctioii. Les yeux, les oreilles, le «oùl, Fwloral, le iiioiivement, la résistance, rappélit et les urgunes de la reproduction qui, pour ainsi dire, assurent l’élre de l’animal, de l’éternité, toutes ces clioses trouvent assez d’espace dans la plus pietite créature pour les contenir. La vraie doctrine de l’omniprésence consiste en ceci que Dieu apparaît entier avec tous ses attributs dans le brin de mousse et dans la toile de l’araignée. L’univers s’eflorce de concentrer sur un seul point toutes les forces intinies. Si le bien est à cette place, là est aussi le mal ^ si c’est l’affinité, la répulsion s’y rencontre aussi ^ si c’est la force, la limitation viendra lui imposer ses barrières.

Ainsi, l’univers tout entier est vivant; toutes les choses sont morales. L’âme qui au dedans de nous est sentiment, au dehors de nous s’appelle loi. Au dedans de nous, nous sentons ses inspirations, et au dehors de nous, l'histoire nous explique sa force fatale. Elle est toute puissante, toute la nature ressent son pouvoir, « elle est dans le monde et c’est par elle que le monde a été créé. » Elle est éternelle, mais elle s’incarne dans le temps et l’espace pour se manifester. Sa justice n’est jamais en retard. Une équité parfaite tient droite la balance entre toutes les parties de la vie. Oc xu6ot Ato; «Il evjrtTTtoufft : les dés des dieux gagnent toujours. 1 æ monde est semblable à une table de multiplication ou à une équation mathématique qui reste exactement en éipiilibre de quelque côté que vous la retourniez. Prenez telle figure que vous voudrez, elle vous donnera sa valeur exacte, ni plus ni moins. Tout secret est découvert, tout crime est puni, toute vertu récomiiensée, tout tort redressé, en silence mais infailliblement. Ce que nous appelons rétribution et récompense, c’est l’universelle nécessité qui force le tout à se montrer lorsqu’une de ses parties s’est fait voir. Làoù vous voyez delà fuinét*, il.

irO PHtLOSOPHIR AMÉRICAISK.

doit y avoir du feu. Si vous voyez une main ou une jambe, vous comprenez que le corps auquel ces membres appartiennent est là caclié par derrière.

Chaque acte porte sa récompense en lui-mème, ou, en d'autres termes, se reproduit d’une double façon; d'abord dans la chose, ou dans la nature réelle; secondement, dans la circonstance ou dans la nature apparente. La circonstance, les hommes l’appellent rétribution. Mais la rétribution causale existe dans la chose et n'est vue que par l’àme. La rétribution que la circonstance nous accorde est perçue par l’entendement, elle est inséparable de la chose, mais elle est souvent cachée jMmdant longtemps et ne devient visible qu’apiès bien des années. Les blessures véritables d’une offense peuvent venir longtemps après cette offense, mais elles arrivent infailliblement parce qu’elles ont accompagné cette offense. Le crime et la punition croissent sur une môme tige. La punition est un fruit que cueille sans s'en douter le coupable, en môme temps que la fleur du plaisir qui la recouvre. Cause et effet, moyens et fin, semonce et fruit, toutes ces choses ne peuvent être séparées les unes des autres, car l’effet fleurit déjà dans la cause, la fin préexiste dans les moyens, le fruit dans la semence.

Kt nous pourtant, tandis que le monde s’efforce d’ôtre un et de maintenir intégralement son unité, nous cbercbons à agir partiellement, à diviser, à nous approprier cette chose ou cette autre; par exemi»le, afin de gratifier nos sens, nous séparons le plaisir des sens des exigences du caractère. La naïveté de l’homme s’est toujours appli(piéc à la solution de ce problème; comment détacher lu douceur sensuellô, la force sensuelle, l’éclat sensuel de la douceur morale, de la profondeur morale, do la beauté morale , ce qui revient à dire : comment enlever légèrement cette surface de façon à la délacher complètement du fond solide sur lequel elle repose,

COMPENSATION

comment avoir une extrémité d’une chose, sans avoir l’antre extrémité. 1/àme dit : mange, et le corps se donne des fêles. L'àme dit : l'Iiomnie et la femme ne se-’ ront qu'une ch iir et qu’une âme, et le corps ne s'unit qu'à la chair. L’àme dit : domine toutes les choses pour le triomphe de la vertu, et le corps conquiert cette domination |K)ur la faire servir à ses propres lins.

L’âme lutte vigoureusement pour vivre et travailler à travers tous les obstacles des choses. Ce fait devrait être notre seul modèle et alors toutes les choses s’enchaîneraient et s’uniraient, puissance, plaisir, science, beauté. Mais l'homme individuel veut être quelqu’un, il veut s’en tenir à ses propres affaires ; il commerce et vend en vue d'un bien particulier; il monte à cheval lK>ur monter à cheval, il s'habille pour s’habiller, il mange fioiir manger et gouverne pour paraître. I.es hommes cherchent à être grands. Ils voudraient avoir les places, la richesse, la puissance et la renommée. Ils [lensent qu’être grand c’est jouir d’un des côtés de la nature, 1a douceur, en évitant son autre côté, l’amertume.

Mais la nature déjoue vite cette division. Jusqu’à ce jour, il faut l’avouer, aucun faiseur de projets n’a oIh tenu le plus [>elit succès. L’eau séparée se réunit sous notre main. Üès l'instant môme où nous essayons de les séparer du tout, le plaisir se recueille hors des choses agréables, le prolil nous arrive hors des choses profitables, la puissance hors des choses puissantes. Il nous est aussi inqiossible de diviser les choses et de chercher le bien sensuel imur lui-même que de rencontrer l'intérieur dans l’extérieur ou la lumière dans l’ombre. « Chassez la nature à coups de fourche, dit le proverbe, et elle revient en courant. »

La vie est encombrée d’inévitables conditions que les

fous ebérebent à éviter -, iU se vanienV do ne pas les con-

PHILUSOPHIK AMICKlGAI.Nt:.

naître et pivleiuleiilqti’elles nelestonclienlpas; mais la vanterie n'est que sur leurs lèvres, tandis (jue leur àrne sent la fatalité de ces conditions. S’ils leur éeliaïqænt d’un côté, elles les attaquent dans une autre portion plus vitale d’eux-mêmes. S’ils ne leur ont échappé qu’en apparence, c’est qu'ils ont résisté à leur propre vie, qu’ils ont fui loin d’eux-mêmes, et alors leur punition n’est rien moins que la mort. Si énorme est le crime de tous les essais cpii cherchent à séparer le bien de l’obligation, que l’expérience ne saurait être tentée — et la tenter, c’est folie — par aventure, sans qu’aussitôt que commence cette maladie de la rébellion et de la séparation l’intelligence ne soit infectée , sans que l’homme ne cesse de voir Dieu dans sa plénitude en chaque objet; alors il n’est plus capable que de reconnaître les attraits sensuels d’un objet, sans être capable de reconnaître, en même temps le préjudice de ces attraits; il voit la tête de la syrène, mais non la queue du dragon et pense qu’il a séparé tout ce qu’il désirait posséder de ce qu’il ne désirait pas. « O combien secrètes sont les voies, toi qui habites dans les profondeurs des deux , ô Dieu, toi qui seul es grand, et dont l’infatigable providence jette l’aveuglement comme châtiment sur les yeux des hommes qui nourissent des désirs sans frein'. » L’âme humaine connaît la vérité de tous ces faits et les a peints dans les fables, dans les histoires, dans les lois, dans les proverbes, dans les conversations. Les vérités parlent à l’improviste dans la littérature. Ainsi, les Crées appelaient Jupiter l’esprit suj)rème; mais comme ils avaient traditionnellement attribué à ce dieu plusieurs basses actions, ils ont fait involontairement amende honorable à la raison en enchaînant, pour ainsi dire, les mains d’un si mauvais dieu. Dans son OlynqK*,

' Coiifessiom de eaiui Auguuiii.

COMPENSATION

il est aussi peu soutenu qu’un roi constitutionnel d’Angleterre. Promcthée sait un secret qui force Jupiter à entrer en alTaires avec lui ; MineiTe en sait un autre. Il ne peut avoir sous la main scs propres foudiesj Minei-ve les tient sous clef. « De tous les dieux, moi seule connais les clefs qui ouvrent les solides portes des appartements où ses foudres sommeillent. » C'est une confession complète de l’œuvre équilibrée du grand tout et de sa fin morale. La mythologie indienne finit par la même morale, et en vérité il est impossible qu’une fable soit inventée et obtienne <{uelquc circulation sans être morale. L’Aurore oublia de demander la jeunesse pour son amantet ainsi Tithon, bien qu’il soit immortel, est vieux* Achille n’est pas complètement invulnérable, car Thétis le tenait par le talon lorsqu’elle le plongea dans le Styx et les eaux sacrées ne mouillèrent pas cette partie de son corps. Siegfried, dans les Niebelungen, n’est pas tout à fait invulnérable non plus, car une feuille tomba sur son dos tandis qu’il se baignait dans le sang du dragon et la place que recouvrit cette feuille est vulnérable. Il en est toujours ainsi. Il y a une fêlure dans chaque chose que Dieu a faite. Toujours reparaît à l’improviste cette vindicative circonstance, toujours même dans la poésie au moyen de laquelle l’imagination humaine essaye de se donner une joie téméraire, de se débarrasser et de se libérer des vieilles lois, se rencontrent le contre-coup du fusil déchargé, le choc en retour qui nous affirment que la loi est fatale, que dans la nature rien ne peut être donné, que tout doit être payé.

C’est là ce que veut dire cet ancien mythe de la Némésis qui sui-veille l’univers entier et ne laisse aucune olfense sans châtiment. Les Furies, disaient les anciens, sont les servantes de la justice-, et si le soleil lui-inénie s’écartait de sa route, elles le puniraient. Les jKictcB

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